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Le blog de Michel Bouffioux

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Les articles et vidéos du journaliste belge Michel Bouffioux


Ces criminels psychopathes qui ne sont pas resocialisables

Publié par Michel Bouffioux sur 22 Février 2018, 10:35am

Catégories : #Paris Match Belgique

Désormais en accès libre sur ce site, un entretien publié dans l'hebdomadaire Paris Match Belgique, le jeudi 22 février 2018.

Ces criminels psychopathes qui ne sont pas resocialisables

Professeur à l’Université libre de Bruxelles et à l’U-Mons, psychiatre aux « Marronniers », l’hôpital psychiatrique sécurisé de Tournai, conférencier à la Commission européenne et expert auprès des tribunaux européens et américains, Samuel Leistedt étudie l’univers mental des tueurs de masse et des tueurs en série. Selon ce spécialiste de renommée internationale, une partie des criminels touchés par le « syndrome de la psychopathie » ne peut faire l’objet d’aucune resocialisation : « Pour ceux-là, la science ne dispose pas de réponse thérapeutique spécifique. En d’autres termes, même après de longues années d’emprisonnement ou d’internement, certains individus restent très dangereux. » Est-ce le cas de Marc Dutroux, que son avocat voudrait voir libérer anticipativement ? Il a été qualifié de psychopathe par un collège de psychiatres lors de son procès en 2004...

Selon la Cour européenne des droits de l’homme, la justice pénale ne peut avoir de sens « que si elle confère au condamné un espoir de réinsertion, si minime soit-il ». Existe-t-il cependant des criminels dont le profil implique qu’ils ne devraient jamais retrouver la liberté, parce qu’ils présenteront toujours un risque de récidive extrêmement important ?

Samuel Leistedt. C’est vrai qu’il faut éviter les situations où il n’y a aucun espoir. Les gens qui n’ont plus rien à perdre peuvent devenir extrêmement dangereux. Dans le même temps, il est démontré scientifiquement que certains profils de personnalités, certains types d’individus, malgré l’emprisonnement ou l’internement sur une longue durée, conservent une dangerosité telle qu’il demeure trop risqué de leur permettre de revenir dans la société. En d’autres termes, pour certaines personnes, l’espoir de réhabilitation est extrêmement ténu. Cela est démontré par de nombreuses études cliniques.

Dans certains cas, il y a donc une contradiction entre l’impératif humanitaire, qui voudrait qu’on n’emprisonne jamais un individu sans possibilité de sortie, et la préoccupation tout aussi légitime de protéger la société ?

En effet, cette contradiction peut apparaître mais, en tant que scientifique, je ne peux faire mentir les faits : certains profils ne sont pas resocialisables, c’est une évidence. Il faut aussi souligner qu’il s’agit d’une infime partie des criminels qui sont détenus, soit 1 % d’entre eux environ.

Relativement à cette minorité de détenus très spécifiques, quelle est, selon vous, la réponse institutionnelle la plus éthique ?

On ne peut oublier que la mission première de la prison est de protéger la société. Dans le même temps, il y a cette notion d’espoir. Par conséquent, même pour les cas les plus problématiques, il faut offrir des possibilités de réévaluation au fil du temps. « Tamponner » un individu à vie, sans possibilité de réexpertise comme cela se fait parfois aux Etats-Unis, ne me semble pas acceptable. On ne sait jamais comment les gens vont évoluer. Même si l’espoir d’un changement est parfois extrêmement mince, celui-ci mérite d’être recherché.

Quelles sont les caractéristiques de ces criminels qui sont difficiles, voire impossible à resocialiser ?

