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Le site de Michel Bouffioux

«Au Cambodge, sur les traces du violeur de mon frère »

Publié le 12 Octobre 2006 par Michel Bouffioux in Ciné-Télé Revue

«Au Cambodge, sur les traces du violeur de mon frère »
Un entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 12 octobre 2006

En septembre 1994, le pédophile belge Philippe Dessart est condamné par le tribunal correctionnel de Liège à 5 ans d'emprisonnement pour viol avec tortures. Professeur de latin, d’histoire et de français dans le cycle inférieur des humanités en région liégeoise, il avait abusé de plusieurs de ses élèves entre juillet 1989 et mars 1994. Trois ans plus tard, ce criminel est libéré sans aucune restriction ou obligation de suivi sur le plan social ou thérapeutique… Air connu : le 8 avril dernier, Dessart refait parler de lui. Il est arrêté au Cambodge, pays qui serait devenu l’un de ses nouveaux terrains de chasse à l’enfant. En concertation avec sa famille, Frédéric Huyghe, le frère de l’une des premières victimes belges de Dessart s’est payé un billet d’avion pour l’Asie… afin de marcher sur les traces de l’abuseur. Ce qu’il a trouvé fait froid dans le dos.

- Frédéric, vous revenez de Phnom Penh où vous avez fait des investigations sur un pédophile belge, c’est une démarche pour le moins inhabituelle…

- Sans doute mais après en avoir discuté avec mes frères, elle s’est imposée à moi comme une évidence. Dans notre famille, on ne connaît que trop bien Philippe Dessart. Au tout début des années ’90, cet homme a violé Pierre, mon petit frère qui était alors âgé de 13 ans, à plusieurs reprises.

- A une époque où il était son professeur ?

- Oui, Pierre fréquentait un collège en région liégeoise et Dessart y enseignait le latin, l’histoire et le français. Depuis un certain temps déjà, mon frère rencontrait quelques difficultés sur le plan scolaire. Il avait en outre une certaine fragilité psychologique et son abuseur l’a bien sûr repérée. Il s’est montré très attentionné à l’égard de Pierre, lui proposant de rester en classe pour des rattrapages. Très affable, Philippe Dessart est arrivé aussi à ce faire accepter par notre famille. Il venait à la maison et mon frère allait chez lui. Tout le monde n’y a vu que du feu, pourtant il abusé de mon frère sur une période de plus d’un an. Et, jusqu’en 1994, d’autres de ses élèves aussi ont subit le même sort. Outre mon frère, deux autres victimes ont été officiellement reconnues par la justice mais j’ai le sentiment qu’il y en a eu d’autres. Dessart était professeur depuis 1982, il était aussi actif dans des mouvements de jeunesse depuis de nombreuses années. Comme tous les pédophiles, il s’est toujours mis en situation de pouvoir avoir des contacts avec des gosses.

- Comment piègeait-il les enfants ?

- Il trompait d’abord les parents ! A leur yeux, Dessart apparaissait tel un professeur «exemplaire» et très dévoué qui organisait de nombreuses sorties et activités extra-scolaires pour tous ses élèves. Vis-à-vis de ces derniers, il usait bien entendu de son ascendant en tant que personne représentant l’autorité et le savoir. Philippe Dessart était un intellectuel brillant. Une fois que les victimes qu’il s’était choisi étaient sous son influence, il leur proposait de participer à des jeux des rôles ou à des «épreuves physiques» qui devaient soi-disant les aider dans leur développement… Et c’est à partir de là que cela tournait à l’abus sexuel. Par respect envers les victimes, je n’ai trop envie de détailler ce qui se passait mais, pour vous en donner une idée, il suffit de retenir ce qu’en a dit le tribunal correctionnel en 1994 lorsque Dessart a été condamné pour viol et attentats à la pudeur : (Ndlr : il sort le jugement prononcé par les magistrat et nous en fait lire un extrait) «Les épreuves physiques imposées aux victimes répondent à la notion de torture corporelle ainsi qu’en témoignent photos prises par le prévenu qui expriment la douleur chez l’enfant.»

- Ce sont ces photos qui l’ont compromis ?

