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Le site de Michel Bouffioux

Carine Russo : «Sabine, je t’aime, nom de dieu!»

Publié le 4 Novembre 2004 par Michel Bouffioux in Ciné-Télé Revue

Interview publiée dans l'hebdomadaire Ciné-Télé Revue, le 4 novembre 2004

 

 

 

Carine-Russo.jpgA l’occasion de la sortie d’un livre autobiographique, Sabine Dardenne a tenu certains propos très durs, principalement à l’égard des Russo, les parents de Melissa. Cruel ? Déplacé ? Disproportionné ? Lorsque nous la rencontrons Carine Russo n’utilise aucun de ces termes. Dans l’entretien exclusif qu’elle accorde à Ciné Revue, refusant de se livrer à une «indécente guerre des victimes de Dutroux», elle ne parle que d’amour, de compréhension et de dialogue. Des paroles empreintes de maturité, de sagesse et de beaucoup de tendresse. Des mots presque maternels : «Sabine, j’ai toujours rêvé d’avoir un contact avec toi. Comme j’ai pu l’avoir avec Laetitia. Pour Gino et moi, le fait que vous ayez pu être sauvées, a été notre seule victoire; C’est aussi la seule lumière dans ces années d’enfer où nous avons perdu notre enfant. Ce que tu dis, ce que tu diras ne changera jamais rien à mon souhait de te parler et de te comprendre. La porte de notre maison a toujours été ouverte, prête à t’accueillir. Elle le restera. Sabine, je t’aime, nom de dieu!»   

 

 

Grâce-Hollogne, le 28 octobre. Carine Russo nous reçoit chez elle. Le jour précédent, la presse écrite, les radios et les télés ont largement couvert la sortie du livre de Sabine Dardenne : «J’avais 12 ans, j’ai pris mon vélo et je suis partie à l’école…». Un récit poignant, fort, dans lequel la jeune femme, âgée aujourd’hui âgée de 21 ans, raconte sa longue séquestration dans la maison d’un certain Marc Dutroux. Commentant son ouvrage, Sabine a aussi donné le sentiment de régler certains comptes. Dans les journaux du groupe Sud Presse, le 27 octobre, elle a notamment répondu ceci à une journaliste qui l’interrogeait sur «ses relations avec les autres parties civiles» du dossier Dutroux et consorts : «Après les faits, j’étais gênée d’être vivante. Mais les familles sont venues vers moi me dire qu’elles étaient contentes de me voir… Mais à l’époque, je les arrangeais bien. A partir des thèses des réseaux, je ne les intéressais plus! Plus tard, j’ai été marquée par certaines attitudes. Cela m’a fait vraiment mal d’entendre Gino Russo parler de «Mademoiselle Dardenne comme on l’appelle maintenant». (…) Même si on ne croit pas à ce que je défendais, pourquoi venir me critiquer ouvertement comme ça ? Il ne faut plus qu’il vienne me parler!». Dans les mêmes pages, Sabine se montrait moins offensive pour un personnage comme Michel Nihoul : «De Nihoul, fidèle à elle-même, elle ne parle pas», notait notre consoeur. Dur, très dur! De même que ces propos reproduit le même jour par «Le Soir» : «J’ai été choquée par une réaction de Pol Marchal et dégoûtée par celle de Gino Russo. Au soir de la marche blanche, ils me disaient qu’ils étaient super contents de me voir en vie. En 1996, je les arrangeais bien d’être la seule survivante restée aussi longtemps. Et qui pouvait leur apprendre ce que leurs filles avaient pu endurer. Mais il n’y avait pas encore les réseaux, les ‘pour’ et les ‘contre’.»

