Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le site de Michel Bouffioux

Un café chez Raoul Hedebouw

Publié le 30 Juin 2016 par Michel Bouffioux in Paris Match Belgique

Désormais accessible sur ce site, le PDF de l'article publié le 30 juin 2016 dans Paris Match (Belgique). La seconde partie de cet entretien avait déjà été publiée sur ce site (voir plus bas)

Pour ouvrir le PDF, cliquez à côté du trombone.

Avec 13,5 % des intentions de vote en Wallonie, la gauche radicale belge incarnée par le Parti du Travail de Belgique (PTB) commence à peser dans le débat politique. L’occasion d’aller sonder les pensées révolutionnaires de son très médiatique porte-parole Raoul Hedebouw. A Liège, dans son modeste appartement, le député nous installe dans sa cuisine pour nous servir un café aussi corsé que l’est son discours. Ayant mis au placard ses projets de « dictature du prolétariat », son parti autrefois stalinien ne rêve plus que de « démocratie participative ». Les yeux dans les yeux, Raoul le jure : derrière son personnage sympathique, dont l’expression est joliment colorée par l’accent liégeois, ne se dissimule pas une réincarnation du « Petit Père des peuples ».

Un café chez Raoul Hedebouw

(La première partie de cet entretien est à lire dans Paris Match Belgique)

Elio Di Rupo vous aurait bien vu prendra place dans la majorité locale à Mons. Vous avez vu cette proposition comme un « baiser de la mort » ?

Le PS cherche une nouvelle tactique pour contrer la montée du PTB. Pendant deux ans, ses élus ont tapé à toutes les sauces sur notre parti : nous n’étions pas constructifs, nous n’étions pas crédibles, on allait disparaître, on était un groupuscule, un feu de paille... Maintenant j’entends que l’on voudrait nous avoir dans les majorités ? Elio veut refaire le coup de 1999 quand son parti a embarqué Ecolo avec lui au pouvoir. Cette « convergences des gauches » là n’a servi qu’à étouffer la gauche. On ne nous aura pas de la même manière, on n’est pas des naïfs. Le but est limpide : nous mouiller dans des gouvernements d’austérité. Au niveau fédéral, nous n’entreront jamais dans une majorité avec des partis qui ne veulent pas sortir du cadre des traités européens d’austérité. Ces barrières techniques et idéologiques empêchent tout investissement public pour la relance de l’économie. Or c’est l’essence-même des mesures que nous voulons prendre pour contrer la crise. Tant le PS et Ecolo resteront dans ce cadre-là, on ne fera pas l’appoint. Dans les années à venir, nous espérons que ces deux partis se remettront en cause. Qu’ils se rendront compte qu’ils ont trop accompagné le libéralisme. Mais je ne vois aucun signe qui va dans cette direction pour l’instant.

On a sous-estimé le PTB ?

Oui, je crois. Certains sont étonnés de notre poussée importante. Ils nous prenaient pour le petit moustique mais le petit moustique est en train de devenir un vachement gros bourdon. Et il commence à déranger. Certains auraient voulu que nous soyons cantonnés dans un rôle de radicaux qui déblatèrent des discours inaudibles dans leur coin. Mais non, on vient avec des dossiers concrets ; On est d’accord ou pas avec le PTB mais on propose des débats documentés par notre service d’études. Voyez la fiscalité des entreprises : on a mis fin au discours unique que l’on entendait autrefois (« elle payent trop ») pour éclaircir et nuancer le débat : de grandes multinationales paient 0% d’impôt ou presque rien et des PME paient 25% ! C’est comme cela qu’on marque des points dans l’opinion.

Imaginons qu’il y ait une majorité abondant dans votre sens au niveau fédéral. Le gouvernement auquel vous participeriez devrait quitter l’Union européenne ?

