Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le site de Michel Bouffioux

«C’est l’hôpital qui m’a rendu malade !»

Publié le 19 Octobre 2006 par Michel Bouffioux in Ciné-Télé Revue

Pierre Pinon

Pierre Pinon

Un entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 19 octobre 2006

«J’aurais pu y perdre ma jambe, voire pire : en fait, ils ont failli me tuer! C’est pour cela que je veux obtenir réparation. Mais si je témoigne c’est surtout pour cela n’arrive pas à d’autres. (…) L’hôpital où j’ai été mal soigné a pris contact avec moi. Ils veulent discuter…». C’était en mars 2005, nous évoquions alors les effroyables mésaventures médicales de Pierre Pinon, un liégeois dont le corps a été colonisé par une bactérie quasiment indestructible, le staphylocoque doré, à la suite d’une intervention chirurgicale bénigne. Un an et demi plus tard, comment va le malade ? Toujours aussi mal – en incapacité de travail, il sera bientôt réopéré- mais surtout il n’a toujours pas reçu le moindre franc d’indemnisation...

«Vous savez ce que l’on dit : ‘A quelque chose malheur est bon’. Chaque matin, c’est que ce je me répète au moment d’entamer une nouvelle journée. Quand on est dans mon état, on voit les choses autrement. J’ai redécouvert mes parents, j’accorde beaucoup plus d’attention à ma relation avec mon fils et avec compagne. En bref, je suis devenu plus humain. Faut dire que, récemment, un médecin m’a dit que je ne ferais certainement pas de vieux os…». Alors qu’il nous parle, la voix de Pierre Pinon se met à dérailler. «N’ayez crainte, je ne suis pas enrhumé», prévient-il. «C’est comme cela depuis que j’ai contracté ce microbe. Par moment, ma voix part et revient. Parfois aussi elle devient fluette. Ne soyez pas surpris. A la suite des mauvais traitements médicaux dont j’ai été l’objet, l’une de mes cordes vocales était paralysée. J’ai du subir une rééducation, mais ce n’est pas encore au point».

Assis devant une tasse de café, dans sa maison de Waremme où il est désormais installé avec sa nouvelle campagne, Pierre Pinon est resté l’homme courtois que nous avions rencontré en mars de l’année dernière (1). Malheureusement, son sourire accueillant ne parvient à dissimuler une énorme détresse qu’il contient, tant bien que mal, à coup de Xanax et autres antidépresseurs. «Le 17 octobre, je vais être une nouvelle fois opéré. On va me retirer des polypes à la gorge. Pour moi, toute intervention médicale est une terrible angoisse. Dans mon état, je crains toujours une infection fulgurante qui pourrait m’emporter», témoigne-t-il avec des trémolos dans la voix.

«L’état» de Monsieur Pinon est celui d’un homme dont le corps a été envahi par le staphylocoque doré, une bactérie quasiment indestructible, à la suite d’un séjour maudit dans une clinique de la région liégeoise (lire aussi notre encadré). Depuis lors, rien ne va plus : «Je suis tout le temps fatigué. Au beau milieu de la journée, il faut que j’arrête mes activités pour dormir. Parfois deux ou trois heures ! J’étais un grand lecteur, aujourd’hui je ne parviens plus à lire deux pages d’affilée à cause de troubles permanents de la concentration. Mais le pire du tout, c’est cette angoisse permanente causée par le fait que la moindre petite blessure peut avoir des conséquences dramatiques. Par exemple, il y a quelques mois, je me suis fait une éraflure sur le dessus du tibia en trébuchant sur un petit bloc de béton. A priori, rien de grave. C’est le genre de truc que le commun des mortels oublie cinq minutes après avoir éventuellement mis un peu d’éosine. En ce qui me concerne, l’éraflure s’est directement infectée. La griffe est devenue une plaie béante d’environ 15 centimètres. Et tout autour, ma jambe semblait être en plasticine… Bref, il a fallu quatre mois, trois visites par semaine dans un clinique, des tonnes de pansements et une prise massive d’antibiotiques pour soigner cette bêtise!»