 

Que pense Carine Russo de ces critiques? Lorsqu’elle nous ouvre sa porte, la maman de Melissa hésite de répondre à cette question : «Je ne désire pas dire quoique ce soit qui pourrait apparaître comme une surenchère dans la cadre d’une ‘guerre des victimes’. Je trouverais cela indécent, stupide et inutile. On n’a pas pu sauver Julie et Melissa, alors j’ai transféré beaucoup de sentiments sur Sabine et Laetitia. Je ne sais pas si je peux dire cela, mais on les considère un peu comme nos filles. Qu’elles parviennent aujourd’hui à se reconstruire participe de notre propre reconstruction. Leur vie, leur bonheur, c’est ce qui donne un peu de sens au combat que nous avons mené pour que la justice se bouge». Après quelques minutes de discussion, nous parvenons à convaincre Carine Russo que ce message-là, ce serait peut-être très important de le porter jusqu’aux oreilles de Sabine Dardenne. Elle en fera ce qu’elle voudra mais au moins, elle l’aura entendu. Pour la première fois. Carine téléphone à Gino Russo. Il marque son accord. L’entretien peut commencer.  

 

- Quand vous avez lu les déclarations de Sabine, comment avez-vous réagit?

- J’ai d’abord été très choquée. Je tombais des nues. Comme Gino, je me disais que ce n’était pas possible. On n’a jamais imaginé que Sabine puisse nous en vouloir pour quoique ce soit! Mais il y a ces mots qui tranchent comme un couteau. Elle va jusqu’à dire à propos de Gino : «il me dégoûte»…

 

- C’est une phrase terrible!

- Oui, bien sûr. Sur le moment même, cela nous a fait vraiment très mal. Et puis, j’en ai parlé avec Gino. Comme on n’a pas retrouvé des déclarations de ce genre dans toute la presse et pas du tout dans ses interviews télévisées, on s’est demandé qu’elle était la part à faire entre l’interprétation journalistique et ce que Sabine avait vraiment voulu exprimer. A partir de là, on a déjà relativisé. Encore une fois, ce n’est pas possible pour nous qu’elle puisse éprouver des sentiments aussi négatifs à notre encontre. Si toutefois cela devait se confirmer, se poserait alors la question du «pourquoi».

 

- La meilleure manière de le savoir, ce serait peut-être d’en parler avec elle ?

- Ce serait de parler avec elle? Bien sûr! Mais cela n’a jamais été possible…

 

- Vous n’avez jamais dialogué ?

- Jamais, non. Cette interview est la seule manière pour moi de pouvoir enfin lui dire quelque chose. Je trouve cela terrible de devoir passer par un biais tellement public alors que j’ai toujours rêvé d’avoir un jour une rencontre avec elle. Un échange chaleureux, intime, respectueux. Tout simplement humain; Comme j’ai pu en avoir souvent avec Laetitia et avec tant d’autres familles qui ont été touchées par l’affaire Dutroux. J’aurais voulu un vrai contact quoi! Pour Sabine, cela n’a jamais été possible : la porte a été fermée dès le départ. Et maintenant, j’ai l’impression que, de son côté, elle est définitivement fermée.

 

- Pas du votre ?

- Non! Bien entendu que non! Jamais notre porte ne lui sera fermée. C’est une question qui n’a même pas lieu d’être.

 

- Quelle a été la genèse de cette non communication?

- Nous avons eu un premier contact avec les parents de Sabine très peu de temps après son enlèvement. A cette époque, on n’avait bien entendu pas encore retrouvé Julie et Melissa. On a échangé nos impressions. On s’est dit mutuellement des paroles de soutien. Nous, à ce moment, on était déjà inquiets quand à la bonne marche des investigations (ndlr : à juste titre, comme cela fût ensuite confirmé par les travaux d’une commission d’enquête parlementaire). Quelque temps plus tard, le papa de Sabine nous a rappelé plus brièvement. Son discours avait évolué. Il nous a dit quelque chose du genre : «J’ai le sentiment que nous ne sommes pas dans la même histoire». Les enquêteurs qui s’occupaient de l’enlèvement de Sabine lui avaient parlé et ils lui avaient donné confiance. Je n’ai d’ailleurs aucun reproche à lui faire à cet égard. Nous aussi, on a eu à faire à gendarmes d’apparence dévoués et très humains… Ce n’est qu’avec le temps qu’on s’est rendu compte que derrière certains gestes d’apparente compassion, il y avait eu des erreurs gigantesques et beaucoup de mensonges. En plus, nous aussi, on a eu parfois des réactions comme le papa de Sabine. Quand Marie-Noëlle Bouzet est venue nous voir pour la première fois, on se disait aussi que son histoire n’avait rien à voir avec la notre. Elle était sans nouvelle d’Elisabeth depuis si longtemps! En tant que parent, on ne voulait d’abord pas envisager cela. On voulait qu’on retrouve Julie et Melissa au plus vite. C’était le seul scenario envisageable pour continuer à vivre.