Le cas de la Grèce a montré que la commission européenne bafoue la démocratie pour mettre en place une dictature de l’économie et du profit à tout prix. On a vu que cela pouvait aller jusqu’à enlever des prérogatives nationales à un pays souverain. Le combat sera donc très difficile mais politiquement c’est faisable. On a bien fait des « OPT- out » sur différents traités européens quand il s’est agi d’investir des milliards d’Euro pour renflouer les banques ! Il s’agissait pourtant d’aides d’État tout à fait évidentes. Et si on contourne les traités européens pour cela, on peut imaginer que ce soit possible de le faire aussi pour permettre des avancées sociales. C’est cela le débat. Et on n’est pas tout seuls ! Il y a une aussi une révolte qui monte dans les pays du sud de l’Europe. Les peuples grecs, espagnols, portugais, italiens… sont en train de bouger. La question n’est pas de sortir de l’Europe ou pas, la question c’est de changer l’Europe. Pour y arriver, il faudra une convergence des luttes au niveau européen, c’est-à-dire plus de synergie entre les mouvements qui incarnent la gauche radicale Mais aussi entre ces mouvements et la gauche syndicale. On y travaille.

Que « les lignes bougent » partout en Europe, n’est-ce pas utopique ?

Quand on a voulu obtenir la journée de huit heures en Belgique, il y a eu également des voix pour dire que c’était de l’utopie.

Qui diriez-vous aux patrons du Bel 20, si vous arrivez au pouvoir ?

Je leur expliquerais la nécessité de contribuer de manière solidaire à résoudre cette crise. Je constate qu’ils ont reçu beaucoup de cadeaux ces 25 dernières années, ce qui explique d’ailleurs l’explosion de leurs bénéfices. Quand on brasse des milliards comme cela, j’estime qu’une partie doit revenir vers la société.

Dans le monde que vous rêvez de construire, il y a encore des patrons du Bel 20 ?

Les grandes sociétés systémiques, celles dont le déraillement éventuel est porté par l’ensemble des contribuables, doivent revenir dans le giron public. Je pense au système bancaire, au système énergétique, aux transports publics. Il est inacceptable que des sociétés privées puissent se permettre de prendre des risques déraisonnables parce qu’elles savent, qu’en cas de problème, les citoyens seront mis à contribution pour les renflouer. De même qu’il est inacceptable que dans une démocratie, le pouvoir d’une multinationale soit plus important que celui de 11 millions de citoyens. Parallèlement, c’est surtout l’initiative publique qu’il faut relancer.

Il y a encore une place pour l’initiative privée ?

Evidemment.

Pour l’épicier du coin ou également pour de grosses sociétés qui fabriquent des biens de consommation ?

Pour les deux. Encore qu’il s’agisse de voir ce qu’on fabrique. Pour le « big pharma » par exemple, des multinationales produisent des médicaments avec le seul profit pour mobile. Cela doit être beaucoup plus cadré : la priorité, c’est la santé de personnes.

Est-ce qu’il faut mettre une limite à l’enrichissement personnel ?

Une échelle de 1 à 20, c’est la limite

Vous avez récemment débattu avec Paul Magnette de l’avenir de la gauche, il vous a convaincu ?

Cela m’a confirmé dans le constat que cet homme a deux facettes : d’une part, il y a le gestionnaire, le ministre-président de la Région wallonne. D’autre part, il y a le politologue de gauche qui semble convaincu et qui produit des réflexions intéressantes que, bien entendu, il n’applique pas quand il est au pouvoir. François Hollande avait entamé, lui aussi, un virage à gauche lors de la campagne qui l’a conduit à la présidence. Cela ne l’a pas empêché de trahir l’ensemble de ses engagements et de mener une politique de droite. Ce double langage de la social-démocratie écarte de plus en plus des personnes de la gauche traditionnelle.

Vous vous attendiez à vous trouver à 13 % d’intentions de vote en 2016 ?

Cela va plus vite que ce que l’on pensait, c’est indiscutable. Il y a deux ans, j’aurais signé à deux mains pour une telle progression. Sur le terrain, on sentait déjà que quelque chose était en train de se passer. Les citoyens ont découvert ce qu’apportait la présence de députés PTB au parlement. On reçoit énormément de messages de personnes qui disent que ça leur fait du bien d’enfin retrouver une voie de gauche au sein de l’hémicycle parlementaire. On vient de passer le cap des 10.000 membres. Il y a dix ans, nous étions 2500, c’est assez impressionnant !

Quel est votre prochain objectif ?

Percer en Flandre. On approche de la barre des 5 %. Cette région est beaucoup plus difficile. Non seulement elle est plus à droite mais il y a plus de partis, ce qui émiette l’électorat. Notre prochain objectif est de construire un groupe au parlement qui sera composé de cinq ou six élus néerlandophones et francophones. J’ajoute que c’est important pour les francophones qu’il y ait un parti pour mener le combat contre De Wever sur son terrain. Le PTB est un parti unitaire qui n’oppose pas les arguments d’une communauté contre une autre. C’est à la fois un avantage intellectuel et pratique sur les partis traditionnels.

