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Le site de Michel Bouffioux

« Et si chacun balayait devant sa porte ?»

Publié le 1 Octobre 2006 par Michel Bouffioux in Ciné-Télé Revue

Alain Berenboom

Alain Berenboom

Un entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 31 août 2006

Alain Berenboom, à propos de la nouvelle poussée de fièvre communautaire

«Apparemment les francophones ne sont pas en état intellectuel d’apprendre le néerlandais», «La Belgique n’est pas une valeur en soi»… Comme en témoigne l’abondant courrier qui a été adressé ces dernier jours à la rédaction de Ciné-Télé Revue, les propos déplacés tenus par le ministre-président de la Flandre, Yves Leterme dans un interview accordée au quotidien français «Libération» ont fortement choqué. Professeur de droit à l’ULB, avocat du Roi et écrivain de renom, Alain Berenboom réagit aux provocations du premier flamand avec calme et humour : «D’une certaine manière, Leterme nous a fait un pied de nez. Je ne suis pas certain que la bonne réaction soit de lui répondre par un coup de boule! J’ai vraiment l’impression que l’on joue à se faire peur en prédisant sans cesse l’éclatement du pays. Et puis, si chacun balayait devant sa porte?»

- Commençons par une question qui est dans l’air du temps : êtes-vous un francophone qui dispose d’«aptitudes intellectuelles suffisantes» pour pratiquer la langue de Vondel ?

- Je me débrouille. Je lis la presse flamande, il m’arrive aussi de regarder la VRT. Maintenant, je ne vais pas dire que je serais capable de tenir une conférence sur la philosophie platonicienne pendant deux heures face un auditoire de professeurs d’Université de Leuven! Mais j’en sais assez pour me permettre d’être compréhensible et courtois avec les néerlandophones qui veulent échanger des idées, voire mieux des compliments, avec moi. En fait, comme beaucoup de «zinneke» bruxellois, je me qualifierais bien de «flamand francophone»! Bruxelles est une ville de culture flamande où l’on s’exprime le plus souvent en français…

- Faut-il sourire avec dédain ou plutôt s’inquiéter de la dernière sortie du premier ministre flamand sur le «manque de capacité» des francophones à apprendre le flamand ?

- (Il prend un temps de réflexion). En fait, c’est les deux. J’ai le sentiment que Leterme a voulu plaisanter mais qu’il est devenu très difficile de rire encore dans le climat actuel de la Belgique. On dit parfois qu’on ne peut pas rire de tout mais j’en arrive à me dire qu’en politique belge on ne peut plus rire de rien! C’est très préoccupant parce que, fatalement, l’humour suppose une certaine forme d’exagération et de distance; De l’impertinence aussi. D’une certaine manière, Leterme nous a fait un pied de nez. Je ne suis pas certain que la bonne réaction soit de lui répondre par un coup de boule! En plus, il a précisé sa pensée dans la presse flamande : si ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas parler le néerlandais, c’est alors que les francophones de la périphérie ne le peuvent pas sur un plan intellectuel. C’est un peu une invitation ironique aux francophones de la périphérie qui pourrait se traduire par : «A force de voir que vous n’apprenez pas le flamand, on va croire que vous n’en êtes pas capable». Il veut chatouiller notre ego, comme un père le ferait avec un fils qui ne voudrait pas étudier à l’école.

- Donc, il ne faudrait pas trop se formaliser ?

- Voilà. Il n’est pas utile s’emballer à la moindre petite phrase. Pour résumer ma pensée par une expression populaire : évitons d’utiliser un bazooka pour chasser les mouches ! Cela dit, c’est vrai que Leterme m’inquiète tout de même. Quand j’observe ses déclarations dans les médias francophones et dans les médias flamands, je constate que ce monsieur est passé maître dans l’art du double discours; Ce qui ne surprend guère de la part d’un ancien CVP… Ce n’est pas au point d’Arafat qui avait un discours pour le monde arabe et un autre pour le monde occidental, mais il y a un peu de ça! Je trouve cela affligeant de la part d’un homme politique qui a une certaine carrure et que l’on présente même comme un possible futur premier ministre. C’est un peu comme si des valeurs essentielles en politique comme la cohérence des idées et la loyauté passaient systématiquement au second plan quand se profilent des enjeux bassement électoraux. Quelle manque d’envergure et d’imagination aussi que de ressortir à chaque fois la vieille marmite des conflits communautaires pour y faire bouillir le pays, le Roi et tout ce qui rassemble les Belges dès qu’il y a une urne à l’horizon!