 

- Quand avez-vous rencontré Sabine pour la première fois ?

- A la Marche Blanche, le 20 octobre 1996.

 

- Pas avant ?

- Cela n’a pas été possible. Quand Sabine a été libérée en août 1996, ses parents l’ont mis à l’abri du monde extérieur. Ce que je comprenais parfaitement bien. Si c’était ma fille, je l’aurais protégée de la même manière. Avec Gino, je me suis dis qu’il ne fallait pas forcer la porte. C’était une question de respect, de pudeur. On pensait qu’elle avait besoin de reprendre pied, de se reconstruire. Et ce, au sein d’une famille que l’on imaginait heureuse de pouvoir repartir de l’avant. D’ailleurs, cela nous a posé question quand on a préparé la Marche blanche avec les Lejeune, les Marchal et Marie-Noëlle Bouzet. Fallait-il que Sabine et Laetitia soient exposées dans une telle manifestation publique? On a pensé que non, que cela serait peut-être trop difficile pour elles. Il y avait si peu de temps qu’elles avaient retrouvé la liberté. On a donc été étonné de constater qu’elles soient tout de même venues.

 

- Un moment important?  

- Pour moi, c’est le moment le plus important de la Marche blanche! C’est un souvenir très fort. Nous étions très émotionnés, tellement heureux, de les voir ces petites filles à côté de nous. Mais à part s’échanger des bonjours timides, de part et d’autre, il n’y a pas eu de possibilité d’aller plus loin. On était prisonnier de la foule. A aucun moment de cette journée, il n’y a eu d’espace disponible pour une discussion tranquille entre deux parents ou entre deux victimes.

 

- Sabine ne semble pas avoir gardé un bon souvenir de la Marche Blanche. La petite fille qu’elle était s’est sentie un peu étouffée par la foule?

- C’est tout à fait compréhensible. Nous-mêmes on s’est senti submergé. Aucun d’entre nous n’avait imaginé que la Marche blanche aurait eu cette ampleur. On a été soutenu par la population belge au-delà de ce que nous aurions pu imaginer. Sur le moment, c’était difficile à gérer sur le plan émotionnel. Des sentiments se mélangeaient tels le réconfort, bien sûr, mais aussi l’angoisse.

 

- Et après. Vous n’avez donc plus jamais vu Sabine ?

- Non, mais on a vu ses parents. Deux fois. A l’occasion des tables rondes qui avaient été organisées par le Palais royal avec les familles de victimes. Lors de la première table ronde, nous avons eu un excellent contact avec la maman de Sabine. On a beaucoup parlé, beaucoup partagé. Elle nous a dit que ce n’était pas facile pour sa fille, qu’il lui faudrait du temps pour surmonter. On a très bien compris que sa famille voulait la protéger de tout cela. Ensuite, lors de la seconde table ronde, le ton était très différent. La maman de Sabine s’est montrée hyper froide avec nous. Avec Gino, je me souviens qu’on en a discuté sur le chemin du retour. On se demandait ce qui avait bien pu se passer. Qu’avait-on mal fait?  On s’est dit que nous ne devions rien forcer. Qu’après tout, nous devions comprendre que pour Sabine et sa famille, la trajectoire était différente. Elle savait ce qui lui était arrivé et elle avait besoin qu’on lui rende justice; Que Dutroux soit condamné pour ce qu’il lui avait fait. Nous, on était encore dans une difficile recherche de vérité. On cherchait à savoir ce qu’on avait fait à notre enfant.

 

- Et le temps a passé ?