Le paradoxe c’est que l’influence de votre parti unitaire contribue à la formation d’une carte politique de la Belgique fort divisée : au nord, une percée de l’extrême droite, au sud une percée de la gauche radicale…

C’est pour cela que nous voulons mettre beaucoup d’énergie dans le débat politique en Flandre. Il y a un peuple de gauche assez important dans cette région mais il cherche sa voie. L’histoire des scrutins électoraux en Europe a montré que des régions qui étaient traditionnellement de gauche pouvaient basculer à droite. L’inverse est envisageable aussi. Beaucoup de choses peuvent changer.

Dans l’électorat de Bart De Wever, des personnes pourraient être sensibles à vos arguments ?

Tout à fait ! Le vote N-VA est très nationaliste et de droite. Mais c’est aussi un vote anti-establishment. Ces voix de personnes qui sont dégoûtées et qui ne connaissent pas d’alternative ne sont pas perdues. C’est à nous de leur rendre espoir. Il y a un lien entre la désertion des banlieues ouvrières par la gauche traditionnelle et la croissance de l’extrême droite qu’on y a ensuite constatée. Je suis certain que nous pouvons affaiblir De Wever. A Anvers, nous sommes le quatrième parti devant l’Open VLD et le CDN/V, ce n’est pas rien. Nous sommes à 10% pour le grand Anvers. C’est un point essentiel que nous percions en Flandre pour 2019.

Et voilà donc la gauche radicale qui chasse sur les mêmes terres que la droite radicale, voire extrême, étant donné qu’en Flandre, la Vlaams Belang remonte ?

Les électeurs d’extrême droite ne viennent pas de Mars ! Parmi eux, il y a des travailleurs qui sont désillusionnés. Pour les dévier des vraies causes de leur mal-être, des partis les incitent à taper vers le bas plutôt qu’à comprendre ce qui se passe en regardant vers le haut. On va leur faire croire qu’il faut incriminer le chômeur, l’immigré. Et après ce sera la faute à qui ? Aux malades de longue durée ? Aux homosexuels ? Pour sortir de cette impasse, la gauche doit pouvoir redonner de l’espoir, faire rêver, montrer une vraie alternative. A l’image de ce qui a émergé dans les années ’30 avec la création d’un « Front populaire ». C’est de ce mouvement inédit qu’est née l’idée des congés payés, laquelle était jugée comme totalement irréaliste par la droite et les patrons. Malheureusement la gauche traditionnelle n’a pas autant d’ambition. Elle ne rêve plus, elle gère, elle veut rendre le cauchemar un peu moins horrible. Ce renoncement a abouti à ce qu’elle accepte des mesures de droite comme la chasse aux chômeurs. En Belgique, je voudrais le rappeler, les privatisations des services publics n’ont pas été votées par les libéraux mais des socialistes et des centristes, le CDH qui s’appelait encore PSC. La privatisation des services bancaires, de Belgacom, c’est eux. Cette incohérence idéologique nourrit l’extrême droite.

Sur une échelle « gauche-droite » comptant dix grades, si nous mettons le MR à droite sur le numéro 10 et le PTB à gauche sur le numéro 0, où situez-vous les autres partis francophones traditionnels ?

CDH à 7, le PS à 5. Ecolo sur le grade 5 aussi puisque les Verts ne sont ni de gauche ni de droite.

C’est donc un paysage politique plutôt à droite ?

Globalement, on baigne dans une pensée libérale. On n’arrête pas de nous bassiner avec des mots tels que compétitivité, efficacité, privatisation… Et pas rien qu’au fédéral. Ces mots-là sont également fort utilisés en Wallonie. Le plan Marshall, c’est un plan d’aide aux « clusters » et aux grandes multinationales qui sont présentes chez nous. Quelle est la plus-value de donner des millions à Google qui vient s’installer à Mons ? Actuellement, la Région wallonne s’inscrit dans le cadre des politiques libérales qui existent partout en Europe ! Le plan wallon pour la relance d’emploi et le plan flamand pour la relance d’emploi, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Les fruits d’une pensée libérale dominante. Les politiques qui ont été décidées en France, que ce soit sous Sarkozy ou Hollande, ne sont guère différentes. Il y a une harmonisation des politiques qui sont menées en Europe. On fait partout la même chose. On accompagne le libéralisme.