- De fait, outre le ton utilisé, il n’y a rien de nouveau dans les propos de Leterme.

- Bien sûr que non ! Comme nombre de ses prédécesseurs, il rejoue toujours les mêmes cartes et c’est affligeant : c’est la démonstration qu’il n’a rien d’autre dans sa besace en termes d’idées. Leterme prétend ainsi participer à une certaine modernité mais il se trompe : il se profile clairement comme un homme du passé. La Flandre homogène et indépendante qu’il défend sans oser le dire ouvertement est un mirage rétrograde à l’heure de la mondialisation, de l’Europe, du brassage des cultures.

- Est-ce aussi un raciste ? Olivier Maingain, le président du FDF a décidé de porter plainte contre Leterme en l’accusant d’avoir dépeint les francophones comme «des êtres inférieurs» lorsqu’il les accuse de «ne pas être en état intellectuel d’apprendre le néerlandais». «Remplacez le mot «francophone» par «Africain», personne ne l’accepterait», argumente-t-il.

- Crier au racisme, déposer des plaintes, c’est encore un peu mettre de l’huile sur le feu. Et puis cela ne tient pas la route d’un point de vue juridique : la loi sur le racisme condamne les discriminations dont sont victimes des groupes ethniques ou religieux mais elle n’est pas destinée à protéger des groupes linguistiques. Plutôt que répondre à une provocation ironique par une guerre juridique, nous, les francophones, ne devrions-nous pas aussi faire notre petit examen de conscience ?

- A savoir ?

- Le discours de Leterme porte sur les francophones de la périphérie. Ceux qui vivent dans des communes flamandes à facilités. On peut lui reprocher sa tendance à la généralisation lorsqu’il parle «des francophones» qui ne font aucun effort pour parler la langue locale. Comme s’il fallait mettre tout le monde dans le même sac. Mais d’un autre côté, on se doit d’être honnête : le phénomène qu’il décrit correspond aussi à une réalité pour un certain nombre ou même pour un nombre certain de francophones qui vivent dans ces communes flamandes. Sur ce point, je comprends l’irritation grandissante des flamands! Je trouve cela choquant qu’un type qui va s’installer en Flandre estime de n’avoir pas à connaître ou pratiquer le Flamand. Ce n’est tout de même pas un effort si extraordinaire qu’on lui demande! Il y a tant d’étrangers qui viennent chez nous et qui parviennent à apprendre soit le Français, soit le néerlandais, voire même les deux, en venant de langues parfois tellement éloignées! Refuser de parler le Flamand quand on est en Flandre est une attitude qui, elle aussi, peut être qualifiée de méprisante! Ceux qui sont dans cette optique feraient mieux de s’installer en Wallonie, à Charleroi par exemple. Là, on ne leur posera aucune question en flamand… Mais ils devront apprendre à parler «socialiste»!

- Faudrait-il donc supprimer les facilités comme le veulent les flamands ?

- Ah, non ! Cela fait partie d’un deal politique. Des droits ont été accordés aux francophones et ils doivent être respectés. Mais l’attitude hautaine d’un certain nombre de «francolatres de la périphérie» qui vivent en autarcie comme certains Israëliens le font en Cisjordanie ne fait pas partie du contrat. Pour mettre en œuvre un compromis, chacun doit faire preuve de bonne volonté. Lorsque les Flamands veulent remettre en cause les facilités, ils font un pas trop loin qui les conduit vers une intolérance inacceptable mais quand des francophones ne font pas d’efforts linguistiques, ils leur emboîtent le pas. Bien sûr, tout serait plus facile si ces communes flamandes où il y a beaucoup de francophones devenaient des communes bilingues comme à Bruxelles. Mais la réalité institutionnelle belge n’est pas celle-là alors il faut s’y adapter pas souci de bien vivre ensemble. En répondant à l’arrogance par l’arrogance, on construit un mur d’incompréhension.

- Leterme dit aussi que «la Belgique n’est pas une valeur en soi». N’est-ce pas cela qui est le plus choquant dans ses propos ?