­- Mais pas sans que nous nous préoccupions de Sabine! Des proches comme l’abbé Schoonbroodt ont eu des contacts avec sa famille, avec son papa. Régulièrement, il nous a été rapporté le même message : «Elle va bien. Elle se reconstruit. Il faut la laisser tranquille. Il faut la protéger de toute l’agitation qui entoure encore l’affaire Dutroux.» On a respecté cela pour elle. Comme pour Laetitia d’ailleurs. Et puis un jour, c’est Laetitia qui m’a elle-même appelé. On s’est vu et cela a été formidable. Je ne sais expliquer mais, comme avec d’autres victimes, il y a eu tout de suite ce sentiment de faire partie d’une même famille. On a parlé de tout et de rien. De nos petites vies au présent, sans forcement revenir sur le passé et je dirais même en ne revenant pas du tout sur la question de Dutroux. Ce n’est pas que je n’avais pas des questions que j’aurais eu envie de poser à Laetitia, mais je ne m’en sentais pas le droit de le faire. Pour ne pas la mettre mal à l’aise. Je me disais qu’on pouvait déjà suffisamment comprendre son terrible vécu à Marcinelle avec ce qu’on avait lu dans le dossier.

 

- Quand on parle avec Laetitia de vos rencontres, elle évoque quelque chose de très maternel…

- Oui. C’est comme cela que je le ressens également. On a perdu Julie et Melissa… La perte est irréversible et ce sera toujours une blessure. Alors peut-être que j’ai besoin de transférer quelques sentiments d’amour sur Sabine et Laetitia. Avec Laetitia, c’était tout simple, spontanée. Je me sentais le droit d’être un peu une maman pour elle. Et elle se mettait dans le rôle d’être ma petite fille de substitution aussi. Le problème, c’est que cela m’a été un peu refusé en ce qui concerne Sabine.

 

- Mais Sabine, de son côté, semble avoir eu le sentiment d’avoir été mis à l’écart, d’avoir été oubliée ?

- Il y a quelque chose qui m’échappe. Dans son témoignage, elle nous explique qu’elle a eu besoin de se protéger, qu’on a mis une protection autour d’elle. C’est comme cela aussi que son entourage nous a présenté les choses pendant des années. C’était tout à fait compréhensible. Mais, je comprends mal alors qu’elle se soit sentie exclue. Avons-nous été mal informé de nos attentes de part et d’autre? Sabine doit en être convaincue : comme Laetitia, elle n’a jamais été oubliée. Dans notre tête en particulier mais aussi dans celle des enquêteurs. Ce n’était pas possible : elle était au centre de l’affaire. Je crois sincèrement que cela vaut aussi pour ce qu’on appelle l’opinion publique et tous ces bénévoles qui, dès le lendemain de son enlèvement, ont collé des affiches et puis qui ont été heureux pour elle et ses parents quand elle a été retrouvée. C’est peut-être le fait qu’elle soit restée dans un petit monde, un microcosme avec finalement peu de contacts qui lui a donné l’impression qu’à l’extérieur elle était oubliée. J’aimerais parler de cela avec elle.

 

- Il y aurait donc eu une confusion entre ce que vous ressentiez comme de la pudeur à son égard et ce qu’elle ressentait comme de l’indifférence ?

- Mais c’était absolument impossible d’être indifférent à Sabine et Laetitia pour nous! La réalité est à l’exacte opposée de ce qu’elle pense, de manière un peu triste. Le fait qu’elles aient été sauvées toutes les deux a donné du sens à tout le combat que l’on avait mené pour Julie et Melissa. On avait perdu les nôtres mais il y en avait deux qui étaient sauvées; La vie avait gagné! Donc, pour nous, elles représentent énormément. Leur vie sauvée en 1996, leur vie d’aujourd’hui et leur avenir aussi.

 

- Aujourd’hui. Quelle serait la première chose que vous lui diriez si vous voyiez Sabine?

- (Elle prend quelques secondes de réflexion) ‘Sabine, j’ai toujours voulu… J’ai rêvé d’avoir un jour un contact avec toi. De pouvoir te parler. D’avoir un échange et d’apprendre à te connaître. Cela n’a jamais été possible. Pourquoi ?’.