Des exemples comme celui-là, Pierre Pinon en a bien d’autres. Récemment, son fils lui met un doigt dans l’œil en jouant. Bilan : infection immédiate, douleurs insupportables, visite aux urgences et trois semaines de traitement avec des gouttes antibiotiques. Il y a quelques mois, lors de vacances en Vendée, des piqûres de moustiques le transforme quasiment en bonhomme Michelin. Résultat : apposition massive de pommade antibiotique…

«Antibiotique, antibiotique ! Depuis que le staphylocoque vit avec moi, ces médicaments ne me quittent pas. Je dois en prendre tout le temps ! Même quand je n’ai pas de blessure à soigner. Cela permet d’endormir le staphylocoque doré mais dans le même temps, ça détruit mon estomac. D’ailleurs, on vient de me diagnostiquer plusieurs ulcères… Quand je pense à ma santé, je vois un château de carte qui s’écroule…»

Comment Pierre Pinon en est-il arrivé là ? Tout commence en novembre 2004, lorsqu’il constate la présence d’une petite boule derrière le genou droit. Un orthopédiste lui dit alors de ne pas s’inquiéter. Pas de traitement. Un mois plus tard, des lancements douloureux dans la jambe le conduisent à se rendre aux urgences en région liégeoise. Le docteur L. lui prescrit une pommade qui ne produit aucun effet et, une semaine plus tard, un examen au scanner détecte la présence d’un kyste. «Ce médecin m’a donc proposé une intervention chirurgicale pour le retirer. Ce devait être une opération tout à fait bénigne. Elle a eu lieu en janvier 2005. Je suis rentré chez moi trois jours plus tard», se rappelle notre témoin.

Après moins d’une semaine, Pierre Pinon constate l’apparition de rougeurs autour de sa cicatrice et la formation d’une petite boule à l’intérieur du genou. Retour dans la clinique où il a été opéré : «Un docteur S. m’a diagnostiqué un hématome. Pour lui, il n’y avait pas de quoi s’alarmer. Il m’a prescrit des anti-douleurs et une pommade antibiotique». Provisoirement, le douleur diminue mais quelques jours plus tard, elle revient plus forte que jamais : «Je ne savais pas qu’on puisse avoir aussi mal». A ce moment, la «boule» qui se trouvait au milieu de la cicatrice a la taille d’un œuf et elle pousse vers l’extérieur. Pierre Pinon file dare-dare aux urgences, toujours dans la clinique où on lui avait retiré son kyste. Un docteur B. lui fait une radio et il diagnostique… une entorse du genou. Il s’avérera par la suite que cette erreur surréaliste a notamment été due au fait que le médecin s’est prononcé sur base des radios d’un autre patient… «Lors de cette visite, on m’avait aussi dit qu’on me ferait un scintigraphie. En attendant qu’elle ait lieu, souffrant le martyr, j’ai demandé à une infirmière de pouvoir me rendre quelques minutes dans le fumoir. Quand je suis revenu, le docteur B. m’a dit : «Vous n’aviez qu’à pas à aller fumer ! On fera la scintigraphie dans quelques jours quand vous reverrez le docteur L.. De toute façon, je vous le répète, ce n’est qu’une entorse». Prescription ? Des anti-douleurs…

Plutôt que d’aller chercher une boîte de Dafalgan dans une pharmacie, Pierre Pinon a un réflexe salutaire : il se rend dans le service d’urgence d’un autre hôpital de la région liégeoise. L’infortuné patient raconte : «Un médecin m’a aussitôt fait faire une prise de sang et il m’a mis sous baxter de morphine. Le mal progressait dans le haut de la jambe. On a donc décidé de m’hospitaliser. Le lendemain matin, on m’a envoyé faire une échographie : j’avais une jambe d’éléphant! Après cet examen, j’ai senti un liquide couler le long de ma jambe. Des infirmières se sont masquées et gantées et elles ont pris un ravier en carton pour le poser en dessous de la plaie. Là où il y avait l’ «œuf», une infirmière a piqué avec une aiguille. Il y a un jet impressionnant : plus d’un litre d’un liquide jaune ! Quelques minutes après un orthopédiste est venu et il a décidé de faire une ponction du genoux qui, lui aussi, était gonflé comme un tambour. Avec une énorme aiguille qui ressemble à une pipette pour gonfler les vélos, on m’a retiré un autre liquide plus épais, ressemblant un peu à du miel. Le dimanche, le médecin est venu me dire qu’il fallait m’opérer sur le champ. Il venait d’être contacté par le laboratoire : il y avait des germes qu’il fallait retirer d’urgence. Plus tard, il m’expliquera que j’avais atteint un niveau d’infection de 9,33 et qui si j’étais arrivé à 10, il n’y avait plus qu’une solution : l’amputation. La situation était si grave qu’il ne voulait pas croire que je m’étais présenté précédemment dans un autre hôpital où l’on s’était contenté de me prescrire des anti-douleurs. Plus tard, j’ai appris que je n’étais plus très loin d’une septicémie, soit une infection généralisée du corps de laquelle on ne réchappe pas. Si j’avais attendu le rendez-vous du lundi chez le Docteur L., je crois que mes parents en étaient quittes pour commander un cercueil!»