- Certainement et encore plus dans la bouche d’une personnalité à qui l’on prête l’ambition de diriger le gouvernement fédéral. Mais sans doute que comme d’autres qui l’ont précédé changera-t-il de discours s’il connaît un jour un destin national. Cela s’est déjà souvent vu, tant dans les rangs politiques flamand que wallon, et c’est bien malheureux parce que l’opinion en tirera finalement comme conclusion que certains hommes politiques peuvent dire tout et son contraire. Ce n’est pas bon pour la démocratie.

- A ce propos, voici la question du «Millionnaire». Qui a dit : «Il faudrait refédéraliser le commerce extérieur. L’image d’un petit pays déchiqueté est difficile à vendre à l’étranger». A. Elio Di Rupo. B. Guy Verhoofstadt. C.Yves Leterme ?

- Et bien je suppose que c’est Yves Leterme…

- Exact.

- C’est bien ce que je vous disais. Leterme peut tenir des discours totalement contradictoires. Finalement, c’est cela qui me choque le plus dans le fonctionnement actuel du monde politique où la communication semble sans cesse adaptée à ce que l’auditoire du moment ou d’un lieu donné veut entendre. Un discours pour les Flamands, un discours pour les Wallons. Cela me fait penser aux sorties récentes de Louis Michel sur le Liban. Je l’ai entendu parler à trois jours d’intervalle sur la RTBF et sur France Inter, c’était le jour et la nuit. Une fois, c’était les horribles agresseurs israéliens, l’autre fois c’était les affreux terroristes du Hezbollah. C’est insupportable et cela contribue au trouble politique dans lequel se trouve plongé le citoyen et qui fait en sorte que finalement tous les votes semblent se valoir.

- Le président flamand a-t-il tort quand il affirme que la Belgique est un accident de l’histoire ?

- Historiquement, c’est vrai. Mais il y a tant d’Etat qui ont été des créations artificielles! Après tout, une ville comme Nice fait partie historiquement de l’Italie et c’est après des arrangements politiques que c’est devenu une ville française. Qui le mettrait en doute aujourd’hui? Ce genre de problème est récurrent sur toute la carte du monde. A ce compte-là, on peut dire aussi que les Etats-Unis sont une création artificielle; Qu’il s’agit plutôt d’un pays indien! Il se fait simplement que la Belgique est devenue une réalité incontournable. Et d’ailleurs, on le voit bien sur le plan littéraire, cinématographique ou même sportif. Il y a au-delà des particularismes wallons, flamands, germanophones ou Bruxellois, une véritable culture Belge qui se traduit pas une image clairement identifiée de notre pays dans le monde. Lorsque je suis à l’étranger, on me considère comme un écrivain belge. Pas comme un écrivain de la Communauté francophone de Belgique! En 175 ans de vie commune, et malgré l’obsession indépendantiste de certains hommes politiques, les Belges ont trouvé plus de choses qui les rapprochent que de choses qui les divisent. C’est en tous le ressenti de l’immense majorité de la population et c’est cela qui est le plus important.

- Cela ne se limite-t-il pas comme le dit Leterme aux «Diables rouges, au Roi et à quelques bières» ?

- Mais enfin, tous les sondages montrent que la plupart des flamands, des wallons et des Bruxellois sont fiers d’être Belges. Ne comparez surtout pas un flamand à un hollandais ou un wallon à un Français, ils seront la plupart du temps très vexés!

- Le chanteur flamand Johan Verminen déclarait récemment : «Je me sens aussi bien Tintin que Nero. Je me sens plus chez moi à Liège qu’à Paris, et à Anvers qu’à Amsterdam. En fait, je suis fier de ce petit pays d’Europe…»

- Je souscris entièrement à cette vision. Comme la plupart de nos concitoyens d’ailleurs… Ce n’est pas être Belgicain, ce n’est pas refuser les différences entre les communautés, mais il y a une identité commune qui nous rassemble. A Paris, on ne va pas se présenter comme Flamand ou comme Wallon, tout de même !

- Si vous deviez mettre quelques mots sur ce que l’on partage avec les flamands ?

