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Le site de Michel Bouffioux

L’Europe blanche est née !

Publié le 12 Décembre 1996 par Michel Bouffioux in Télémoustique

Un article publié dans Télémoustique, le 12 décembre 1996.

L’Europe blanche est née !

Ballons blancs, silence digne et lourd de sens, émotion. Ils étaient près de dix mille citoyens, le 7 décembre dernier, à marcher contre la pédophilie. Mais cette fois, cela ne se passait pas près de chez nous, mais en Italie. A Gênes, la ville natale de Christophe Colomb. Tout un symbole. La révolution morale est en marche et désormais elle s'internationalise.

Le 30 octobre dernier, Carine et Gino Russo ainsi que leur Fils Grégory étaient reçus en audience privée par le président de la République italienne, Oscar Luigi Scalfaro. A l'occasion de cette visite fortement médiatisée par les journalistes transalpins, Gino Russo avait lancé un appel à la solidarité du peuple italien. Pour que là aussi, on se mette à manifester contre la pédophilie et contre toutes les atteintes à l'intégrité des enfants dans le monde. L'appel a notamment été entendu à Gênes par le groupe local de l'association « Terre des Hommes » qui, avec le soutien du maire de la ville Adriano Sonsa, organisait samedi dernier une première Marche blanche italienne. Alors que la presse locale s'interroge sur les liens potentiels avec des pédophiles belges d'un Cambodgien arrêté récemment à Rome, les Italiens ont prouvé qu'ils se sentaient très concernés par le calvaire vécu par les petites victimes belges du réseau Dutroux.

Sur la piazza De Ferrari, ils étaient plusieurs milliers à s'être regroupes, surtout des enfants, pour écouter d'abord le maire de la ville qui annonçait que d'autres villes italiennes étaient déjà en train de se mobiliser pour d'autres Marches blanches à venir. Ensuite, Gino Russo prenait la parole en italien devant des dizaines de caméras et la Foule silencieuse: « Après le drame de Julie et Mélissa, beaucoup de témoins ont dénoncé les abus sexuels qu’ils ont subis, démontrant par-là que le fléau de la pédophilie est énorme. Et si ce problème est important en Belgique, je pense qu'il l'est tout autant en Italie. Ici, je suis le seul représentant des parents des victimes de Dutroux, mais je peux vous faire part de la conviction que nous partageons: l'enfance est la seule valeur commune que tous les adultes doivent défendre et protéger.»

Ce discours était suivi d'un très long moment d'applaudissements et d'un lâcher de ballons durant lequel Gino avait visiblement du mal à retenir son émotion. Et il n'est de toute évidence pas le seul à avoir été touché par l’évènement puisque le lendemain de cette Marche blanche, la presse italienne en faisait le gros titre et mettait en parallèle un communique du pape Jean-Paul II sur le thème des droits de l'enfant: « Comment ne pas évoquer tous ces enfants exploités brutalement, ou de manière plus subtile, mais tout aussi perverse, comme c'est le cas dans la société du spectacle... »

Dans l'avion, au retour de Gênes, Gino Russo faisait le point après cette première Marche blanche internationale, évoquant aussi l'évolution des enquêtes en Belgique.

- Quel sentiment vous inspire ce bref séjour en Italie?

Gino Russo. - Je suis profondément ému par cette manifestation de solidarité. La Marche blanche est sortie de nos frontières de force aux parents d'enfants disparus et assassinés dans le dur combat qu'ils mènent en ce moment. En plus, chaque fois que je reviens en Italie, des images de Mélissa me reviennent en mémoire. Alors qu'elle était âgée d'un an et demi, nous avions passé un séjour avec nos enfants sur la côte Adriatique. Bien sûr, elle ne se le rappelait pas vraiment, mais peu de temps avant son enlèvement, nous lui avions promis de retourner en Italie. Elle avait préparé ces vacances qui lui tenaient à cœur, elle en rêvait...

- Les Italiens ont-ils bien compris le sens de la Marche blanche?

Gino. - De toute évidence, oui. Comme le 20 octobre à Bruxelles, il n'y a eu aucune récupération politique. Cela s'est fait dans le calme et la dignité. Ce qui m'a surtout frappé, c'est qu'il y avait énormément d'enfants sur la piazza De Ferrari. C'est important parce qu'à travers eux, le message passera dans les générations futures et peut-être qu'on parviendra ainsi à maintenir la pression aussi longtemps qu'il le faudra pour construire un monde plus juste pour les enfants. Sans pédophilie. Sans nouvelle « affaire Julie et Mélissa »... Par ailleurs, j'ai été contacté par de nombreuses personnes qui veulent organiser d'autres Marches blanches en Italie, mais aussi en Suisse. C'est vraiment encourageant.