Il s’agit de personnes qui répondent au très complexe « syndrome de la psychopathie », bien connu sur le plan clinique mais dont on identifie encore mal les mécanismes qui le sous-tendent. Le cœur du problème est affectif, d’ordre émotionnel. Ces individus manquent d’une compétence sociale essentielle : ils n’ont pas du tout d’empathie. La souffrance d’autrui ne les affecte pas. Intellectuellement, ils perçoivent la différence entre le bien et le mal. Mais émotionnellement, cela ne les touche pas. Ce « terreau » favorise le développement de leurs comportements asociaux, lesquels incluent éventuellement de la violence physique sous diverses formes (meurtres, assassinats, viols…) mais aussi des transgressions de tous ordres (vols, escroqueries…). Le risque de récidive que présentent ces psychopathes est plus important, parce qu’ils ne semblent pas apprendre de leurs expériences négatives. Il ne s’agit pas d’asociaux qui commettent des délits provoqués par un mobile précis : par exemple, un toxicomane qui va commettre des actes répétés pour se fournir de quoi se payer sa drogue. Avec les psychopathes, on parle d’individus qui ont un mode de fonctionnement transgressif profondément ancré dans leur personnalité. On en a un parfait exemple avec un tueur en série comme Michel Fourniret (l’auteur de neuf enlèvements et assassinats, dont celui d’Elisabeth Brichet, NDLR).

La psychopathie est-elle une maladie ?

La question fait débat. Certains confrères défendent l’hypothèse qu’il s’agit d’une maladie, ce qui débouche sur l’idée qu’il faudrait interner ces personnes. D’autres spécialistes pensent qu’il ne s’agit pas d’une maladie et que, par conséquent, ces gens doivent être punis plutôt que soignés. Ces dernières années, une approche neurobiologique a démontré que le cerveau des psychopathes a un mode de fonctionnement spécifique. Mais cela n’exclut pas la question de leur responsabilité et -de sa prise en compte sur le plan légal, car ces individus ont bien conscience de ce qu’ils font ; ils comprennent très bien la teneur des règles sociales qu’ils transgressent. On ne peut donc pas dire qu’ils soient « irresponsables » à l’instar de personnes délirantes souffrant d’une maladie mentale. Ces visions différentes expliquent qu’en Belgique, et ailleurs dans le monde, on trouve des psychopathes à la fois dans les prisons et dans les hôpitaux psychiatriques sécurisés.

Ceux qui parlent de maladies offrent-ils une approche thérapeutique convaincante ?

De fait, si on considère que ces gens sont malades et que leur place se trouve dans des unités psychiatriques, cela devrait impliquer que l’on dispose d’un traitement médical spécifique. Or, il n’existe pas de prise en charge thérapeutique de la psychopathie. Peut-être que cela viendra un jour, comme cela a été le cas pour d’autres pathologies, mais, en 2018, on ne comprend pas encore très bien ce qu’est la psychopathie.

Certains psychopathes ne se voient-ils pas prescrire des médicaments ?

Oui, il y a des approches psychopharmacologiques qui permettent, tant que faire se peut, de gérer des composantes violentes, agressives, voire sexuelles. Disons que cette approche dilue certains symptômes, dans le but d’empêcher certains passages à l’acte. Mais elle ne touche en rien au coeur de la problématique.

Lorsqu’ils prennent des médicaments, des schizophrènes parviennent à s’intégrer dans la vie sociale. Pourrait-on « gérer » des psychopathes de la même manière ?

C’est une option qui est parfois tentée avec certains psychopathes dans le cadre de libérations à l’essai sous tutelle médicale, c’est-à-dire avec un contrôle strict de leur compliance. Mais, encore une fois, dans un tel schéma thérapeutique, on n’a aucune action sur la problématique affective de base. On ne parvient qu’à influer sur des comportements secondaires, tandis que dans le cas du schizophrène, on agit sur le coeur de la maladie : les hallucinations, les délires…

L’âge d’un psychopathe et la longueur de sa détention ont-ils une influence ?

J’ai rencontré de nombreux psychopathes dans le cadre d’expertises et de réévaluations, en Belgique comme à l’étranger. Notamment des individus qui avaient collectionné des condamnations en Cour d’assises et avaient accumulé un nombre impressionnant d’années de réclusion. Dans les cas de « vieux psychopathes », j’ai souvent observé que le temps avait eu une influence assez prévisible en termes de capacités physiques. Mais la problématique affective, la psychopathie n’avait pas évolué. Le collège de psychiatres qui a examiné Marc Dutroux à l’occasion de son procès a décrit une « personnalité psychopathique ».

Ce tueur multirécidiviste pourrait-il faire partie de ces personnes peu susceptibles d’évolution positive ?