- Exactement. A l’époque des faits, on n’en était pas encore au numérique. Il s’est fait avoir en portant un film à développer chez un photographe, lequel a prévenu les autorités judiciaires de la nature plus que compromettante des clichés. On peut donc en déduire que, sans cela, il serait passé à travers les mailles du filet. Son influence sur les enfants était telle qu’ils gardaient le silence.

- Mais vu l’existence de preuves matérielles, il n’a donc pas pu nier pendant son procès ?

- Il n’a pas nié les attouchements parce que c’était impossible. Par contre, pour les viols, il n’a jamais voulu reconnaître les faits. Surtout, il n’a cessé de vouloir relativiser la portée de ses actes. Pour lui, il n’y avait rien d’anormal dans ce qu’il avait infligé à ces gosses pendant une période continue de trois ans. Pire, il considérait même qu’il leur avait rendu service tant sur le plan pédagogique que sexuel.

- Un dangereux malade donc ?

- Cela ne fait aucun doute. D’ailleurs, le tribunal a clairement identifié le problème. Le 27 septembre 1994, dans les attendus du jugement qui condamne Dessart, les magistrats relèvent «les interrogations des experts quant au degré de lucidité du prévenu sur la gravité de ses comportements et du tort qu’il causait aux enfants».

- Outre une peine d’emprisonnement, le tribunal l’a donc invité à suivre une thérapie ?

Mais non, pas du tout ! Au même titre que le fait qu’il n’avait pas d’antécédent judiciaire, son manque de «lucidité» a été considéré par les magistrats comme une circonstance atténuante. On ne trouve aucune mention de la nécessité d’un suivi thérapeutique dans le jugement. A l’époque déjà, cela nous avait choqué. Trois ans plus tard, il était dehors. On l’a appris un peu par hasard. Sans nécessairement vouloir remettre le bien-fondé de la loi Lejeune sur la libération conditionnelle, il est inacceptable que ce genre de délinquant puisse être réinséré dans la société sans avoir reçu aucun traitement ! Et il est tout aussi consternant de constater qu’une fois cette liberté retrouvée, il n’y a aucun suivi psychiatrique imposé pour l’aider à contrôler ses fantasmes sexuels.

- Après sa libération, vous perdez sa trace ?

- Avec Pierre, on a décidé qu’on ne se soucierait plus de lui. C’était difficile mais on s’est dit que même lui avait droit à une seconde chance. Jusqu’en avril dernier…

- Que se passe-t-il alors ?

-A ce moment, un entrefilet paru dans un quotidien liégeois m’apprend que le ressortissant belge Philippe Dessart vient d’être arrêté au Cambodge parce qu’il est suspecté d’avoir abusé un gosse. Aussitôt, j’en ai parlé avec Pierre et mon autre frère Karl. Il nous est rapidement apparu qu’on ne pouvait pas rester les bras croisés. D’abord, on a essayé d’en savoir plus ce qui s’était passé là-bas et nous avons appris qu’il avait été mis hors d’état de nuire grâce à «Action Pour Les Enfants» (APLE) une organisation non gouvernementale française qui traque les abuseurs sexuels au Cambodge.

- De quelle manière ?

- Par son expérience de terrain, APLE a constaté que de nombreux pédophiles occidentaux entrent en contact avec les enfants qui errent dans les rues de Phnom Penh ou d’autres villes cambodgiennes. Ils nouent une amitié avec eux avant d’en abuser. Vu la pauvreté qui règne dans cette région, ces abuseurs obtiennent généralement le silence de leurs victimes contre payement après avoir commis leurs crimes. Pour lutter contre ce tourisme sexuel, APLE poste des travailleurs sociaux dans les quartiers touristiques et ils y débusquent les comportements louches. C’est ainsi qu’en janvier dernier Philippe Dessart a été repéré. Il se promenait régulièrement main dans la main avec un petit garçon khmer. A partir de là, ils l’ont eu à l’œil. Jusqu’au 8 avril 2006, jour où il a été pris sur le fait avec la collaboration de la police locale (Anti-Trafficking and Juvenile Protection Office).

- Sur le fait, c'est-à-dire ?

