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Le blog de Michel Bouffioux

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Les articles et vidéos du journaliste belge Michel Bouffioux


Une dernière passe au bout de la nuit : Quand Limia croisa la route d’un prédateur

Publié par Michel Bouffioux sur 5 Octobre 2019, 13:28pm

Catégories : #Femmes, femmes, femmes

Un article publié sur la page "Femmes, femmes, femmes', le 5 octobre 2019..

Une dernière passe au bout de la nuit : Quand Limia croisa la route d’un prédateur

Cette nuit-là, le 16 mars 2017 vers 4 heures 30, un témoin vit que l’on jetait quelqu’un au dehors d’une camionnette sur le parking de l’ancienne patinoire de Liège. Alors que le véhicule suspect venait de quitter les lieux, tous feux éteints, l’homme s’approcha et il découvrit le corps abîmé d’une femme d’une cinquantaine d’années, pratiquement inconsciente, tentant peut-être de dire quelque chose ou de chercher de l’air ; « faisant aller sa bouche comme un poisson » déclara-t-il.

Allongée sur le dos, inconsciente, le corps à moitié dévêtu de la victime présentait d’innombrables traces de blessures témoignant de l’extrême violence de l’agression qu’elle venait de subir : du sang sur le visage, des hématomes et des œdèmes sur les bras, les membres inférieurs marbrés. Les secours arrivèrent rapidement. Moins d’un quart d’heure, mais c’était déjà trop tard. La femme était en route vers un ailleurs qu’elle atteignit vers 5 h 50, concomitamment à l’arrivée de son corps aux urgences de la clinique André Renard.

Les enquêteurs de la police de Liège qui descendirent sur la scène de crime constatèrent rapidement que la victime était « connue de leur service » pour être une toxicomane qui racolait dans le quartier « cathédrale nord ». Une activité dangereuse et qui l’est devenue plus encore depuis que les hôtels de passe se font rares dans ces rues chaudes de l’ardente cité. Conséquence : les prestations sexuelles se passent dans les voitures qui chargent ces dames, qui les emmènent ensuite sur des parkings et dans certains sous-sols… A leurs risques et périls. Car ces travailleuses du sexe peuvent tomber sur n’importe qui et il leur arrive régulièrement de se retrouver aux prises avec l’un ou l’autre client violent, dans un combat inégal, au milieu de nulle part.

Quand la ville est endormie, dans ces endroits déserts où une fellation est parfois accordée pour 10, 20 ou 30 euros (le rapport complet ne valant jamais plus de 50 balles, les prix variant en fonction de l’état de manque des toxicomanes qui vendent leurs corps), la mort rode. « Les agressions sont fréquentes », explique une assistante sociale d’Espace P-Liège, une association qui apporte aide et soutien aux prostituées locales. « Des hommes qui ne veulent pas payer, d’autres qui veulent imposer certains actes sexuels, par exemple avoir des rapports non protégés. Dans le lot, il y a inévitablement quelques malades, des personnes qui développent des attitudes violentes liées à troubles comportementaux et/ou psychiatriques. En bref, ces femmes doivent toujours être sur leurs gardes, c’est une question de survie. »

Des prédateurs qui ne cherchent pas nécessairement le sexe
 

« Limia connaissait le milieu de la prostitution depuis des années. Elle en savait les risques. Elle avait appris à se défendre », nous dit un travailleur social. Mais dans cette jungle, dans les recoins de parkings mal éclairés, la prudence ne suffit pas. Il y a des fauves sanguinaires. Des prédateurs qui ne cherchent pas nécessairement le sexe. Qui veulent seulement agresser des femmes. Avec une violence inouïe, un acharnement dément. Et Limia croisa la route l’un de ceux-là. L’autopsie le démontre. Elle reçut de très nombreux coups dans le visage, dans le ventre et dans le thorax. On lui fractura plusieurs côtes et le sternum et on lui éclata la rate, ce qui déboucha sur l’hémorragie interne qui lui fut fatale. Un médecin-légiste a considéré que « la multiplicité des lésions d'allure vitale associée au mécanisme de décès » suggère une agression qui aurait pu être commise par plusieurs personnes à l’aide de « différents instruments »;

Toutefois, dans cette affaire, on ne jugera bientôt qu’un seul homme, lequel affirme n’avoir utilisé que ses mains pour battre Limia. Cela ne veut pas dire que la justice a oublié de présumés auteurs, cela témoigne de la violence déployée par le seul accusé qui répondra de ses actes, le 7 octobre 2019, devant les jurés de la cour d’assises de Liège. Cet individu, après avoir nié les faits contre les évidences de l’enquête, discute encore la force et le nombre de coups qu’il infligea à la victime. Autant dire que les citoyens qui seront appelés à rendre justice dans ce dossier peuvent s’attendre à des débats éprouvants : il s’agira qu’ils disposent de tous les éléments médico-légaux leur permettant de comprendre comment Limia a pu être retrouvée dans un tel état.