Et donc vous préconisez la reconstruction d’un « Front populaire 2.0. » ?

Voyez ce qui se passe au Portugal, en Espagne, en Grèce, en Irlande. Les opinions basculent plutôt vers la gauche. Je sens l’expression d’une jeunesse qui désire croquer la vie à pleines dents et qui a envie de gauche. On est dans une des pires crises économiques, mais aussi politique, depuis l’après seconde guerre mondiale. C’est heureux que ce ne soit pas la droite extrême qui tire profit de toute cette rancœur, de ce sentiment de rébellion ressenti par les gens de ces pays-là.

Comment analysez-vous le regain d’intérêt régionaliste du PS ?

C’est une tentation de se replier sur son petit lopin de terre pour garder le maximum de pouvoir. A l’heure où l’Union Européenne décide de 60 % des législations nationales et régionales, c’est une illusion. Va-t-on vendre aux travailleurs qu’une Wallonie indépendante va produire plus de bonheur qu’une Belgique ? Je crois qu’on plus besoin d’élargissement que de repli. Il faut plutôt travailler à une convergence des luttes en Europe. Quand on voit le combat des Français contre la loi El Khomri et que l’on a chez nous un loi Peeters tellement proche, on comprend qu’on a plein de points communs. Un repli sur soi de la gauche ne lui donnera jamais un meilleur rapport de force.

Selon une recommandation récente de la Banque nationale de Belgique (BNB) le gouvernement fédéral devrait trouver 8 à 9 milliards d’euros d’ici à 2018, si la Belgique veut préserver son objectif d’équilibre budgétaire… Que feriez-vous à la place de Charles Michel ?

Je mets en place la taxe des millionnaires chère au PTB ! Elle devrait rapporter 7 à 8 milliards. C’est une mesure pratiquement réalisable et très raisonnable : elle se limite à payer une contribution supplémentaire à 2 % de la population. Soit les 88.000 familles qui dans ce pays possèdent plus de 1,5 millions d’euro de patrimoine.

On vous rétorque parfois que les très riches vont s’enfuir ?

Ce n’est pas parce qu’on a introduit un impôt sur la fortune dans leur pays que leurs alter ego français l’on fait ! 98% des personnes assujetties à l’ISF sont restées en France.

Cela implique un cadastre des fortunes ?

Contrairement à ce qu’on entend parfois, techniquement ce n’est pas très difficile à organiser. Pour les salariés -il suffit de se connecter à « Tax on web » pour le constater-, l’État sait déjà à la virgule près ce qu’ils gagnent. Par ailleurs, les actions sont nominatives et les banques disposent de toutes les données relatives aux patrimoines. Il suffirait d’un peu de volonté politique pour créer un cadastre des fortunes mais elle n’existe pas dans les partis traditionnels.

Cette nouvelle contribution serait-elle importante pour les personnes concernées ?

1% sur les patrimoines de plus de 1 million d’euro, plus une exonération du domicile à hauteur de 500.000 euros. Si vous avez un patrimoine de 1,5 millions en ce compris votre maison, vous devriez payer 1.000 euro d’impôt supplémentaire. Pour les patrimoines de plus de 2 millions d’euros, la taxe s’élèverait à 2% et elle serait à 3% pour les patrimoines supérieurs à 3 millions d’euro. Les plus grandes fortunes payeraient donc le plus. Cela représenterait quelque chose comme 50.000 euros pour des familles qui dispose de 1 à 2 milliards de patrimoine. C’est donc une contribution toute relative pour les intéressés.

Fuir le pays pour ne pas payer cette taxe, ce serait pingre ?

Ce serait incivique ! Mais on a fait tellement de cadeaux à certaines personnes qu’elles veulent toujours plus d’argent !

Pourquoi y-a-t-il tant de blocages sur cette question d’un ISF à la Belge ?