- Philippe Dessart se trouvait au Dara Guesthouse de Pnon Pehn. A l’entrée de cet hôtel, pour tenter de ne pas éveiller les soupçons, il s’était réservé deux chambres en étant accompagné d’une femme et de trois de ses enfants, soit deux filles et un petit garçon, le petit S. âgé de 12-13 ans. Un informateur a prévenu un travailleur social d’APLE qui, pour parer à toute éventualité, a lui-même alerté la police. Quand celle-ci a fait un contrôle dans l’hôtel, il s’est avéré que la femme qui accompagnait Dessart se trouvait dans la chambre n°122 avec ses deux filles. Tandis que le pédophile était seul avec le petit garçon dans la numéro n°118. A l’intérieur de cette chambre, il y avait deux lits. Le premier n’avait pas été défait. Dans le second, ils ont découvert le petit S., complètement nu et les yeux hagards. D’emblée, tout le monde a été interrogé : la femme, les gosses, Philippe Dessart.

- Qu’en est-il ressorti ?

- Que ce personnage si peu «lucide» lorsqu’il s’agit de reconnaître le mal qu’il fait aux enfants sait se montrer très habile lorsqu’il s’agit d’accéder à ses desseins pervers. En effet, S. a tout suite expliqué qu’il était un enfant parrainé par une organisation non gouvernementale. Il s’agit de l’une de ces ONG qui propose à des occidentaux de verser quelques euros par mois pour permettre l’éducation d’un gosse dans un pays défavorisé. Dessart était donc devenu le «parrain» de S. depuis 2001. Ensuite, comme l’accepte le règlement de l’association, Desssart était allé rendre visite à son filleul et à sa famille. Normalement, il s’agit d’une brève prise de contact pour permettre au donateur de visualiser de manière concrète l’aide qu’il apporte. Mais bien sûr, Philippe Dessart en a profité pour commencer à tisser sa toile. En outre, au bout de quelques voyages au Cambodge, il en était arrivé à «parrainer» dix enfants! L’Ong a commencé alors à se poser des questions, d’autant qu’elle a constaté que Dessart en était arrivé à faire des visites à la famille de S. sans prévenir et qu’il leur faisait beaucoup de cadeaux. Finalement, il a été rayé de la liste des donateurs, mais il était trop tard.

- Il a, en quelque sorte, acheté une famille pour qu’elle ferme les yeux sur ce qu’il faisait avec un de ses enfants ?

- Je ne veux pas porter de jugement sur ces gens qui vivent dans la misère la plus totale. Simplement, les faits sont là : en six ou sept visites rendues dans la famille de S., il leur a donné l’équivalent d’une somme de 11.000 euro. Cet argent a permis de construire et de meubler une maison, de payer des vacances et des frais scolaires. Mais malheureusement, il ne servait pas qu’à cela. Dès le premier jour de l’enquête, tous les protagonistes de cette sinistre affaire ont formulé des aveux, Dessart. y compris. Le petit S. avait bel et bien été victime d’attouchements et de viols répétés. Et il n’était uniquement l’objet de sévices sur le plan physique : ce garçon avait aussi pour consigne de nommer son abuseur «daddy» (Ndlr : «papa»)…

- «Daddy» s’est donc retrouvé derrière les barreaux ?

- Oui et, pour l’heure, il y est encore. Mais depuis qu’il a un avocat, il est revenu sur ses aveux. Il nie tout en bloc et il espère sortir bientôt. (Ndlr :le procès se tiendra le 27 octobre prochain).

- C’est possible ?

- D’après les renseignements que j’ai collectés sur place, tout est possible au Cambodge. Dans un procès qui durera deux heures tout au plus, il pourrait prendre 15 ans ou rien du tout…

- Ils connaissent les antécédents du personnage ?

- Maintenant oui, c’est la raison principale pour laquelle je suis allé sur place. Comme il niait tout antécédent, je voulais témoigner au nom de ma famille et transmettre le jugement de 1994 aux autorités locales. C’est une démarche qui m’a soulagée mais dans le même temps je continue à me poser mille questions. Par exemple, l'examen du parcours de Dessart, entre sa libération et son arrestation au Cambodge laisse supposer qu’il n’est jamais resté inactif: outre le fait qu'on le retrouve dans une association venant en aide au enfants cambodgiens, il semble que ses nouvelles activités professionnelles (transport express) l'ai aussi amené à fréquenter des enfants en Biélorussie. Voire même d'en accueillir chez lui en Belgique. D’ailleurs, lors de son premier voyage au Cambodge, il était accompagné d’un adolescent de 13-14 ans… Il reste toute une enquête à mener sur la trajectoire criminelle de cet individu.