 

- C’est peut-être une question très personnelle mais quel sentiment vous inspire Sabine ?

- (Nouveau silence de quelques secondes). Sans doute s’agit-il d’un transfert, mais je continue de ressentir une sorte d’amour maternel. J’essaye de comprendre le mieux possible tout ce qu’elle exprime. De voir les choses vraiment par rapport à elle et à ce qu’elle a pu ressentir. Sa colère, je l’accepte et cela ne change rien à mes sentiments. Je suis vraiment contente de tout ce qui peut lui arriver de positif. Y compris de la sortie de ce bouquin. Si ce livre peut lui apporter du succès, un avenir plus lumineux, pour moi c’est très bien. Je veux dire que cela me fait vraiment plaisir! Par contre, je reste dans la frustration, la déception et une certaine tristesse de devoir me dire maintenant que la rencontre avec elle dont je rêvais ne se fera peut-être jamais. Après que la page du procès fut tournée, je gardais encore un espoir. Depuis hier, j’ai évidemment plus de doutes. Qu’elle sache cependant que tout ce qu’elle a dit et tout ce qu’elle dira ne changera rien à mon souhait d’établir un vrai contact avec elle. Ma porte est et sera toujours ouverte… On ne demande qu’à l’accueillir. Qui sait? Peut-être les hasards de la vie… Moi, en tous cas, je veux rester sur la même ligne de conduite. Ne pas forcer sa porte à elle : j’aurais l’impression d’être une intruse, de faire une démarche quelque peu agressive.

 

- A l’origine d’une certaine frustration chez Sabine, elle l’a d’ailleurs exprimé à plusieurs reprises, il y a eu cette impression que ce qu’elle disait sur son vécu à Marcinelle n’était pas cru par certains…

- C’est quelque chose qu’elle a dit dans une conférence de presse peu de temps avant le procès. Ca m’a vraiment perturbé et je ne comprends toujours pas. Ca venait d’où cette histoire? C’était un malentendu ? Y-a-t-il eu des interférences ? Des gens qui lui ont fait croire cela ? En tous cas, Gino et moi on n’a jamais eu la moindre velléité de mettre en cause la moindre parcelle de son témoignage!

 

Peut-être que d’autres…

D’une manière générale, je ne vois pas qui! Si des personnes ont volontairement manipulé Sabine pour qu’elle pense cela, c’est vraiment horrible de leur part. Nous, on a toujours cru Sabine, point à la ligne. Il n’y a pas de discussion, il n’y en a jamais eu là-dessus. Le fait que les parents de Julie et Melissa estiment ne pas savoir ce qui a pu arriver à leurs petites ne remet nullement en cause le témoignage de Sabine. La seule idée qu’on a exprimée, c’est que les zones d’ombres étaient trop nombreuses dans les volets d’enquête relatifs à Julie, Melissa, An et Eefje dans le dossier. On a également dit qu’on ne pouvait déduire du vécu de Sabine et de Laetitia, des vérités automatiques et intangibles pour expliquer le vécu des victimes décédées. Plus clairement, ce n’est pas parce que Sabine n’a vu que Dutroux qu’il n’y a que Dutroux pour toutes les autres victimes. Ce raisonnement n’a donc rien à voir avec une quelconque attaque contre Sabine. Elle est un témoin important de ce dossier. Nous l’avons toujours considéré comme tel.

 

- Il y a aussi cette phrase prononcée sur un plateau de télé qu’elle reproche à Gino : «Mademoiselle Dardenne comme on l’appelle maintenant» ?

- Il n’y avait absolument rien d’agressif en direction d’elle. Gino ne faisait que parodier l’avocat de Sabine, Me Rivière. A l’époque, il ne se passait pas un jour sans que cet homme soit devant une caméra de télé pour dire : «Mademoiselle Dardenne pense que», «Mademoiselle Dardenne estime que». Ensuite, il passait son temps à mettre en opposition le vécu de sa cliente avec la vision que nous pouvions avoir du vécu de nos petites filles à nous. Je pense qu’il a mis un poids énorme sur les épaules de Sabine en faisant d’elle la personne clé du procès, celle dont le témoignage devait tout expliquer et pour toutes les victimes de Dutroux. D’ailleurs, je crois qu’un jour, Sabine se dira cela également. Mais si cela arrive, ce ne sera pas à elle de culpabiliser. Je ne le veux pas.