C’est à ce moment que Pierre Pinon découvre un nouveau mot : « staphylocoque doré», une bactérie hospitalière qui est entrée dans son corps lors de son opération dans le premier hôpital en raison du non-respect de règles élémentaires d’hygiène (lavement de main insuffisant des intervenants médicaux, mauvaise désinfection du matériel…). Et il comprend aussi très vite que «ces microbes sont particulièrement vicieux» : «On m’a prescrit un traitement sous baxter combinant plusieurs antibiotiques pendant minimum 21 jours. A un moment, j’avais cinq baxters qui coulaient en même temps! Il fallait me repiquer tout le temps parce que les veines étaient endommagées par la quantité de liquide. Régulièrement, on me faisait aussi des ponctions au dessus du genou d’où sortait 70 à 100 centilitres de liquide en moyenne. En cours d’hospitalisation, la blessure a finalement rejeté des morceaux de chair nécrosés. Cela ressemblait à de la compote pas mixée! Le docteur m’a dit que c’était bien que cela sorte et qu’il convenait alors de faire un «méchage». Ils prennent un ruban de deux centimètres de large qu’ils trempent dans l’isobétadine et qu’ils introduisent dans la plaie pour la nettoyer. En ce qui me concerne, l’infirmière a utilisé plus d’1 mètre de ruban! Au bout de quelques jours, le méchage n’était plus possible : la plaie rejetait toujours plus de pus et de nécroses tandis que le trou par lequel on introduisait le ruban avait tendance à se cicatriser. Il a donc été décidé de me réopérer. Cette fois pour cureter et m’installer un chapelet d’antibiotiques directement dans le mollet.»

Lorsqu’il sort de l’hôpital, Pierre Pinon n’est plus le même homme. Il n’a plus d’énergie et il végète pendant plusieurs jours avant de se décider à obtenir réparation. Fin mars 2005, Ciné Télé Revue et un quotidien liégeois se penchent sur ses malheurs médicaux. Très rapidement, le directeur de la clinique où il avait mal soigné le contacte : «Plus de publicité dans les médias. On reconnaît notre responsabilité. Un accord à l’amiable sera passé avec votre avocat. Vous serez indemnisé.»

«Je suis sorti de cet entretien en me fiant à une parole donnée mais je n’avais pas d’écrit. Aujourd’hui, je le regrette car depuis lors plus rien ne bouge». Me Benoît Lespire, l’avocat de Pierre Pinon confirme : «La partie adverse ergote sur des points de détail et le dossier traîne. Pour en finir avec ces tergiversations sur la conclusion d’un accord à l’amiable, j’ai préparé un projet de citation en justice que je déposerai très prochainement. Il est moins une !». L’issue judiciaire de cette affaire ne fait guère de doute. Un expert médical, le professeur Crielaard a d’ores et déjà examiné ce dossier et ses conclusions sont sans ambages : «La responsabilité de la Clinique (…) nous paraît formellement engagée dans ce dossier et, manifestement, le suivi post-opératoire n’a pas été de qualité, permettant le développement d’une infection à staphylocoque». La victime peut espérer une indemnisation à concurrence de 250.000 euro.