- Ce qui me vient aussitôt à l’esprit, c’est un certain sens de l’humour et plus encore de l’autodérision. Je trouve que les Belges ont un côté «révolté individuel» ou «anarchiste tranquille». Ca rouspète beaucoup mais finalement on arrive toujours à négocier, à remettre l’église au milieu du village. Les compromis à la Belge, c’est aussi une forme de «génie» dont on peut être fier.

- Et pourtant tout ce tralalla communautaire revient sans cesse dans le débat politique et dans les médias comme si c’était une préoccupation prioritaire…

- Il m’apparaît évident que les problèmes linguistiques tombent toujours bien à quelques encablures des élections pour pouvoir trouver le bouc émissaire chez l’autre et pour éviter des polémiques sur des questions éminemment plus complexes comme par exemple l’emploi ou des questions de société éminemment plus complexes .

- C’est de la mauvaise politique ?

- De la très mauvaise politique! Décidément, la Belgique ne semble pas encore avoir assez payé ses errements communautaires. Il est vrai que cela remplit aussi un certain vide idéologique dans un paysage politique où l’on ne voit plus tellement les différence entre les partis.

- Mais, poussés dans le dos par la volonté de replis identitaire du Vlaams Belang, ce sont surtout les partis flamands qui agitent les brûlots communautaires…

- A l’égard de la chasse à l’électeur du Vlaams Belang, les partis démocratiques francophones ne devraient pas trop faire la leçon aux partis flamands. Ils ont échappé par miracle à devoir faire face à une extrême droite organisée et rusée. Dieu merci, on n’a qu’à lutter que contre ce pâle Dr Feret dans le sud du pays. Mais que deviendrait le discours de certains de nos élus francophones s’il y avait un million d’électeurs du Front national ? Ne verrait-on pas des dérives identiques ? Il ne faut pas se leurrer, il y a une même nécessité du côté francophone que néerlandophone à restaurer la confiance dans l’action politique. Cela passe par des vrais débats d’idées dans lesquels les citoyens peuvent se sentir concernés, plutôt que par ce flou idéologique où des machines à conquérir le pouvoir peaufinent leur armes pour se livrer à d’incessantes escarmouches communautaires. En Flandre, on voit déjà où cela conduit…

- De fait. 59% des flamands affirment qu’ils ne seraient pas choqués par la participation du Vlaams Belang au gouvernement de leur Région…

- C’est clair qu’à force de reprendre sans cesse les trois thèmes du Vlaams Belang (immigration, identité communautaire et sécurité), les partis flamands donnent finalement l’impression au gens que le VB est un mouvement comme les autres. Et c’est cela qui doit nous faire le plus peur : l’extrême droite n’a même plus à conquérir le pouvoir s’il est parvient à exporter ses idées dans les partis traditionnels.

- Mais si elle arrivait finalement au pouvoir chez nos voisins flamands, vous feriez comme votre père qui a émigré à plusieurs reprises pour échapper tantôt à l’oppression bolchevique, tantôt à celle des nazis (ndlr : lire l’encadré : «Ecrivain belge») ?

- On n’en serait encore pas là ! Il y aurait encore moyen de se battre pour soutenir les démocrates flamands. Quand l’extrême droite est arrivée au pouvoir en Autriche, les autrichiens ne sont pas enfuis. Idem en Hollande ou au Danemark. C’est vrai qu’il y a un phénomène presque mondial d’arrivée au pouvoir d’extrémistes populistes. Les démocraties sont très malades en ce moment mais ce n’est pas en fuyant qu’on trouvera un remède.

- Voici venir la question que tout le monde se pose : la Belgique vient de fêter son 175ème anniversaire, fêtera-t-elle aussi son 200ème ?

- Oui, j’en suis certain. Même ceux qui n’ont pas d’attachement sentimental à ce pays doivent bien constater que l’outil Belgique reste indispensable pour toutes ses communautés. J’ai vraiment l’impression que l’on joue à se faire peur en prédisant sans cesse l’éclatement du pays. C’est de l’agitation… Mais il est vrai aussi qu’en jouant avec de l’explosif, un accident peut toujours arriver.

- Et si on demandait l’avis des citoyens belges. Di Rupo et Maingain ont notamment évoqué cette idée au moment du débat avorté sur Bruxelles-Halle-Vilvorde ?