On entre là dans une guerre idéologique. Le milliardaire américain Warren Buffett l’a déclaré : il y a effectivement une guerre de classe entre les riches et les pauvres. Et c’est les riches sont en train de la gagner. Charles Michel a choisi son camps en donnant de plus en plus aux plus riches. Aujourd’hui, on ne fait payer que les travailleurs : « Sire, taxons les pauvres, ils sont plus nombreux ! » Cela, nous renvoie à l’exercice de la politique au temps de Colbert.

Plutôt qu’une « taxe sur les millionnaires », on annonce de nouvelles économies dans le budget de la sécurité sociale. Qu’en dites-vous ?

On veut couper dans la sécu alors que c’est un système de redistribution entre les travailleurs. C’est notre caisse à nous ! Charles Michel n’a pas le droit d’aller prélever 7 à 8 milliards dans cette caisse ! On va se lancer dans la chasse aux malades de longue durée ? On est déjà dans l’une des économies les plus productives du monde avec comme corollaire que de plus en plus de gens qui sont en burn out à 45 ans. Qu’est-ce qu’on faire ? On va commencer à les dénoncer ? Pour moi ce qui se prépare est indécent. On va devoir se battre dans les semaines et les mois à venir !

L’économiste Jacques Drèze évoquait récemment la nécessité d’un investissement massif d’argent public pour relancer l’économie. Ce point de vue keynésien n’est évidemment pas pour vous déplaire ?

Non, bien entendu. Mais je constate dans le même temps que l’Europe interdit toute forme d’investissement d’argent public ! En Belgique, alors que la Cop 21 nous invite à investir massivement dans les transports publics, on réduit de 3 milliards d’euro le budget de la SNCB, soit 20% du budget total ! Résultante : 800 km de voies vont être supprimées ! Il faut changer de cap, c’est vital pour l’environnement mais aussi pour notre économie. La taxe des millionnaires pourrait servir à augmenter les pensions, ce renforcerait le pouvoir d’achat des plus anciens d’entre nous. C’est pour cette même logique d’entretien du pouvoir d’achat que nous nous sommes opposés au saut d’index et que nous sommes favorables à ce que les travailleurs reçoivent de salaires plus élevés.

Mais vous ne pouvez contester que les plus petits revenus été augmenté via le « tax shift » ?

Le discours du gouvernement sur ce thème est tronqué ! Il faut aussi prendre en compte les augmentations de TVA et des accises, intégrer l’impact du saut d’index. La plupart des revenus sont en diminution avec le tax-shift ! Pour les revenus les plus bas, il ne s’agit que d’un rattrapage alors que l’enveloppe « bien être » était déjà en retard de 25 ans… Il y a donc un mensonge éhonté du gouvernement sur ce point. Et puis, qu’est-ce que j’en ai à faire d’avoir 20 euros en plus via ma fiscalité si je dois payer 50 euros en plus de TVA sur mon électricité ? Les gens ne sont pas cons tout de même ! Il faut arrêter cela !

Si vous êtes un jour dans une majorité au fédéral, que faites-vous du roi ?

Nous sommes républicains. Nous ne comprenons pas qu’un reliquat du moyen-âge soit toujours présent. Cela dit, il y a d’autres priorités que de s’attaquer à une fonction royale qui n’a en réalité que très peu de pouvoir résiduel.

La gauche-caviar, c’est quelque chose qui existe ?

Oui, une élite de la gauche s’est formée et, baignant dans le monde économique, elle s’est coupée des réalités du terrain. Elle a adopté aussi les standards de vie de l’élite et elle s’est éloignée des conditions de vie concrètes des travailleurs qu’elle dit représenter. Cela crée beaucoup de désillusions dans le peuple de gauche.

Si vous deviez qualifier Charles Michel en un minimum de mots ?

C’est un suiviste. Il applique la politique libérale européenne.

François Hollande ?

C’est un suiviste. Il applique la politique libérale européenne. (Il éclate de rire)

Bart De Wever ?

Rupture conservatrice. La volonté d’un retour à une société élitiste où c’est la loi du plus fort qui dicte tout. De Wever, c’est Thatcher avec le nationalisme en plus. Il s’inscrit dans une logique guerrière qui m’inquiète.

Mao ?

La Chine moderne ! Mais aussi d’énormes erreurs et un modèle non applicable à l’Europe, c’est évident.

Le pape François ?

Le souffle chaud de l’Amérique latine. Il y a des lignes qui bougent dans cette région du monde et il en est le fruit.

Staline ?

