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Le site de Michel Bouffioux

«Le gouvernement belge a joué à la roulette russe»

Publié le 19 Janvier 2006 par Michel Bouffioux in Ciné-Télé Revue

Daniel de Beer

Daniel de Beer

Un ntretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 19 janvier 2006

Au fil de mutations successives ou d’un échange de gène avec un virus de la grippe humaine, le H5N1 (virus de la grippe aviaire) pourrait, dans quelques jours, dans quelques mois ou dans quelques années, devenir transmissible d’homme à homme. Si cela arrive, il est à craindre qu’une pandémie particulièrement redoutable se développera. On se souvient de précédents : la grippe espagnole (20 à 40 millions de morts en 1918-19), la grippe asiatique (4 millions de morts) ou encore la grippe de Hong Kong (2 millions de morts en 1968)… A l’heure où la grippe du poulet a tué moins d’une centaines de personnes qui, toutes, avaient été en contact intensif avec des sécrétions respiratoires ou des déjections de volatiles infectés, les Etats du monde entier – en tous cas ceux qui en ont les moyens…- se préparent donc déjà au pire. L’une des principales mesures de précaution consiste à se doter de stocks suffisants d’antiviraux qui permettront de ralentir la réplication du virus dans les organismes humains. Parmi ceux-ci, le Tamiflu est tenu pour être particulièrement efficace. Problème de taille : les carnets de commande du fabriquant de ce médicament est plein. Conséquence pour la Belgique? Le stock idéal pour faire face au mieux à une pandémie - 3 millions de doses permettant de soigner 30% de la population - ne sera pas atteint avant le premier semestre 2007… Il faut donc prier pour que le virus ne mute pas d’ici là ! «Si le risque est aussi grand que ce qu'on nous dit, il y a un problème. On laisse croire à la population que l’existence de cette période à haut risque où l’on ne disposera pas d’assez de Tamiflu était inéluctable dans le contexte de forte demande. Or, ce n'est pas vrai : la Belgique aurait pu avoir des stocks suffisants pour parer à toute éventualité dans un délai bien plus bref! Mais le gouvernement fédéral a préféré faire des choix politiques qui privilégient les intérêts du lobby pharmaceutique au détriment des impératifs de santé publique. Si par malheur une pandémie de grande ampleur débutait dans les prochaines semaines, il sera trop tard pour déplorer qu’on aurait pu fortement limiter l’impact de la catastrophe», accuse Daniel de Beer, juriste spécialisé dans le domaine des brevets et chercheur à la Vrij Universiteit Brussel (VUB).

- Le virus de la grippe aviaire est susceptible de muter à tout moment. Or, la Belgique ne dispose, en ce moment, que de 500.000 doses de Tamiflu, soit de quoi traiter efficacement 5% de la population. C’est plutôt inquiétant, non ?

- Il y a de quoi être préoccupé, en effet. Je ne veux certainement pas jouer à l’oiseau de mauvais augure mais une évolution rapide du virus est l’une des possibilités envisagées par de nombreux experts en santé publique. Si c'est vrai, on va vivre pendant quelques mois dans une situation à haut risque. En cas de mutation de H5N1, c’est-à-dire si ce virus devenait transmissible d’homme à homme, des épidémiologistes craignent que l’on soit confronté à une catastrophe comparable celle causée par la grippe espagnole qui a fait plusieurs millions de morts au début du siècle dernier. Et comme vous le soulignez à juste titre, cette mutation du virus pourrait avoir lieu à tout moment : demain, dans dix jours, dans trois mois ou dans trois ans.

- Si ce devait être demain ou dans dix jours, les conséquences pour notre pays seraient…

- Dantesques, je le crains. Souvenez-vous de ce qui s’est passé, il y a quelques mois, quand les médias ont commencé à parler de la grippe aviaire et du médicament permettant d’en contenir les effets en cas de contamination. A cette époque, il y a déjà eu des tas de gens qui se sont précipités dans les pharmacies pour obtenir leur boîte de Tamiflu. Imaginez alors ce qui se passerait si l’on apprenait dans quelques jours que, désormais, la grippe aviaire est devenue transmissible d’homme à homme et que la pandémie a commencé. Il pourrait avoir un vent de panique, et plus encore quand la population commencerait à comprendre qu’on dispose de trop peu d’antiviraux pour soigner tous les malades. Dans une telle hypothèse, je ne voudrais pas être la place des membres du gouvernement fédéral qui auront à gérer les stocks. Faudrait-il réserver des doses pour les membres des corps constitués, de l’armée et la police? Verrait-on se développer un marché noir de Tamiflu accessible seulement aux plus nantis? Dans un telle hypothèse, il serait aussi vain de chercher une solution d’urgence car tous les pays du monde veilleraient bien évidemment fort précautionneusement à leurs propres stocks d’antiviraux. En tous cas, ceux qui en disposeront, car c’est aussi l’une des préoccupation humanitaires que l’on ferait bien d’avoir en ce moment : les pays du Sud, trop pauvres pour acheter du Tamiflu sont dans une situation encore plus préoccupante que nous. A ce stade, il n’y a assez de médicaments disponibles que pour 2% de la planète. Dans la plupart des pays d’Afrique et certains pays d’Asie, la pandémie pourrait avoir des conséquences particulièrement dramatiques.