 

- Sabine dit que maintenant qu’elle a écrit ce livre, elle peut le mettre dans un bibliothèque et tourner définitivement la page. Et vous, vous en êtes à cette étape là ?

- Non, non. Pas à ce stade là (ndrl : la voix lasse)… Le fait que Sabine puisse écrire un livre, le mettre dans une étagère et se mettre à vivre le mieux possible, pour moi, c’est une excellente nouvelle. Si elle peut être sauvée, revivre, avoir un avenir qui soit le meilleur possible, malgré son terrible vécu et le souvenir qui en restera malgré tout, je le vit comme une victoire. Comme peut-être la seule chose positive de toute cette sinistre affaire. Pour nous, c’est psychologiquement essentiel qu’elle soit le mieux possible. Idem pour Laetitia.

 

- Mais vous…

- Si déjà elles sont bien, cela nous aide. En ce sens, la démarche de son livre est une bonne chose. Elle affirme que cela lui permet d’encore un peu avancer. Et cela me rend sincèrement heureuse pour elle.

 

- Nous insistons peut-être mais qu’en est-il de votre vie à vous aujourd’hui… Le dossier Dutroux, est-il aussi dans une étagère ?

- Oui. Il est aussi dans une étagère… Il fallait sortir de ce monde dans lequel on s’est retrouvé plongé pendant huit ans. Mais cela laisse des traces. On a voulu savoir, on a voulu plonger au maximum dans les méandres du dossier et je me suis souvent dit que peut-être il aurait fallu que je le fasse moins. Peut-être qu’aujourd’hui, je me sentirais mieux.

 

- Des regrets alors ?

- Je ne sais si ce sont des regrets. De toute manière, je n’aurais pu faire autrement. Mais je trouve que plus j’en ai appris, plus c’est devenu lourd. Aujourd’hui ranger le dossier sur l’étagère ne signifie pas pouvoir l’oublier. Ce que je veux surtout, là maintenant, c’est ne plus en savoir plus. De toutes manière, la bataille est devenue beaucoup trop inégale. Gino et moi, on considère aujourd’hui qu’on n’était pas de taille pour contrer un certain processus de non recherche de la vérité dans cette affaire. On est allé le plus loin possible et on a fait le bilan. On sait que Melissa a été enlevée, qu’elle a horriblement souffert et qu’elle n’est plus là. Pour le surplus, on reste avec nos questions : qui, pourquoi, pour qui ? On ne peut plus avancer plus loin. Il faut essayer de prendre de la distance, se détacher….

 

- Vous y parvenez ?

- Oui, je parviens à me détacher mais pas à oublier. Il y a des choses qui continuent à faire mal.

 

- Une idée qui revient particulièrement?

- Oui, celle qu’on ne nous a pas donné le droit de savoir. Cette impression d’avoir été volé sur beaucoup de plan. On nous a volé nos petites, on leur a volé leur vie, on nous a volé notre besoin de parents de contribuer aux recherches, on nous a volé la vérité, la justice. Quel est le sens de tout ce qu’on a fait, finalement? (ndrl : Elle est émue)

 

- L’avocat général Jean-Baptiste Andries a déclaré ce que les générations futures retiendront de l’affaire Dutroux, ce ne sera pas le procès d’Arlon mais l’avancée que cette affaire a entraînée. A savoir une prise de conscience de la nécessité de créer un véritable statut pour les victimes dans la procédure pénale… Cela ne donne-t-il pas du sens au combat que vous avez mené?

- Tout à fait ! Mais il est encore trop rare d’entendre des magistrats qui s’expriment de la sorte. N’ayant pas assisté au procès d’Arlon, je n’avais jamais entendu cet homme. Et je trouve que sa réflexion est très positive, d’une grande profondeur. C’est rassérénant.