- Avez-vous revu Philippe Dessart lors de votre déplacement en Asie ?

- C’était aussi l’un des objectifs du voyage. Je voulais qu’il sache que ses anciennes victimes étaient au courant de son arrestation. Qu’il prenne conscience qu’on témoignerait contre lui. J’ai pu obtenir les autorisations nécessaires et je suis donc allé lui rendre une visite en prison. L’homme avait vieilli mais il était en forme. Certain de son bon droit comme il y a 12 ans. Il était persuadé qu’il n’avait rien fait de répréhensible et qu’il allait être blanchi lors de son procès. Et je le répète, c’est une possibilité qu’il faut malheureusement envisager…

- Que se passera-t-il, le cas échéant?

- Philippe Dessart. m’a parlé de ses projets : il a déjà l’accord de la famille de S. pour épouser la mère du petit bout qu’il a violé… Vous savez, quand je suis sorti de cette prison, j’étais révolté. J’avais honte aussi : là-bas, l’injustice se constate à tous les coins de rue car la pauvreté est partout, tellement visible et insupportable. Et en plus ces gosses défavorisés par le simple fait d’être né dans un mauvais coin de la planète doivent subir les assauts sexuels de ces malades qui viennent de chez nous. J’éprouvais aussi une envie irrépressible de témoigner, de crier à notre justice qu’un certain laxisme à l’égard des délinquants sexuels peut causer d’énormes dégâts, même à des milliers de kilomètres de chez nous. En fait, je ne n’éprouve pas de la haine à l’égard de Philippe Dessart. Mon frère Pierre non plus d’ailleurs : ce type est un malade qui a besoin de vraies sanctions mais aussi d’un traitement adapté, ne fût-ce que d’un point de vue comportemental, pour qu’il perçoive enfin le mal qu’il fait et surtout pour qu’il arrive à contrôler ses pulsions… Non, ce qui me met en colère, c’est que tout ce gâchis aurait pu être évité si des juges avaient manifesté un peu plus d’intérêt pour des principes élémentaires de précaution.

Pierre : «Impossible de tourner la page»

En 1994, Pierre Huyghe était la seule victime de Philippe Dessart a avoir osé franchir la porte du tribunal correctionnel pour témoigner des sévices que lui avait infligé le professeur pédophile. «Faire face à son abuseur n’était pas facile mais cela m’a aidé à me reconstruire. J’ai pu dire tout ce que j’avais ressenti, ce malaise et cette incompréhension qu’éprouve une victime de tels actes. Un sentiment difficile à définir qui vous enferme dans le silence. C’est terrible à dire, mais avant son arrestation provoquée seulement par le fait qu’il était allé faire développer ses films, je n’avais pas vraiment conscience de mon état de victime. Extrêmement intelligent et manipulateur, Dessart avait pu mettre dans une sorte de prison psychologique. Et puis un jour, ma mère m’a annoncé qu’il avait été arrêté pour des faits de pédophilie. C’est là que j’ai pu enfin mettre un mot sur ce qui m’était arrivé. C’est une révélation qui m’a libérée mais qui, dans le même temps, était très pesante à vivre. J’ai aussi pu bénéficier de l’aide constante de ma famille. J’ai été entouré et soutenu. Sans cela, je ne serais peut-être l’homme que je suis aujourd’hui. D’ailleurs, je crois savoir que d’autres de ses victimes ne vont pas aussi bien que moi. Aujourd’hui, je pourrais donc dire que tout cela est du passé. Mais je vous mentirais et je me mentirais à moi-même. La blessure est toujours présente quelque part en vous. Et le fait –prévisible- que votre abuseur continue sa carrière de prédateur sexuel empêche de totalement tourner la page… Je ne peux imaginer qu’il s’en sorte encore une fois, qu’il réussisse son plan machiavélique d’acheter une famille pour s’offrir des gosses. C’est donc avec angoisse que j’attends le résultat du procès cambodgien».

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