Des caméras plutôt que des indics

Le bourreau de la prostituée fut rapidement arrêté. Dans un roman de Simenon, pour localiser un tueur rodant sur les quais de la Meuse, les poulets auraient certainement fait appel à des indics. Mais aujourd’hui, une bonne partie des recherches se passe sur des écrans. Le premier témoin, celui du parking de la patinoire avait précisé que le véhicule suspect était une camionnette blanche de type Peugeot Boxer ou Citroën Jumper. Ce renseignement fut suffisant pour identifier la camionnette utilisée par l’auteur car ses déplacements avaient été enregistrés par plusieurs caméras de surveillance : lorsqu’il fit monter une femme dans son véhicule à 3 h 40, Quai sur Meuse direction Coronmeuse, après avoir déjà circulé pendant plusieurs minutes dans cette zone ; lorsqu’il prit ensuite la direction du parking où laissa le corps blessé mortellement de sa victime.

Alors que les images leur révélaient déjà un numéro de plaque, les enquêteurs reçurent un coup de fil de collègues d’Herstal : aux alentours de 5 heures, la nuit des faits, rue du Tige, une Peugeot Boxer blanche avait embouti un véhicule en stationnement. La propriétaire de ce dernier, réveillée par le bruit, avait essayé d’interpeller le chauffeur de la camionnette qui, à ce moment précis, tentait encore de redémarrer. N’y parvenant pas, l’homme avait pris ses jambes à son cou en criant : « pas de problème, madame, moi assuré ». La Peugeot impliquée dans cet accident était bien celle des images de surveillance. Interpellé, son propriétaire dit avoir prêté sa camionnette à un certain Stefan Asenov en date du 14 mars et qu’il devait la récupérer le 16. Toutefois, l’emprunteur était venu lui raconter que le véhicule avait été volé devant son domicile … Plainte avait d’ailleurs déjà été déposée à la police locale. Les deux hommes furent arrêtés.

Une deuxième victime

Très vite l’étau se resserra sur le second suspect, le dénommé Asenov. Primo, son épouse confirma qu’il utilisait la camionnette et elle n’était d’ailleurs pas en mesure de lui fournir un alibi : la nuit du crime, depuis 23 heures, elle dormait seule dans son lit. Secundo, les policiers trouvèrent chez lui un pantalon ¾ et des baskets blanches qui portaient des tâches rougeâtres. Tertio : l’homme était blessé à la main droite, il portait une trace rouge d’allure hémorragique à l’ongle de l’index de la main gauche ainsi que des éraflures récentes à la fesse gauche. Toutes traces de son implication dans des faits violents…

Malgré ces éléments, le suspect nia dans un premier temps toute implication dans le crime du parking de la patinoire. Mais les indices s’accumulaient : dans la camionnette, les experts trouvèrent la présence de gouttes et de projection de sang humain. De plus, une autre prostituée témoigna dès le 21 mars. Elle révéla avoir
croisé, elle aussi, la route d’Asenov aux alentours de 3 h du matin, la nuit du 16 au 17 mars. Après être monté dans la camionnette qui s’était mise à rouler à toute allure vers Coronmeuse, elle avait pris peur. Le type qui la conduisait avait une drôle de mine. Il regardait fixement devant lui et il ne parlait pas. Alors elle avait tenté de fuir mais l’homme l’avait agrippé par les cheveux et lui avait crié des insultes : « sale pute ». Lors d’une halte, il l’avait sortie du véhicule et il l’avait frappée à coups de poings et à coups de pieds, avant de la forcer de reprendre place dans l’habitacle.