Dictateur. Mais aussi la victoire sur le fascisme.

Quel est le documentaire que vous avez préférez « Merci Patron » ou « Demain » ?

J’ai bien aimé les deux mais ma préférence va à « Merci Patron ! ». François Ruffin aborde la question du nécessaire combat que l’on doit mener contre l’élite politique et économique. « Demain » est bien sûr un film génial en ce qu’il propose énormément de pistes mais il donne l’illusion que celles-ci pourront être mise en œuvre sans résistance des forces de la finance.

Un procès que vous avez gagné contre l’Etat a démontré que, naguère, vous aviez été mis sur écoute. Pensez-vous l’être encore aujourd’hui ?

Indiscutablement ! Naguère, il fallait encore un juge d’instruction qui décidait de la mise sous écoute, ce qui avait été le cas pour moi. Aujourd’hui avec les lois visant à lutter contre les organisations terroristes, ce n’est même plus nécessaire. Je pars du principe que notre entretien est écouté (il rit). Je rappelle que la sûreté de l’Etat a des dossiers sur 1,5 million de belges. Si on retire les enfants, cela fait un Belge sur 4. Il ne faut donc pas beaucoup de choses pour être pris dans les filets. Pour moi, c’est évident qu’il y a un grand « Big Brother » belge qui est en train de se mettre en place.

Est-ce que vous avez un jour dans votre vie à prendre les armes ?

Non. Mais à une autre époque, j’espère que j’aurais eu le courage de le faire. Par exemple, pour rejoindre la résistance belge pendant la seconde guerre.

Ne craigniez-vous pas de devoir dire un jour à vos électeurs, comme l’a fait Di Rupo, que vous avez le « cœur qui saigne » ?

C’est justement ce que je veux éviter. La question stratégique de la participation de la gauche au pouvoir est un enjeu très important. Il faut peser réellement sur la balance. C’est ce que Di Rupo n’a pas compris.

Mais voyez ce qui se passe en Grèce avec Syriza dont vous avez soutenu l’arrivée au pouvoir ?

Ce n’est pas la vocation de la gauche d’appliquer l’austérité. Le premier ministre grec aurait dû démissionner en constatant qu’il n’avait pas de marge de manœuvre. Il a cru que Matteo Renzi et François Hollande allaient le soutenir, ce qui revenait à faire preuve d’une certaine naïveté par rapport à la social-démocratie et aux institutions européennes. Il a cru qu’il y avait une petite marge démocratique mais en fait la Grèce a été livrée à une véritable dictature financière. Ce pays a été menacé d’être privé de liquidités bancaires, c’est un acte très violent. Une attaque comparable à ce qu’à subit Salvador Allende dans les années ’70 au Chili. Le gouvernement belge ne tiendrait pas trois jours s’il était privé de ses liquidités bancaires.

La Grèce aurait dû quitter l’Europe ?

Ce n’était pas à elle de faire le pas mais si la Grèce avait été exclue par l’U.E et qu’il fallait passer par là pour qu’elle préserve son indépendance, elle aurait eu notre soutien.

On revient à une précédente question : vous avez votre majorité au niveau fédéral et l’Europe bloque la politique que vous voulez mettre en œuvre…

Ce serait alors l’Europe qui nous exclurait mais on ne s’exclurait pas de nous-mêmes. De plus, ce rapport de force ne serait peut-être que provisoire. Je crois à une convergence des luttes Europe qui conduira à un changement radical. Si la solution pour pouvoir vivre comme peuple libre était d’être exclu temporairement, nous l’accepterions. Ce serait alors une décision de l’Union Européenne, pas des peuples qui composent l’Europe.

En Belgique, on actuellement une majorité fédérale relativement homogène au niveau de l’idéologie politique. Cela n’éclaircit-il pas le débat par rapport à des coalitions précédentes qui rassemblaient des socialistes et des libéraux ?

La régression sociale est trop importante pour se réjouir de cet éclaircissement du débat. De toute façon, les gouvernements antérieurs dont vous parler ont appliqué beaucoup de politiques de droite. On n’a donc pas besoin d’une telle majorité pour se rendre compte des dégâts que cela provoque. Le plan global était de droite. Pourtant les libéraux n’étaient pas au pouvoir à l’époque où il fut mis en œuvre. L’un des problèmes de la Belgique et de l’Europe, c’est ce consensus mou idéologique qui consiste à accompagner le libéralisme.