- Si on poursuit dans cette hypothèse catastrophe, on peut aussi déjà prédire le grand débat de société qui lui succèdera : combien de morts aurait-on pu éviter si il y avait eu assez de Tamiflu?

- J'espère vraiment qu'on n'en arrivera pas là. Mais si le risque d'une mutation rapide du virus est réel, pourquoi le gouvernement fédéral a-t-il accepté de devoir attendre près de deux ans pour avoir le stock voulu de médicaments?

- Mais le gouvernement fédéral n’a-t-il passé d’importantes commandes de Tamiflu aux laboratoires Roche dès le mois de septembre ?

- C’est exact. Et son objectif de stocker 3.000.000 de doses est tout à fait conforme à ce que recommandent les experts internationaux. Le problème, c’est qu’on arrivera à atteindre ce stock nécessaire qu’au premier semestre 2007. Soyons clair : au moment de la commande de ces médicaments aux laboratoires Roche, le risque de mutation rapide du virus était déjà décrit pas les spécialistes en virologie et en épidémiologie. La question qui se posait donc au gouvernement était assez évidente : si Roche ne pouvait fournir les doses nécessaires avant plus d’un an, comment trouver une solution alternative qui permettrait de protéger plus vite la population belge ?

- Et cette «solution alternative» existait ?

- Mais oui ! Elle aurait consisté à commander des copies génériques de Tamiflu à d’autres fabricants en Inde ou ailleurs dans le monde.

- N’y avait-il pas un obstacle incontournable : la société Roche est titulaire du brevet sur le Tamiflu et, ne voulant pas perdre la maîtrise de son marché, elle s’oppose à l’exportation vers l’Europe de copies de son médicament ?

- Juriste spécialisé dans le domaine des brevets, je peux vous assurer que cet obstacle n’avait absolument rien d’incontournable. Il faut savoir que la réglementation internationale sur les brevets est déterminée par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Un des principes est qu’en cas de grave problème de santé publique, tous les pays du monde peuvent donner l’autorisation à un industriel de fabriquer un produit breveté sans l’autorisation du titulaire du brevet. C’est le principe dit de la «licence obligatoire». En août 2003, peu avant Cancun, il y a eu à l'O.M.C. un accord qui prévoit aussi que si un pays ne dispose pas sur son territoire d’industriels capables de fabriquer le médicament – c’est le cas de la Belgique pour le Tamiflu- il peut passer commande de génériques dans un autre pays. Cette évolution du droit international des brevets avait été imaginée pour répondre aux difficultés des pays pauvres et il va de soi qu’elle ne plaît pas au très puissant lobby pharmaceutique.

- Pourquoi la Belgique n’a-t-elle pas alors recouru à cette possibilité ?

- En août 2003, la Belgique –comme la plupart des pays riches qui n’imaginaient pas qu’ils seraient un jour confrontés à une pénurie de médicaments- a décidé de signer un addendum à l’accord général modifiant la réglementation sur les brevets. Par celui-ci, elle s’engageait à renoncer à tout usage d’une «licence obligatoire» vers un autre pays et cela même en situation d’extrême urgence! On imagine que cela a rassuré l’industrie pharmaceutique…

- On s’est donc mis la corde au cou ?

- En quelque sorte… Toutefois, durant l’été dernier, quand la question de la grippe aviaire s’est posée, la Belgique avait encore la possibilité de faire marche arrière. Sa «déclaration de non usage de la licence obligatoire» n’était encore qu’un engagement unilatéral qu’elle pouvait facilement dénoncer. Il suffisait de déposer un document au secrétariat de l’OMC… Avec d’autres chercheurs universitaires, j’ai donc alerté le gouvernement fédéral : on a écrit à des ministres, on a publié des cartes blanches dans plusieurs grands quotidiens. On leur a dit notre étonnement que l’on joue ainsi à la roulette russe alors qu’il y avait des possibilités juridiques et pratiques de sortir de cette dangereuse ornière.

- Résultat ?

- Rien. Pas une réponse. Seuls quelques parlementaires ont manifesté un peu d’intérêt, sans pour autant que cela débouche sur un quelconque débat à la Chambre ou au Sénat.

- C’est énorme cela ! En termes de santé publique, l’enjeu du débat que vous souleviez était pourtant essentiel ?

- Je suis vraiment interloqué par ce grand silence… Mais il y a pire : le 6 décembre dernier, lors d’une réunion de l’OMC à Hong Kong, la Belgique et les autres pays qui avaient déjà signé l’«addendum de non usage de la licence obligatoire» ont fait un pas supplémentaire. Ils ont modifié l’accord sur les brevets pour que cet «addendum» en soit une partie intégrante. En d’autres termes, la possibilité juridique de faire facilement marche arrière a été supprimée. Il fallait oser le faire en pleine crise de la grippe aviaire! Il faut en déduire que certains gouvernements sont plus impressionnés par le lobby de l’industrie pharmaceutique que par les réactions de leurs opinions publiques. Il est vrai aussi que ces matières sont extrêmement techniques et que cela s’est passé dans le plus grande indifférence médiatique…

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