 

- Vous souhaitez, vous l’avez dit, le plus de bonheur possible pour Sabine et Laetitia…

- Parce que notre apaisement dépend de leur bonheur. Un petit peu de bonheur pour nous dépend de leur bonheur à elles.

 

- Mais, vous-même Carine, est-ce que vous vous donnez droit au bonheur ?

- (Silence) Ca dépend ce qu’on appelle le bonheur…

 

- Cela pourrait être de vous donner le droit de revivre comme avant le 24 juin 1995?

Théoriquement, je veux bien accepter cette idée. Mais en réalité, ce n’est pas possible. Avec Gino, on a essayé de réintégrer notre vie d’avant. Mais dans l’intervalle, il  y a eu l’absence irrémédiable de Melissa et tout ce que l’on a appris en huit ans. On ne peut pas mettre tout cela entre parenthèses. Avant, nous avions une vie d’insouciance. Avec notre petite fille qui était là, avec tous nos projets d’avenir pour nos deux enfants. Auxquels aurait pu s’ajouter un troisième qu’on n’aura jamais parce que tout a changé. Vivre la vie «d’avant», ce n’est pas possible. C’est une nouvelle vie que l’on doit créer. Et on est au tout début de cette nouvelle construction. Cela ne va pas se faire en un clin d’œil. Mais Gino et moi, nous savons que c’est la seule voie vers l’apaisement, la seule possibilité de quand même se sentir bien dans le présent malgré les déchirures du passé.

 

- Auriez-vous la force de mettre des mots sur cette blessure qui met tant de temps à se refermer ?

- Il y a un sentiment horrifiant qui vous prend dès la disparition et qui ne vous quitte pas. Celui de mieux savoir que quiconque dans quel désarroi votre enfant doit se trouver. Et puis quand on apprend de plus en plus de choses, par quelles souffrances, il a du passer, cela fait mal au plus profond de l’être. On veut le mieux, le maximum de protection pour son enfant. Je crois que beaucoup de parents préféreraient souffrir plutôt que de voir souffrir leur enfant. Mais dans un cas comme celui-ci, on est mis en situation d’impuissance. Tout bascule. Quand on a un enfant malade, c’est déjà très dur. J’ai rencontré des parents qui avaient perdu leur enfant de maladies graves comme le cancer. C’est terrible, ils devaient regarder comme cela leur petit bout qui partait. Mais malgré tout jusqu’à la fin, ils avaient pu tout faire pour tenter de le sauver et il n’avait pu s’empêcher d’y croire. Surtout, ils avaient pu témoigner de leur amour. Or, c’est essentiel de témoigner de son amour à celle ou celui qui part. Moi, je n’ai pas pu accompagner ma fille. Elle s’est évaporée mais je me suis aussi évaporé pour elle! C’est cela qui m’est insupportable… Il y a quelques années, Gino et moi, nous sommes partis au Soudan. C’était la famine et Médecin sans Frontières nous avait demandé d’aller constater l’ampleur du désastre et d’en témoigner à notre retour en Belgique. On s’est retrouvé dans des camps où il y avait plein d’enfants qui souffraient. Il y avait là une petite tente dans laquelle se trouvaient les enfants pour lesquels MSF ne savaient plus rien faire. Même pas les réhydrater. Ils étaient couchés. Ils allaient mourir d’un moment à l’autre. On m’a demandé si j’avais la force d’aller voir ces enfants. Pour moi, ce n’était pas une question de force, c’était un besoin. Je voulais y aller. C’est peut-être difficile à comprendre, mais je voulais avoir un contact avec un enfant mourant. C’est peut-être encore un transfert mais je voulais le toucher doucement, lui prendre la main, l’accompagner le plus loin possible, lui donner un supplément de tendresse et d’humanité. Parce que je n’avais pas pu le faire avec ma fille. J’avais besoin d’être là, d’être un peu sa mère même si je ne l’étais pas. On était parti pour aidé, mais je suis rentré en Belgique avec le sentiment d’avoir été aidée.

 

Ce que vous venez d’expliquer ne démontre-t-il pas le caractère un peu stupide du prétendu sentiment de concurrence ou de défiance que vous auriez pu éprouvé à l’encontre de Sabine?