Y-a-t-il un livre que vous avez lu récemment et qui vous a marqué ?

Une biographie de Garibaldi écrite par Max Gallo. J’aime le côté un peu téméraire du personnage. Il a osé aller à contre-courant en Italie pour établir un nouveau rapport de force. J’adore découvrir des parcours de vie, cela permet de comprendre pas mal de choses.

Vous pourriez faire autre chose que la politique ?

Ma courte expérience comme prof de sciences dans l’enseignement secondaire m’a bien plu. Ce serait une reconversion possible. La fonction de député n’est qu’une des tâches plurielles d’une carrière de militant. Je ne veux pas être parlementaire toute ma vie, il y a d’autres gens, d’autres lieux à découvrir.

Il semblerait que vous ayez un peu de mal à évoquer votre expérience africaine ?

Pas du tout ! Cela a été une expérience très forte pour moi.

En lien avec le régime en place ?

Non. Pour moi, c’était important d’aller voir ce qui se passe dans une autre partie du monde où l’économie mondiale triomphante a fait beaucoup de ravages. C’était important aussi dans le développement d’une vision à propos de notre européocentrisme. J’ai découvert des peuples en lutte. Humainement, j’ai laissé beaucoup d’amis là-bas. J’ai été choqué par la misère. J’ai enterré plus de personnes en Afrique que dans les 21 années précédentes que j’avais vécues en Europe.

Mais que faisiez-vous ?

De la coopération au développement, notamment la participation à des soins de santé dans certains quartiers de Kinshasa. A cette époque, j’ai fait pas mal de conférences sur l’économie mondialisée, la politique américaine dans le monde, alors qu’on était en pleine guerre d’Irak.

Est-ce que le fait d’avoir une ambition personnelle pourrait être contradictoire avec le fait de mener un combat collectif ?

C’est une synergie. L’ambition personnelle est au service du collectif. J’ai toujours dit que ma carrière politique n’était pas une finalité en soi. Je n’ai jamais eu l’obsession d’atteindre des sommets.

Cela ne vous empêche pas d’atteindre des objectifs ?

C’est peut-être justement parce que j’avance sans trop de pression. Si j’ai des ambitions fortes, c’est plutôt au niveau collectif.

Un jour, vous serez ministre ?

Cela dépendra de l’accélération de l’histoire. Mais je ne sais pas si je serais un bon ministre ! Je crois que j’incarne bien cette résistance de gauche en Europe et en Belgique en 2016. Cela dit, il y a plein d’autres fonctions qui permettent de servir le collectif.

Est-ce que des partis concurrents vous ont déjà fait des appels du pieds ?

Bien sûr, certains m’ont déjà dit qu’ils regrettaient que je sois au PTB plutôt que dans un parti traditionnel. En même temps, je crois qu’on a compris que je suis un vrai militant et que je ne changerai pas de parti ! J’ai des principes. Devenir député n’a jamais été une finalité pour moi.

Vous pourriez un jour retourner dans l’ombre ?

Oui, cette envie est présente. Il y a un poids à porter, une pression. J’espère que dans les 3 à 4 ans à venir, il y aura une plus grande diversité de porte-parole du PTB et qu’ils pourront exister sur le plan médiatique. On est encore un petit parti mais on a plein de membres qui ont un immense talent.

Ne présente-t-il pas l’écueil de devenir un « people » ?

Quand les gens me rencontrent, que ce soit à Bruxelles ou à Liège, ils constatent qu’il n’y a pas de différence entre ce que je communique et ce que je suis. Tant que je pourrai être en accord avec moi-même, je continuerai.

Comment réagissez-vous à l’assassinat de la député travailliste Jo Cox ?

Cela fait froid dans le dos. C’est effroyable !

Des assassinats politiques, il y en a déjà eu en région liégeoise. Est-ce que vous craigniez pour vous-même ?

Je n’ai jamais reçu de menaces à ce jour. Mais notre histoire a montré que quand la gauche radicale commence à réellement déranger, à peser sur la vie politique, des forces plus ou moins obscures se mettent en branle. L’enquête réalisée sous la direction du Sénat à propos de l’assassinat du président du Parti communiste a montré l’implication de royalistes mais aussi de la haute finance. Quand je vois l’assassinat de Jo Cox, cela m’inquiète d’autant plus que l’on vit dans une époque où il y a banalisation de la violence.