Toutefois, cette femme fit preuve d’une présence d’esprit extraordinaire et cela lui sauva certainement la vie. Apercevant le portable de son agresseur, elle parvint à s’en emparer et à former le 101. Ensuite, lors d’un ralentissement dans le rond-point de Coronmeuse, elle sauta du véhicule et a pris la fuite à pied vers la rue Saint Léonard. Il a été établi qu’un appel au 101 avait bien été enregistré à 3 h 32 cette nuit-là, qu’il avait été passé depuis un endroit proche du rond-point de Coronmeuse à partir d’un numéro appartenant à un certain Stephan Asenov. L’opératrice du 101 n’avait évidemment reçu aucun message. Donc, elle avait pris soin de rappeler. Un homme lui avait répondu : « non, Madame, c’est pas de problème. »

Une version des faits invraisemblable
 

Disposant d’un alibi convaincant, le propriétaire de la camionnette fut libéré. Il ne restait qu’un seul suspect en lice : Stefan Asenov. Dès le 22 mars, il comprit que son intérêt était de faire des aveux. Il raconta alors une histoire dont il n’a pas changé de version depuis lors. Pour reprendre une formule consacrée, elle sera laissée à l’appréciation des jurés de la cour d’assises de Liège. Ce soir-là, déclara l’auteur du crime, il avait bu deux bouteilles entières de whisky et il en avait entamé une troisième. Il s’agissait là d’une sorte de prélèvement anticipatif sur un stock de 105 bouteilles du même liquide qui avait été constitué en prévision d’une future festivité familiale. Alors que sa femme était allée se coucher, il était parti « chercher des cigarettes » dans un night-shop. Il affirma qu’ensuite, lui qui n’était homme à aller voir les prostituées, avait été littéralement alpagué par une de ses dames qui offrent leurs charmes dans le quartier cathédrale. Celle-ci, après s’être postée devant la camionnette, y était carrément entrée.

Pour qu’elle « dégage », raconta-t-il encore, il avait « concédé » à conduire sa passagère « obligée » jusqu’à un magasin de nuit pour lui acheter des cigarettes. Mais cela fait, elle refusait toujours de descendre et elle insistait pour avoir un rapport sexuel avec lui. En conséquence de quoi, cédant à la contrainte, il prit la direction de la patinoire… Arrivé à destination, il s’endormit brièvement tout en repoussant les avances de son invité indésirable. Quelques instants plus tard, alors qu’il se réveillait, il constata que la prostituée essayait de quitter la camionnette et il comprit qu’elle venait de lui subtiliser son argent et son gsm… Asenov affirma aussi que c’est à ce moment que le « 101 » avait été formé sur son portable par Limia… Alors, dit-il enfin, il l’empoigna par les cheveux, il lui frappa la tête contre le tableau de bord, il la griffa
et il lui donna deux coups de poings, suivi de deux coups portés dans le visage avec la tranche de la main droite. La victime passa au-dessus de son siège, emportée par ce que l’accusé appelle des « gifles ». Ensuite, selon le mot utilisé par l’auteur du crime, la femme s’était « endormie ».

On n’est pas décidemment pas dans une enquête de Maigret ! Où le commissaire est confronté à une énigme compliquée et aux pièges tendus par un inculpé disposant d’une redoutable intelligence. A entendre son récit, l’accusé est à deux doigts de plaider une sorte de légitime défense… Outre son caractère invraisemblable : la « voleuse » qui appelle la police, l’homme baraqué qui va jusqu’au parking sous la contrainte d’une petite femme toute maigre, la version d’Assenov fait l’impasse sur le témoignage de la seconde prostituée. Cette femme qui fut tabassée durant cette même nuit de mars 2017, quelques minutes avant Limia, dans le même quartier de Liège. Cette femme qui, d’évidence, est celle qui avait appelé le « 101 » …
 

La fin du récit de l’accusé fut encore plus étonnante. A vrai dire, elle donne des haut-le-coeur tant elle se détache avec un cynisme évident de la violence des gestes posés sur le parking de la patinoire. Stephan Asenov expliqua qu’après les coups donnés, il prit le soin de prendre sa victime « doucement dans ses bras » pour la « déposer » sur le bitume. Qu’il plaça, non sans la même délicatesse, son sac et ses bottes à côté d’elle avant de l’interroger sur son état de santé. Quelque chose du genre : « Comment te sens-tu ? Tu vas bien ? ». La victime agonisante répondant alors, selon Assenov : « Oui, oui, je suis bien » … Signalons enfin que los de la reconstitution des faits, en novembre 2017, le médecin-légiste mis clairement en évidence que la version des faits de l’auteur des coups n’expliquait pas toutes les lésions et fractures observées sur la victime, notamment l’éclatement de la rate.

