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Le site de Michel Bouffioux

Des perquisitions scandaleusement bâclées

Publié le 21 Novembre 1996 par Michel Bouffioux in Télémoustique

Un article publie dans Télémoustique, le 21 novembre 1996.

Des perquisitions scandaleusement bâclées
Des perquisitions scandaleusement bâclées

Le 13 décembre 1995, quatre gendarmes perquisitionnent pendant plus de deux heures dans la maison de l'horreur à Marcinelle. Mais ils ne décèlent pas la sinistre cache dans laquelle sont séquestrées Julie et Mélissa. Le témoignage de Jean-Denis Lejeune démontre clairement que cette perquisition – ainsi que celle qui suivit le 19 décembre - a été menée en dépit du bon sens, mais aussi, comme nous le révèle le colonel de gendarmerie en retraite André Jacquemin, au détriment des règles élémentaires qui doivent être respectées en de telles circonstances.

Dans de précédentes livraisons de Télé-moustique, nous avions déjà insisté sur le caractère tardif des perquisitions organisées chez Dutroux pour retrouver Julie, Mélissa, An et Eefje vu le nombre impressionnant d'informations rassemblées dès l'été 1995 et l'automne 1995 par la gendarmerie sur ce suspect. On le sait, la manière dont ces perquisitions ont été organisées est elle-même contestée. C'est ce qui sait le lieutenant-général Deridder à s'en expliquer, dès le 22 août dernier, dans une lettre confidentielle adressée au ministre de la Justice. Télémoustique a pu prendre possession de ce document. On y lit la version des faits suivante: "Le domicile de Dutroux au 128 de l'avenue de Philippeville à Marcinelle fera en réalité l'objet de deux perquisitions les 13 et 19 décembre 1995. La première perquisition a été effectuée durant plus de deux heures par quatre gendarmes en présence d'un serrurier. La deuxième, qui avait pour but de récupérer seulement quelques objets bien précis ayant servi aux faits du 5 novembre a duré un peu moins de ceux heures et a également été effectuée par quatre gendarmes. (Dutroux n'a pas assisté à ces perquisitions.) Lors de cette deuxième perquisition, durant laquelle ils effectuent encore une visite complète de l'habitation deux enquêteurs ont entendu des voix d'enfants alors qu'ils étaient dans une des deux caves. Les recherches faites à l'intérieur de la maison pour localiser ces voix n'ont rien donné. A l'extérieur jouaient des enfants des voisins et les enquêteurs ont conclu qu'ils avaient entendu des voix de ces enfants, amplifiées par la disposition des lieux. Hormis la déclaration de Dutroux, rien ne permet dans l'état actuel de l'enquête d'affirmer que ces voix auraient pu être celles de Julie et Mélissa, la date de leur mort n'étant à notre connaissance pas déterminée par la médecine légale".

"Les limites du mandat qui ne visait que la découverte d'objets relatifs aux faits du 5 novembre 1995, le désordre indescriptible et l'état de chantier du bâtiment (confirmé par les dossiers photo réalisés en décembre 1995 et août 1996) rendaient impossible la découverte de la cache qui sera faite, plus tard, sur les indications de Dutroux, alors qu'une perquisition de près de cinq heures avait été effectuée r sept gendarmes, deux membres du laboratoire de la PJ, un chien pisteur le 13 août 1996. Tant les perquisitions de décembre 1995 que celles d'août 1996 ont été effectuées sous la coordination du même chef d'enquête. Lors de la découverte de la cache du 15 août 1996, l'ingéniosité du système parfaitement dissimulé mis en place par Dutroux excluait la possibilité de suspecter l'existence d'une éventuelle cache à cet endroit (les dossiers photo en attestent également)

Colonel de gendarmerie en retraite qui autrefois a enseigné la manière de perquisitionner à ses subordonnés, André Jacquemin sursaute quand nous lui faisons part des explications du lieutenant général Deridder: "Je doute tort que cet officier, comme bien d'autres à la gendarmerie, n'ait jamais effectué ou même assisté à une seule perquisition dans sa vie!", affirme-t-il. Et ce spécialiste de détricoter point par point la version avancée par l'état-major dénonçant par là l'incroyable amateurisme qui a présidé dans l'organisation des perquisitions chez Dutroux.