«Si l’accord à l’amiable n’abouti pas, j’ai toutes les chances de gagner en justice ? C’est fort bien !», commente Pierre Pinon. «Mais je sais aussi que cela prendra sans doute beaucoup de temps ! Parfois, je me dis qu’on fait traîner volontairement les choses en espérant peut-être que je ne vive plus trop longtemps ! Sans cesse, je pense à ma prochaine opération de la gorge, dans le courant de ce mois d’octobre. Je ne peux m’empêcher de craindre d’éventuelles complications, voire à une issue fatale… Je voudrais pourtant insisté sur un point : malgré ce que j’ai vécu, je garde confiance dans le monde médical. Il y a beaucoup de médecins et d’infirmiers très compétents et dévoués. Dommage qu’une minorité d’entre eux ont transformé leur serment d’Hippocrate en serment d’hypocrites !»

(1) : Le lecteur pourra retrouver l’intégralité de ce témoignage particulièrement terrifiant dans l’édition de CTR du 24 mars 2005 ou sur ce blog : http://michelbouffioux.skynetblogs.be/archive-day/20050331

Cela peut vous arriver !

C’est évident : au cours de son parcours hospitalier, Pierre Pinon a été victime de légèretés et d’erreurs de membres du corps médical. Mais son histoire renvoie aussi à une réalité inquiétante : environ 6% des patients hospitalisés en Belgique ressortent porteur du staphylocoque doré. «On parle alors de maladie nosocomiale», explique Marianne Toubac, une bruxelloise de 46 ans qui a contracté le virus en 1979 : «J’avais un ongle incarné et j’ai subis une intervention banale dans une clinique bruxelloise. C’est là que j’ai été contaminée. Un mois plus tard, j’avais un gros furoncle et mon doigt de pied était surinfecté. En parallèle, à cause de ce virus aussi, j’ai eu un abcès au rein de la taille d’un pamplemousse. A l’époque, cela m’a valu deux mois d’hospitalisation où je recevais des doses massives d’antibiotiques sous baxter. Ensuite, j’ai du encore prendre des antibiotiques par voix orale pendant 7 mois. 25 ans plus tard, le staphylocoque doré est toujours en moi. Des prises régulières d’antibiotique, une cure tous les six mois en ce qui me concerne, permettent de l’endormir mais il ne disparaît jamais. Et périodiquement, il se réveille. Dans mon cas, c’est généralement la tête qu’il attaque : otites a répétition avec surinfection, écoulement aux yeux, nez encombré sans avoir de rhume… Ce truc-là, ça peut arriver à n’importe quelle personne qui se fait hospitaliser!». Des campagnes de sensibilisation à destination du personnel hospitalier sont régulièrement organisées par le ministère de la Santé; La dernière en date avait un titre explicite : «Lavons-nous les mains!» Mais pour Marianne Toubac, ce n’est pas suffisant : «Nous faisons partie des grands oubliés de la sécurité sociale. Au Canada, les gens qui sont contaminés par cette bactérie hospitalière voient leur traitement pris en charge par l’Etat pour plusieurs années. En France aussi, des efforts ont été entrepris pour soutenir les patients qui souffrent d’une maladie nosocomiale à la suite du cas vécu par Guillaume Depardieu (ndlr : l’acteur français a perdu une jambe à cause du staphylocoque doré). Mais en Belgique, rien de tout cela. On se sent nié, un peu comme si cette question des maladies hospitalières était taboue!». En termes d’indemnisation, l’avenir s’annonce cependant plus serein pour les victimes d’infections nosocomiales. Il y a quelques jours, le gouvernement fédéral a entériné la création d’un «Fonds des accidents thérapeutiques» qui indemnisera les victimes d’erreurs médicales. A partir de janvier 2008, la condition de l'indemnisation ne sera plus la présence d'une faute et d'un lien de causalité entre le dommage et la faute (Article 1382 du Code civil), mais la seule présence d'un dommage lié à une prestation médicale ou à son absence. En clair, les patients qui ressortiront de l’hôpital porteurs du staphylocoque doré ne devront plus espérer un accord à l’amiable ou attendre la fin de longue procédure judiciaire pour déterminer la responsabilité de l’équipe chirurgicale. Ils s’adresseront directement au Fonds lequel devrait faire aboutir leur procédure de dédommagement dans un délai de 180 jours…

Commenter cet article