Je n’ai pas rencontré monsieur Dutroux, je n’ai pas travaillé sur son dossier. Il est donc impossible de me prononcer. Par contre, il me semble important de pouvoir réévaluer la situation qui a été décrite par mes confrères il y a déjà plus de vingt ans.

Est-ce à dire qu’il convient de se poser des questions sur la qualité de l’examen de Dutroux qui a été fait au début des années 2000 ?

Depuis cette époque, la recherche en neurobiologie nous a appris pas mal de choses, mais cela n’a pas remis en cause la procédure utilisée lors des examens cliniques. En d’autres termes, il n’y a pas eu d’avancée scientifique qui invaliderait a priori l’expertise qui a été faite de Dutroux. J’insiste ici sur la qualité du travail réalisé en collège : plusieurs psychiatres ont confronté leurs évaluations avant d’en arriver à une conclusion.

Alors que Dutroux sera certainement « réévalué », et sans préjuger du résultat de cette expertise, on peut se poser cette question : est-il possible qu’un dangereux psychopathe arrive à tromper des experts ?

Théoriquement, c’est possible, mais très peu probable. Les experts psychiatres sont formés, ils ont des connaissances cliniques aiguisées. De plus, dans ce domaine d’expertise, il est assez banal d’être confronté à la manipulation, au mensonge. Nous disposons d’outils, de techniques d’interviews qui permettent d’identifier ces mécanismes de dissimulation. Quand on détecte des mensonges répétés, c’est évidemment un élément qui intervient dans l’évaluation. Ensuite, la parole de l’intéressé est contextualisée, elle est confrontée aux faits, à son parcours. On procède donc à une analyse globale. A cet égard, je rappelle que l’on a accès aux pièces du dossier judiciaire. J’ajouterai que l’expérience aide beaucoup dans l’expertise de la psychopathie, parce que le domaine est complexe.

N’arrive-t-il pas que les experts se trompent ?

Il ne s’agit pas de mettre le terme « psychopathie » à toutes les sauces. Ainsi, tous les asociaux ne sont pas psychopathes, bien heureusement. L’utilisation de ce terme lourd de sens pour le devenir de la personne expertisée doit être bien soupesée. Et c’est vrai que dans les médias, au cinéma, mais aussi dans certains rapports, on mélange parfois les concepts. Cela dit, nombre de cas sont parfaitement limpides. Et pour les profils qui prêtent à discussion, le fait de travailler en collège est un atout important. Je ne crois pas qu’on puisse dire qu’il y a souvent des erreurs de diagnostic. Peut-être faut-il parfois parler de nuances dans les évaluations. Maintenant, nous n’avons pas une boule de cristal entre les mains. Il m’est arrivé de devoir répondre « je ne sais pas » alors que je témoignais en Cour d’assises.

Quelle est la prévalence de la psychopathie dans la société ?

Cela représente environ 0,5 % à 3 % de la population générale. Mais tous les psychopathes ne sont pas violents physiquement. Il y a aussi des tricheurs, des fraudeurs, des menteurs pathologiques… Il y en outre des « psychopathes sociaux ». Ce sont des personnes totalement dénuées d’empathie, comme leurs alter ego qui se trouvent internés ou emprisonnés, sauf qu’elles parviennent à s’insérer dans la société en exerçant leur violence de manière sournoise, voire en l’utilisant comme un outil de pouvoir, de manipulation et de domination. Des études anglo-saxonnes relèvent que ce type de comportement se trouve parfois valorisé dans certains milieux très compétitifs : la politique, la finance, certaines entreprises… C’est un constat qui doit nous interpeller sur les valeurs qui sont portées dans notre société : des recherches mettent en évidence que le mode de fonctionnement psychopathique peut être associé, dans certains esprits, à un comportement vecteur de réussite.

Ces psychopathes sociaux sont en quelque sorte des « tueurs », eux aussi ?

Il s’agit de personnes qui n’hésitent pas à en écraser d’autres dans le milieu professionnel et familial, avec une absence totale de remords et un recours permanent à la manipulation et au mensonge. N’ayant pas accès à leurs émotions, elles sont étrangères à tout sentiment de culpabilité et incapables de s’inscrire dans la perspective d’autrui. Ce sujet est très étudié en ce moment car ces « psychopathes sociaux » font beaucoup de dégâts ; ils s’avèrent très nuisibles au sein des organisations, des entreprises. Pour s’en faire un portrait, on peut par exemple se référer à un personnage du genre de Gordon Gekko dans le film « Wall Street », ou encore au président des Etats-Unis interprété par Kevin Spacey dans la série « House of Cards ».