- Mais à quoi servirait-il de faire un référendum en posant des questions dont on connaît déjà les réponses ! Il me semblerait très contestable d’occuper tout l’espace politique avec cela pendant des mois. Au risque en plus de crisper des positions et de renforcer les courants communautaristes, alors qu’il y a tant d’enjeux de société qui sont tellement plus prioritaires. On a déjà assez joué à l’apprenti sorcier avec les lois linguistiques dans ce pays pour ne pas sans cesse répéter les mêmes erreurs.

- Si vous deviez conseiller la lecture d’un livre à Yves Leterme ?

- Et bien qu’il lise le livre que j’ai écrit sur la montée de l’extrême droite à Anvers. Cela s’appelle «Le Lion noir». Il y trouvera une leçon de tolérance et peut-être éprouvera-t-il aussi une onde d’inquiétude en jaugeant mieux les conséquences possibles du repli identitaire qu’il cautionne.

- Mais ces conséquences, on les connaît. Il suffit d’ouvrir un livre d’histoire européenne pour s’en souvenir…

- Il faudrait aussi certainement rouvrir le livre de l’histoire de la Belgique. Je crois que si chaque communauté se livrait à ses petits examens autocritiques, on en viendrait peut-être à bout d’un certains nombres de rancœurs qui nourrissent l’inconscient collectif de chaque côté de la frontière linguistiques et qui pourrissent encore le climat politique actuel. Je pense à ce regard que la Flandre n’a jamais osé posé clairement sur la collaboration avec l’occupant nazi. Comment pourrait-elle construire une politique tolérante sans avoir fait véritablement ce travail de mémoire ? On le voit bien avec l’Allemagne : elle a fait le procès du nazisme et c’est devenu le pays le plus démocratique d’Europe. L’Autriche par contre préfère se mettre la tête dans le sable en se présentant comme une victime et on voit où elle en est. Cela dit, un grand mea culpa devrait aussi être objectivé par les francophones de Belgique à l’égard des décennies d’impérialisme qu’ils ont fait subir aux flamands. Les «bourgeois» de la périphérie qui ne daignent pas parler le «patois» flamand ne renvoient-ils nos amis du nord à ces blessures du passé ? Il faut accepter le fait qu’on n’est pas pour rien dans le développement d’une certaine psychorigidité flamande… En résumé, pour qu’un couple fonctionne, il faut parfois vider les abcès qui nourrissent les vieilles rancunes. Et si chacun balayait devant sa porte! Je crois que c’est possible de le faire. Ce n’est pas encore le temps du divorce.

- Vous venez de le souligner : une certaine rancœur flamande à l’égard des francophones a pu se construire dans un passé où les francophones dominaient trop ce pays. Mais aujourd’hui, les choses ont bien changé. C’est clairement les flamands qui sont dominants en Belgique mais le ressentiment de certains d’entre eux perdure…

- Oui, c’est vrai. Un psychiatre dira sans doute qu’un certain héritage du passé traîne encore dans l’imaginaire du peuple flamand. 130 ans d’arrogance francophone ont laissé des traces. Cette arrogance n’est plus là mais elle reste inscrite dans les esprits de beaucoup de concitoyens du Nord du pays. Cela me fait penser à la Pologne, un pays où l’antisémitisme persiste alors qu’il n’y a plus de juifs qui vivent là-bas. Le «Francophone dominant en Flandre» est un peu le «Juif imaginaire» de Pologne !

- Vous croyez à l’avenir de la Belgique. Mais l’Etat de demain sera-t-il toujours une monarchie constitutionnelle? Après le prince Philippe, c’est le Roi qui est clairement dans la ligne de mire de certains milieux flamingants. Leterme lui-même dans son interview à «Libération» s’en prend à l’entourage jugé trop francophone du souverain…

­- Je crois sincèrement que l’on peut également entrevoir l’avenir de la monarchie avec une certaine sérénité. Certains «faux modernes» critiquent le Roi avec des arguments pseudo démocratiques : ils n’acceptent pas que ce pouvoir soit héréditaire. Mais si on avait un président, ce ne serait pas forcément plus «démocratique». On serait obligé de faire des alternances comme en Suisse ou au Liban et donc de moduler le résultat des urnes pour ne défavoriser l’une ou l’autre des communautés. Ainsi, il serait inimaginable pour les francophones d’avoir un président et un premier ministre flamand! Soyons objectifs : des tas de démocraties modernes et parfois bien plus performantes que la notre fonctionnent très bien dans un système monarchique : l’Espagne, la Suède, la Grande Bretagne… Je crois que ce débat sur le Roi est surtout un prétexte pour s’attaquer à cette Belgique fédérale dont certains indépendantistes flamands ne veulent plus!