Une époque qui a un parfum d’années ’30 ?

L’histoire ne se répète jamais à 100% mais il y a des points communs, à commencer par cette crise économique profonde et le fait qu’une partie de l’establishment économique est attiré par la droite radicale. On commence aussi à voir une réaction du peuple par rapport à cet état de fait. Maintenant, la spécificité de notre époque, c’est la mondialisation de l’économie mais aussi celle des idées ; Les interconnexions plus grandes entre les peuples de différents pays peuvent déclencher des réactions en chaîne.

L’histoire sociale n’avance-t-elle pas à reculons ?

Tout à fait. Le modèle des années ’60 avec une redistribution des richesses en Europe occidentale -alors que dans les pays du tiers-monde la situation restait très pénible- était plus favorable. Le patronat acceptait alors la logique « 1/3, 1/3, 1/3. » Pour les travailleurs, pour la sécurité sociale, pour le patronat. Ce modèle-là qui était né après la seconde guerre mondiale s’est effondré avec la chute du mur de Berlin. La peur du rouge s’est évanouie et on s’est retrouvé dans un monde unipolaire au niveau géostratégique, politique et économique. Cela a évidemment débouché sur une remise en cause de conquêtes sociales. L’enjeu est aujourd’hui de résister à ce retour de manivelle de l’histoire, à ce rouleau-compresseur.

Désormais, en tous cas en Belgique francophone, c’est vous qui incarnez « la peur du rouge » ?

J’aimerais bien ! J’aimerais bien que les travailleurs reçoivent des augmentations de salaires grâce au PTB ! Mais il y a un rapport de force global à construire. Il ne suffit pas de monter dans les sondages qui sont néanmoins un baromètre de la colère des gens au niveau socio-économique. On le voit dans les pays du sud de l’Europe. Les forces qui sont en face des travailleurs sont très puissantes. C’est un establishment européen très fortement en place, des multinationales. Les lignes sont en train de bouger mais ce n’est pas avec quelques bons sondages que l’on va dire qu’on est arrivé, il faut être réaliste. Si les citoyens ne se mobilisent pas, s’ils ne s’informent pas, ce ne sera pas 5 ou 6 députes PTB au fédéral qui pourront provoquer un changement radical. Il faut se bouger ! C’est un mouvement très large dont on a besoin : pas seulement d’un vote dans deux ou trois ans. Depuis longtemps, on met dans la tête des gens que voter cela suffit, eh bien non ! Les forces qui sont en face de nous sont très puissantes.

Est-ce qu’à votre discours sur la démocratie correspond encore une rigidité dans la gestion interne de votre parti ?

Il n’y a pas de rigidité. Il suffit d’interroger des membres de base du PTB pour s’en rendre compte. Il y a énormément de débats internes au sein du PTB. Ce parti n’est pas un bloc monolithique. La situation du monde est tellement complexe que, forcément, elle suggère de larges discussions. Ce qui nous caractérise, c’est qu’il n’y a pas de droit de tendance qui permettrait à tout un chacun de construire son petit parti dans le parti. Il y a donc, après le débat interne, une unicité dans le discours. C’est une question d’efficacité et de morale. Pourquoi faudrait-il donner à des membres que seraient plus médiatisés que d’autres une possibilité de jouer cavalier seul ? Ce serait alors la démocratie du plus fort, celle des plus grandes gueules, de ceux qui ont accès aux médias de masse.

Vous accepteriez de vous rendre dans un jeu télé comme l’a fait De Wever ?

S’il y a moyen de transmettre un message minimum sur ce que l’on défend, why not ? Mais à partir du moment où cette forme d’expression viendrait à remplacer le débat politique, il y aurait un véritable danger.

On parle beaucoup de « l’allocation universelle » Le PTB y est favorable ?

Si c’est pour permettre aux patrons de ne plus donner que des compléments de salaire, je ne suis évidemment pas d’accord. Mais si on ne menace pas la sécurité sociale et les mécanismes de solidarité, je trouve plutôt positif qu’un débat s’ouvre autour d’une meilleure répartition des richesses dans la société et d’une réduction du temps de travail.

Un café chez Raoul Hedebouw
Un café chez Raoul Hedebouw
Commenter cet article