- Vous ne risquez pas d'être un peu dépassé par l'ampleur du mouvement qui est en train de naître?

Gino. - C'est clair que ce risque existe. Nous en sommes conscients. Des gens de bonne volonté nous contactent de toutes parts et il est vrai que parfois on ne sait plus où donner de la tête. D'autant que l'actualité est pour le moins remplie. Au moment où je suis en Italie, il y a un conclave important sur la réforme de la justice en Belgique. Il y a aussi les travaux de la Commission d'enquête parlementaire que nous devons suivre très attentivement et l'organisation de « l'ASBL Julie et Mélissa » qu'il faut continuer à mettre sur pied.

C'est beaucoup, vraiment beaucoup de combats à mener de front. Bien des gens se demandent comment vous arrivez à tenir le coup. D'autres, beaucoup moins nombreux et moins amicaux s'étonnent que vous n'ayez pas encore commis l'un ou l'autre dérapage...

Gino. - Comme chacun des parents concernés, je tire ma force de mon amour pour ma fille. Je lui dois cela pour tout le bonheur qu'elle nous a donné pendant huit ans. En plus, tous les parents sont très solidaires. On se soutient mutuellement et c'est très important car nous sommes tous fragilisés par ce qu'on a vécu. Notre force, c'est aussi le groupe soudé que l'on forme. Quant aux dérapages que certains craignent, il n'y en aura pas. Ce que nous voulons, c'est de la transparence, plus de démocratie, une meilleure justice. Notre combat n'est en rien lié à la « chasse aux sorcières » ou au climat de délation que certains dénoncent aujourd'hui. Les assassinats et les disparitions d'enfants, les abus sexuels commis sur des mineurs d'âge en Belgique, ce ne sont pas des rumeurs mais des faits! On veut la lumière là-dessus pour sanctionner les responsables et empêcher que cela se reproduise. Ce ne sont pas les parents d'enfants disparus qui lâchent des noms dans la presse ou qui veulent que les postiers deviennent des indicateurs de la gendarmerie!

- Alors que l'on voit plus clair aujourd'hui sur les dysfonctionnements de l'enquête « Dutroux », êtes-vous plus que jamais révolté?

Gino. - Révoltés, nous le sommes depuis longtemps. En fait, ce qui apparaît aujourd'hui en matière de dysfonctionnement ne fait que conforter l'analyse que nous avions produite très rapidement après la disparition de nos enfants. Il n'y a donc pas de réelle surprise dons ce qu'on découvre. On se doutait que ce serait terrible. Par contre, il est tout à fait insupportable de constater que les différents responsables de dysfonctionnements sont toujours en place...

- A qui faites-vous référence?

Gino. - On nous dit qu'il faut attendre la fin des travaux de la Commission Dutroux qui évaluera les différentes responsabilités et qui recommandera les sanctions appropriées. D'accord ! Mais alors, il faudrait que tout le monde joue le jeu honnêtement. Et il faut bien constater que ce n'est pas le cas. Par exemple le ministre de l'Intérieur, Johan Vande Lanotte ne se contente pas de ne prendre aucune mesure d'ordre au niveau de la gendarmerie, mais en plus, il place ses gens! Et pas n'importe lesquels! Tout le monde s'accorde à dire aujourd'hui et d'après la presse, cela est ressorti clairement des travaux à huis clos de la Commission d'enquête, que le BCR de la gendarmerie a joué un rôle trouble dans l'enquête désastreuse sur Dutroux. Eh bien aujourd'hui, on découvre que le futur Centre national de recherche d'enfants disparus serait prochainement créé au sein de ce même BCR ! De qui se moque-t-on? Non seulement ce n'est pas sérieux, mais cela touche à l'indécence. En plus, cela n'a plus rien à voir avec notre volonté initiale de développer un centre de recherche tout à fait indépendant... Aujourd'hui, c'est ce genre de camouflet qui nous révolte par-dessus tout. On a assassiné nos enfants et par ce genre de décisions purement politiques, on bafoue leur mémoire. C'est la raison pour laquelle nous avons écrit au Premier ministre et au ministre de la Justice afin qu'ils acceptent au plus vite de nous rencontrer. Nous espérons qu'ils nous entendront...

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