Ca n’a pas de sens. Pour comprendre pourquoi Sabine a pu penser cela, il faut aussi être à sa place. Comment s’en sort-on d’une expérience pareille ? Face à ceux qu’on appelle «les parents» notamment ? Quand elle raconte, ‘moi j’étais gênée d’être vivante devant eux’, je me dis que cela a du être terrible d’avoir ressenti un tel sentiment. A la Marche Blanche, si on avait pu au moins échangé une parole, je lui aurais déjà dit : ‘Tu n’imagines pas Sabine à quel point pour nous c’est important que tu sois vivante. Ca donne un sens à tout ce qu’on a fait et même si on a perdu nos petites filles. Ce que tu crois est exactement le contraire de ce qui se passe dans notre tête’.

 

Elle a aussi exprimé un sentiment de culpabilité à propos de Laetitia parce qu’elle a dit à Dutroux durant sa détention qu’elle aurait voulu «une copine» pour ne plus être seule?

Pour avoir connu et côtoyé Laetitia, je pense que là aussi, c’est à tort que Sabine se fait du mal. Jamais, je n’ai entendu Laetitia ayant eu le moindre début de réflexion allant dans ce sens là. Elle m’a toujours parlé positivement de Sabine.  Elle n’avait qu’un regret avant le procès : c’était de ne plus avoir de contacts avec elle.

 

Ce procès, justement, vous regrettez de ne pas vous y être rendue ?

Pendant le procès, c’était difficile. Mais aujourd’hui, je continue à penser qu’on a fait le bon choix. Ce qu’on avait imaginé s’est passé : le procès n’a pas éclairci les faits, il n’a pas apporter des informations qu’on n’avait pas sur les zones d’ombre relative au vécu de Julie et  Melissa.

 

Il a été reconnu  qu’il était impossible que Julie et Melissa aient pu survivre dans la cache de Marcinelle pendant 104 jours et ce dans les conditions décrites par Dutroux et Martin durant tout l’instruction…

Dutroux et Martin mentaient sur ce point essentiel ? On le disait depuis des années mais le juge Langlois s’est obstiné à les croire. Que des experts nous aient donné raison sur ce point pendant le procès, que des journalistes et des avocats aient pris conscience de l’absurdité de ce pan du dossier… qu’est-ce que cela change pour nous ? On reste avec nos questions. Qui s’est occupé d’elles pendant que Dutroux était en prison ? Seulement Martin ? D’autres ? Sont-elles sorties ? La seule vocation de ce procès, c’était de mettre un point final à l’affaire Dutroux. Il s’est terminé sur ce qu’on savait déjà après trois mois d’enquête…

 

Là, il y a tout de même une divergence d’appréciation avec Sabine qui a loué les vertus du procès d’Arlon?

Cela ne me dérange pas qu’elle ne pense pas la même chose à cet égard. On n’est pas tout à fait dans la même position et on n’attendait pas la même chose de ce moment judiciaire. Elle voulait voir Dutroux, le regarder dans les yeux et témoigner publiquement. Je comprends que pour elle c’était hyper important. Et c’est en même temps tout à fait légitime. Je conçois que pour Sabine ce procès a été quelque chose de positif et d’utile. Je crois aussi que, de son côté, elle peut comprendre que ce procès concernait aussi d’autres victimes qui n’ont pas eu la parole. Et que leurs parents sont encore frustrés de vérité à ce jour.

 

Dans son livre, Sabine donne des bons et mauvais points à différentes personnes. Avez-vous envie de faire la même chose?

Je trouve qu’on ne côte pas les gens. Je n’ai pas envie d’évaluer ses qualités et ses défauts. D’abord parce que je ne la connais pas intimement et puis cela ne se fait pas. Par principe. J’aime Sabine simplement parce qu’elle est vivante et qu’elle représente une réussite dans toute cette affaire. A jamais, elle et Laetitia seront notre plus belle consolation par rapport au combat que nous avons mené. Bon sang, j’ai envie de lui crier pour qu’elle l’entende : ‘Sabine, je t’aime, non de dieu!’

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