Auteurs de plusieurs romans dont la plupart ont été édités en France, Alain Berenbom puise souvent son inspiration dans une «belgitude» teintée d’humour et d’autodérision. A titre d’exemple, dans «L’Auberge espagnole et autres histoires belges» publié aux éditions du Grand Miroir, il s’interroge sur sa qualité d’écrivain belge. Succulent tout autant qu’interpellant, comme l’ensemble de son œuvre. Extrait.

«Il paraît que je suis un écrivain de la communauté française de Belgique (c’est ainsi qu’on dénomme la culture chez nous). Je parie que pas un seul libraire est jamais parvenu à caser cette étiquette sur le rangement sans empiéter sur le rayon voisin. Et Dieu sait avec qui mes livres sont alors confondus. D'après l'ordre alphabétique, je dois être mêlé aux Coréens ou aux Cubains. A moins que, pour éviter les confusions, ce bon libraire n'ait choisi une abréviation qui rende mon espèce définitivement incompréhensible: "écrivains Co.fran.bel." ou "francs belg.". Peut-être "commu.be.", qui présente le risque d'être pris pour un communiste bulgare (dont le rayon ne doit pas être plus imposant).

Je suis né en Belgique, j'aurais donc pu être écrivain belge, ç'aurait été tellement simple. Mais voilà, la catégorie n'existe plus. A peine avais-je commencé à publier que, crac, la Belgique était supprimée. Fallait être Wallon ou Flamand... Moi qui suis né à Schaerbeek, j'aurais volontiers revendiqué le statut d'écrivain bruxellois. Mais il paraît que cette appellation n'a pas été retenue: trop bâtarde pour être sérieuse. Ecrivain juif alors? Non, politiquement incorrect, me dit-on. Quant à mes origines, elles embrouillent tout. Mon père est né à Makow et ma mère à Vilno. Qui a jamais entendu parler d'un écrivain lituano-polonais écrivant en français de Bruxelles? Peu d'espoir que le libraire s'y retrouve davantage...

De mes parents, je tiens mon amour pour Bruxelles et mon goût pour les frontières floues. De mon oncle aussi. Mon oncle est né comme ma mère à Vilno, d'où il s'est enfui pour Berlin à cause de la menace bolchévique puis pour Bruxelles, devant la menace allemande, puis pour Nice, devant l'invasion nazie, puis pour Montévidéo, quand les Italiens se sont emparés de Nice, puis pour la France à nouveau quand les mouvements communistes ont commencé à fleurir en Amérique latine. A peine s'était-il installé que des ministres communistes entraient dans le gouvernement français. J'aurais dû choisir, m'a-t-il avoué ce jour-là, de retourner en Belgique où la situation politique est tellement plus sûre. De mon oncle, je tiens mon excellent flair politique.

J'ai une tante à Toronto, des cousins à Haïfa et je ne sais où, et les derniers restes de ma famille sont restés accrochés à Varsovie, certains de la victoire communiste, en attendant une pension bien méritée comme travailleurs d'élite, qui leur est payée désormais grâce à l'aide allemande. D'eux, je tiens cette fascination pour les subventions publiques, fascination qui s'accompagne d'un étrange sentiment de honte.

Ma grand-mère est l'une des rares survivantes du ghetto de Varsovie. Blonde aux yeux bleus et aux traits carrés, elle passait pour une vraie paysanne polonaise, sosie féminine de Jean Paul II. Mon père l'a retrouvée en 1945 grâce à la Croix-rouge et il l'a fait venir en Belgique. Elle s'est occupée de moi pendant mon enfance, en me racontant des histoires en yiddish, une langue que je ne connaissais pas, ce qui m'a donné le goût des histoires incompréhensibles. Plus tard, elle est partie vivre en Israël. Âgée de 75 ans, elle a rencontré un ami d'enfance, rescapé comme elle, qu'elle a épousée. Je ne suis pas certain que ce fut un mariage heureux. En tout cas, ils n'eurent pas d'enfants.