- "Ce qui me fait réagir, c'est d'abord l'argument utilisé par certains gendarmes qui ont participé aux perquisitions, selon lequel il n'y aurait pas de technique précise en la matière. Cela m'étonne. En réalité, Loupage, grand patron de la police judiciaire, a, il y a une cinquantaine d'années déjà, mis au point et publié une technique qui n'a pu être beaucoup modifiée depuis lors! Cette technique a d'ailleurs été enseignée à l'école de gendarmerie et il existe un film d'instruction qui s'y trouve. Cette technique reprend notamment les points suivants:

1) Avant la perquisition proprement dite, une visite rapide de la maison doit être faite pour rassembler les personnes qui s'y trouvent et pour se représenter la configuration des lieux;

2) Une attention toute particulière doit être donnée à l'examen des combles et des caves, endroits qui se prêtent à y chercher des cachettes;

3) Le suspect doit accompagner les enquêteurs pour permettre à ceux-ci d'observer ses réactions éventuelles et lui poser des questions susceptibles de faciliter les recherches;

4) L'examen d'une pièce se fait méthodiquement en partant d'un côté de la porte d'entrée pour se terminer de l'autre côté. Les meubles ou objets doivent être déplacés pour permettre d'inspecter les murs, le plafond, le parquet.

- Un autre argument qu'on entend du côté de la gendarmerie est de dire qu'on n'a pu utiliser dans ce dossier tous les moyens techniques existant parce que les perquisitions ont eu lieu dans le cadre d'un dossier "vol" et non dans le cadre d'un dossier "séquestration d'enfant". Cela m'étonne aussi. La réussite d'une perquisition dépend essentiellement de facteurs humains, de la méthode utilisée par les enquêteurs!

- De plusieurs sources reprises par la presse, il ressort qu'un seul, voire deux gendarmes sur les quatre présents ne soient pas descendus dans la cave en question. C'est tout à fait contraire à la pratique normale de la perquisition. Toutes les pièces doivent être visitées par tous les enquêteurs. C'est ce qui permet de travailler de manière méthodique sous le regard attentif du chef de l'enquête.

​- Le commandant de la gendarmerie fait valoir l'intervention d'un serrurier pour ouvrir la porte de la maison de Dutroux, mais ce n'est en aucune façon une considération permettant de prétendre que l'opération a été parfaitement effectuée! Au contraire. Cette pratique, compte tenu de l'inviolabilité constitutionnelle du domicile ne se justifie qu'en cas d'urgence ou lorsque le suspect ne peut être trouver. Or, on sait qu'à cette époque, Dutroux est facilement et très rapidement trouvable puisqu'il se trouve en prison à la disposition des enquêteurs. Bien sûr, c'est un travail supplémentaire de demander son extraction de la prison!

- Ne pas faire venir Dutroux sur les lieux lors de ces perquisitions pourrait non seulement apparaître comme un viol de l'article 39 du Code d'instruction criminel qui traite des visites domiciliaires. Mais en plus, il s'agit d'une erreur lamentable sur le plan opérationnel. En effet, la technique prévoit sa présence pour aider les recherches en lui posant des questions au sujet de ce qui se trouve sur les lieux successivement visités. Et surtout, il est d'une importance capitale pour le chef de l'enquête qu'il observe les réactions du suspect tout au long de la visite. Je ne comprends vraiment pas pourquoi on se prive de ces atouts surtout dans une affaire d'une telle gravité!

- Lorsque M. Deridder parle d'un "fouillis indescriptible", je pense qu'il s'agit d'un mauvais argument. L'encombrement d'une pièce et spécialement d'une cave est précisément un élément qui doit accroitre la présomption d'une cachette et qui doit par conséquent donner une raison supplémentaire de l'examiner avec le plus de soin et de méthode!

- Ces perquisitions devaient se faire avec d'autant plus de minutie que des soupçons graves pesaient sur Dutroux à la suite notamment des déclarations de deux ou trois informateurs. C'est d'ailleurs pour cette raison que le mandat décerné dans !e cadre d'un dossier vol était probablement destiné à la recherche des victimes de Dutroux.

- On ne rappellera jamais assez que la perquisition est une opération déterminante dans l'enquête. Mais pour autant les vrais responsables de l'échec ne sont pas nécessairement les gendarmes qui se sont rendus sur place. En effet, leurs chefs immédiats, outre le suivi des affaires traitées par leurs subordonnés, ont un devoir de contrôler leur travail et d'assurer leur formation permanente.

- Je terminerai par l'anecdote suivante. Elle est éloquente. Récemment un jeune officier de gendarmerie me confiait que désormais les officiers étaient avant tout des manager et qu'ils n'avaient que peu d'intérêt pour la technique d'enquête criminelle. D'ailleurs, il n'avait pas reçu l'enseignement de la technique de la perquisition. On voit où cela peut mener. Ce type de dysfonctionnement était d'ailleurs dénoncé récemment par l'Écho syndical: «L'absence de chef sur le terrain, très souvent due à la réunionite aigüe est expérimentée comme un point négatif par la base». Mais à vrai dire, je ne suis pas vraiment étonné de tout cela. Il y a des années déjà, deux gendarmes s'étaient retrouvés enfermés dans un placard alors qu'ils perquisitionnaient dans un... garni. Le suspect, lui, s'était enfui. Décidément, rien n'a changé..."