Ces psychopathes souffrent-ils eux-mêmes de leur état mental ?

Nullement. Des recherches montrent qu’ils sont plutôt protégés de maladies comme la dépression. Il ne s’agit certainement pas de personnes anxieuses.

Comment peut-on déceler si l’on est confronté à un « psychopathe » dans la sphère privée ou professionnelle ?

Ce n’est pas aisé car, pour quelqu’un de « normal », il est en effet très difficile de se représenter à quel point une personne touchée par le « syndrome de la psychopathie » peut être totalement dépourvue d’affects. Autrement dit, cela échappe au sens commun. A la différence de ce que l’on représente dans certaines œuvres de fiction, les psychopathes n’ont pas de signes distinctifs particuliers, tels un œil de verre ou une jambe de bois ! Ils ressemblent a priori à « Monsieur Tout le monde ». Toutefois, il y a des signaux d’alerte. Ces personnes dégagent une certaine froideur dans le contact. Surtout, elles créent du malaise et de la souffrance quand on interagit avec elles. On se sent menacé, harcelé, utilisé, trompé. En un mot, maltraité. Tous les harceleurs et tous les patrons tyranniques ne sont pas des psychopathes, mais c’est sans doute le cas pour une petite partie d’entre eux.

Comment réagir si l’on est confronté à une personnalité de ce type ?

Il faut s’en protéger, parce que son pouvoir de nuisance est important. Il faut prendre ses distances avant d’en arriver à une situation d’épuisement. J’ai conscience que dans le monde du travail, c’est plus facile à dire qu’à faire, mais c’est la seule voie possible : limiter au maximum les interactions avec ce genre de personnage. Cela dit, tout le monde n’est pas égal face à un psychopathe social. Certaines personnes sont intrinsèquement mieux armées pour ne pas tomber dans les pièges qui leur sont tendus. Du coaching peut aider, mais c’est toujours du court terme car, bien évidemment, il n’est pas vivable de se rendre au travail comme on partirait à la guerre. Il est impossible d’être constamment sur ses gardes. Si ces situations très énergivores perdurent, la meilleure solution restera souvent l’éloignement. Car le psychopathe, lui, ne se fatigue pas d’une configuration tendue, conflictuelle. Un climat délétère, un environnement miné, cela correspond à son mode de fonctionnement.

A force d’étudier ces personnages très particuliers, vous ne faites pas de cauchemars ?

Jusqu’ici non, parce qu’en dehors de mon métier, j’ai beaucoup d’exutoires. Mais si cela devait arriver, je changerais de métier.

Ces criminels psychopathes qui ne sont pas resocialisables
Ces criminels psychopathes qui ne sont pas resocialisables

Le profil « psychopathique »

Voici les comportements et traits de personnalité évalués par les psychiatres lorsqu’ils cherchent à déterminer si un individu est touché par le syndrome de la psychopathie : loquacité et charme superficiel, surestimation de soi, besoin de stimulation et tendance à s’ennuyer, tendance au mensonge pathologique, duperie et manipulation, absence de remords et de culpabilité, affect superficiel, insensibilité et manque d’empathie, tendance au parasitisme, faible maîtrise de soi, promiscuité sexuelle, apparition précoce de problèmes de comportement, incapacité de planifier à long terme et de façon réaliste, impulsivité, irresponsabilité, incapacité d’assumer la responsabilité de ses faits et gestes, nombreuses cohabitations de courte durée, délinquance juvénile, violation des conditions de mise en liberté conditionnelle, diversité des types de délits commis par le sujet.

Source : « La psychopathie : depuis “The Mask of Sanity” aux neurosciences sociales », S. J.-J. Leistedt, S. Braun, N. Coumans et P. Linkowski, Revue médicale, Bruxelles, 2009.

Pour lire l'article en format PDF, cliquer sur le lien.

Un aperçu de cet entretien, via le site de Paris Match Belgique :

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