Tout ça pour dire qu'avec mes histoires de famille, il était difficile pour moi de faire de la littérature, surtout de la littérature régionale de la communauté française de Belgique. Liège, Charleroi, Jehay-Bodegnée sont des noms un peu étranges à mes oreilles, moins familiers que Berlin, Makow, Montévidéo ou Vilno, des villes que je n'ai jamais vues et dont les rues, les places, les rivières et les gens, tels que je les connais, ont disparu il y a cinquante ans -s'ils ont jamais existé.

Avec quoi fait-on alors de la littérature de Belgique? Avec des histoires juives? Quand on me parle d'humour juif, je pense à Cervantès. Y a-t-il plus grand chef d'oeuvre d'humour juif que Don Quichotte? Le seul hic est que Cervantès n'était pas juif... Bien sûr, il a longtemps été prisonnier des Arabes. Mais l'explication n'est-elle pas un peu courte? Surtout que les vrais juifs espagnols, Maïmonide, Colomb, ne brillaient pas par un sens comique aigu. Pourtant, l'histoire de Colomb découvrant l'Amérique et soutenant mordicus qu'il a mis les pieds en Inde ne manque pas de sel. On reconnaîtra dans son attitude un avant-goût d'humour juif américain... Mais qui sait s'il était juif, Colomb? Pas plus sans doute que Charlie Chaplin... Colomb, Chaplin, tous ces non-Juifs qu'on prend pour des Juifs sont peut-être les plus intéressants des créateurs juifs! Chaplin, le plus célèbre des cinéastes juifs américains était un "pur" Anglais, chassé des Etats-Unis qui a terminé sa vie en Suisse avant que son cercueil ne connaisse à son tour quelques aventures burlesques. Un destin à peine moins extravagant que celui de Colomb. Né en Italie, devenu marin anglais, portugais puis espagnol en pleine Inquisition pour la très catholique et très intolérante reine Isabelle alors que ses parents ont fui l'Espagne parce qu'ils étaient maranes, il finit vice-roi. Or, que se rappelle-t-on de lui? Une bête histoire d'oeuf et son acharnement à nier l'existence de l'Amérique. Grandeur et grotesque mêlés... Ils me plaisent ces types-là qui ont endossé mille peaux pour devenir des êtres humains, prouvant au passage qu'il en faut des couches pour passer de la bête à l'homme... Que dire de Colomb? Qu'il était espagnol? Et de Chaplin? Qu'il était Suisse? Et de l'Austro-hongrois Billy Wilder? Et I.B. Singer? Où le ranger? Avec les écrivains américains? polonais? israëliens? Et que faire de Conrad? d'Ishiguro? de Rushdie? Tous citoyens du monde? Peut-être mais de quel monde? Zweig, vrai écrivain universel, chassé d'Autriche par l'arrivée d'Hitler, s'est suicidé comme Baillon, parti vivre à Paris dix ans auparavant. De quoi conforter ces amis autour de moi qui agitent leurs racines sous mon nez: Namurois de souche, Liégeois de souche, Juifs saint-gillois de souche. Il m'arrive d'avoir honte de ne pas avoir la moindre souche à me mettre sous la dent. Parfois, je l'avoue, la tentation me prend de tricher et de m'inventer moi aussi quelques ancêtres locaux. Mais, au bout d'un moment, le doute me reprend. Peut-on rester innocent et de souche?

C'est vrai qu'il ne faut pas nécessairement voyager pour devenir universel. Mais ça aide... Les plus beaux livres sur l'Italie ont été écrits par un Anglais, Barry Unsworth, et un Espagnol, José Luis Sampedro, et le plus beau livre sur la Chine des années trente par un Belge, Hergé. Alors, question: quel Bolivien, quel Indonésien, quel Sénégalais de génie écrira enfin le roman régional belge qui fera enfin de Bruxelles la nouvelle Jérusalem?»

Pour en savoir plus sur l’œuvre d’Alain Berenboom, rendez-vous sur www.berenboom.com. Dernier roman paru, "Le Goût amer de l'Amérique" (Bernard Pascuito, éditeur). "Le Lion Noir" dont il nous parle dans l'interview vient d’être réédité en poche et il toujours disponible chez Labor.

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