Très critique pour la gendarmerie, le témoignage de Jean-Denis Lejeune permet d'entrevoir l'horreur indicible vécue par Julie, Mélissa, et sans doute aussi par An et Eefje. On mettra ce récit du papa de Julie en relation avec les plans de la sinistre cache que nous avons réalisés avec lui (page 42).

- Vous avez visité par deux reprises l'endroit dans le quel étaient séquestrées Julie et Mélissa. Quel sentiment avez-vous éprouvé en de telles circonstances?

Jean-Denis Lejeune. - Un sentiment d'horreur. Je ne comprends pas que les enquêteurs qui sont allés là en recherchant des caches où se trouvaient des enfants n'ont pas trouvé cet endroit. C'est impardonnable. Ceux qui n'ont pas vu cela sont des incapables ou des corrompus. Quand on descend dans cette cave, on s'aperçoit tout de suite qu'il y a une surface différente de l'étage. Or, il était évident que cette perte de surface ne pouvait être attribuée à une cave d'une maison mitoyenne puisqu'il n'y en a pas, le mur extérieur de la cache donnant sur un garage. Par ailleurs, dans la cave, il y avait du plafonnage qui sert à cacher le joint de l'étagère qui servait de porte. Or, il s'agit d'une vieille maison et tous les autres murs de la cave sont constitués de briques humides! En plus, quand on frappe sur le mur de la cache, on s" aperçoit par résonance qu'il s'agit d'un mur creux. Cette différence de profondeur est évidemment encore plus apparente quand on frappe, même doucement, à l'endroit de l'étagère. Même un enfant de deux ans pourrait trouver cela! Bien sûr, on nous dit que sur l'étagère il y avait des boîtes de lait et des bouteilles d'eau, mais cela ne valait-il pas la peine de les déplacer! Vraiment, j'aimerais qu'on m'explique comment ils sont passés à côté de tout cela!

- Que pouvez-vous dire de la configuration des lieux?

J.-D. L. - Les petites étaient détenues dans un espace extrêmement restreint. La pièce en question avait d'abord servi à abriter une citerne d'eau de pluie. Je ne sais pas si l' on s' imagine bien ce que cela veut dire: un mètre de largeur pour deux mètres de longueur et moins d' un mètre septante de hauteur...

- Y avait-il assez de place pour y installer un lit?

J.-D. L - Pas vraiment. Il y avait juste assez de place pour mettre un matelas et les petites dormaient pratiquement l'une sur l'autre. On m" a dit qu'il y avait aussi deux petites chaises pliantes. Par ailleurs, il y avait une petite étagère qui servait de passe-plat et une porte grillagée qui empêchait les enfants d'avoir accès au mécanisme d'ouverture de la porte principale.

- La pièce était-elle éclairée?

J.-D. L. - Il y avait une ampoule mais pas d'interrupteur dans la cache. Le courant était actionné dans la cage de l'escalier en dehors de la pièce.

- Point de vue sanitaire?

J.-D. L. - Un seau. Au plafond, il y avait un petit aspirateur d'air dont le moteur n'était pas plus grand que ceux que l'on peut trouver dans un mixer de cuisine, six à sept centimètres de diamètre. Ce système étant lui-même relié au conduit de cheminée. De telle manière qu'il était impossible d'avoir des odeurs des petites. Comme système d'aération, il y avait au-dessus une buse qui sortait dans le living et qui était nettement apparente. La buse en question était un tuyau en plastique de dix centimètres de diamètre. Evidemment, il n'y avait pas de chauffage. Nos filles ont dû subir le martyre. Vous savez, dans la cache, il ne reste qu'une trace du passage de Julie. Elle a trouvé la force d'écrire son prénom sur le mur. Il y avait aussi un "M", je ne sais pas si c'est Mélissa qui a pu l'écrire ou Julie qui a voulu écrire "Maxime", le nom de son frère. Je ne le saurai jamais...

- Envisagez-vous de porter plainte?

J.-D. L. - Quand les manquements et surtout les responsabilités seront clairement établis, il va de soi que nous porterons plainte contre qui de droit pour non-assistance à personne en danger. Des enquêteurs et des magistrats avaient la vie de nos enfants entre leurs mains. On ne peut pas jouer avec la vie des enfants comme l'on mène une partie de cartes. Et c'est ce qui s'est passé dans l'enquête concernant Julie et Mélissa.

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