« Un trouble de nature antisociale qui traduit un mode général de mépris pour les droits d’autrui »

L’homme qui tua ce soir-là est sans profession. Il complétait les allocations de chômage de son épouse par des revenus issus d’une activité non déclarée de ramassage de bouteilles en plastique. C’est dans ce contexte qu’il empruntait régulièrement la camionnette de son ami qui fut innocenté. Son entourage le décrit comme quelqu’un qui est « gentil, serviable et très attaché sa famille » mais qui est en même temps « agressif, violent, bagarreur et jaloux ». Sa femme l’a d’ailleurs quitté à plusieurs reprises pour échapper à sa violence, se réfugiant alors chez sa mère.

Le psychiatre qui a examiné Asenov estime quant à lui que l’acte posé sur le parking a été facilité par une « désinhibition causée par l’abus d’alcool » sans que l’on puisse dire pour autant que l’auteur des coups n’avait pas conscience de ce qu’il faisait. L’expert a surtout souligné un « risque de récidive » chez un individu qui manifeste un « trouble de nature antisociale, qui traduit un mode général de mépris et de transgression des droits d’autrui ». En d’autres termes, selon le médecin qui utilise d’ailleurs le terme plus loin dans son rapport, il s’agit d’un psychopathe, c’est-à-dire d’une personne qui n’éprouve aucune culpabilité et pour laquelle l’empathie, notamment à l’égard de ses victimes, relève d’une inaccessible abstraction. La psychopathie, on le sait, est un trouble de la personnalité qui échappe à toute thérapie.

Le psychiatre s’interroge même sur une « intentionnalité dans la volonté prédatrice et violente de s’en prendre aux femmes », comprenez qu’il se demande si l’auteur de ce meurtre n’est pas quelqu’un qui pourrait encore s’en prendre au même genre de « cible ». Le parcours délinquant de l’intéressé est en outre ancien, fourni. Il a connu de régulières réactualisations : 11 enquêtes pour vol en Bulgarie entre 2001 et 2008, un mandat d’arrêt européen pour vol en bande avec violence en 2009. Des condamnations pour 9 ans et demi d’emprisonnement dans son pays natal. D’innombrables plaintes pour coups et menaces contre son épouse entre 2015 et 2018 et déjà 9 condamnations en Belgique pour des faits de roulage et un vol…

Bientôt une « zone P » à Liège ?

Durant sa courte existence, Limia connu le viol, la drogue, la prostitution pour survivre mais aussi pour payer ces produits stupéfiants qui détruisent la vie. Et finalement, elle termina cette longue chute dans la rue. « Cela parait un peu convenu en de telles circonstance mais je tiens à dire que femme avait le coeur sur la main. On la voyait souvent. C’était un belle personne qui, parfois, pouvait être un peu roublarde. Mais cela aussi, c’est parfois une question de survie dans un milieu aussi difficile », nous dit une travailleuse sociale liégeoise qui l’a bien connue.

Est-il vraiment étonnant que le chemin de vie de Lidia, que ce parcours semé d’embuches et de désespoir, ait croisé la route d’un prédateur ? Cette tragédie rappelle en tous cas la nécessité de mettre en place des mesures visant à accroître la sécurité de ces femmes qui pratiquent le plus vieux métier du monde. Elles sont bien plus nombreuses qu’on l’imagine dans la cité ardente : «  Chaque année, nous apportons du soutien à une population dont le nombre varie entre 400 à 500 individus », nous dit-on à Espace P-Liège. Les plus exposées d’entre elles étant celles qui pratiquent cette activité en rue, parfois pour payer leur loyer, parfois pour se payer à manger, parfois se droguer ou pour les trois. Au cabinet du bourgmestre de la ville de Liège, on affichait, il y a quelques mois, la volonté de créer une sorte de « zone P » dans le centre-ville, laquelle bénéficierait d’un encadrement spécifique. Ou cela ? Ce n’est pas encore défini, mais le choix devrait se faire en coopération avec le secteur associatif et la police.

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