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Le site de Michel Bouffioux

Affaire Eric Zaman - Black micmac à la police fédérale (14/04/2005)

Publié le 13 Avril 2005 par Michel Bouffioux in Ciné-Télé Revue

 

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 14 avril 2005

  

Black micmac à la police fédérale

 

Eric-Zaman.jpg

 

 

 

L’affaire Dutroux et consorts a révélé que l’ex-gendarmerie «oubliait» parfois de transmettre des informations cruciales à des magistrats. Rassurez-vous, ce n’est plus le cas avec la nouvelle police fédérale! Sa «Direction de la collaboration policière opérationnelle» (DGS/DSO), elle, communique bien ses infos. Toutes ses infos! Même celles qu’il lui arrive d’inventer! Eric Zaman, un habitant de Seraing en a fait les frais. Il voulait développer un projet commercial en France. Avant de l’y autoriser, l’administration française s’était renseignée sur sa moralité. Réponse de la police belge : il est connu comme preneur d’otage et auteur d’un attentat à l’explosif… Pourtant le casier judiciaire de M. Zaman a toujours été parfaitement vierge! 

 

 

 

 

 

- Qu’est ce que cela fait de découvrir un beau jour que l’on est connu de la police comme preneur d’otage et auteur d’attentats à l’explosif ?

- C’est plutôt surprenant! C’est tellement gros que cela pourrait même prêter à sourire… S’il n’y avait les conséquences. Pour moi, elles ont été extrêmement importantes. En me présentant comme un criminel, la police fédérale belge a fait s’envoler un très beau projet commercial.

 

- De quel projet s’agissait-il ?

- J’ai exercé diverses professions mais ma véritable passion, c’est le jeu. Ce n’est pas que je serais un joueur impénitent, le style de gars qui devrait se faire interdire dans les casinos! Ce qui m’intéresse plutôt c’est la mécanique du jeu : j’aime concevoir des systèmes originaux qui fonctionnent. C’est ainsi que j’ai mis au point un nouveau jeu qui, à mon sens, pouvait connaître un beau succès dans les casinos. Cela se joue avec 32 cartes, il y a des mises, des gains, des combinaisons. Pour que les gens comprennent, je dirais qu’on pourrait comparer au Black jack bien qu’il y ait aussi de grosses différences. Mon jeu à moi, je l’ai baptisé Black Micmac.   

 

­- Et donc, vous vouliez le commercialiser ?

- Oui. Fin 2000, après avoir protégé mes droits d’auteurs en procédant à un enregistrement à la Sabam, j’ai exposé le concept du jeu à la Commission des jeux de hasard. Cet organisme qui dépend du Service fédéral de la Justice donne des avis autorisés au gouvernement, lequel décide ensuite par arrêté royal des jeux qui sont autorisés dans les casinos du pays. C’était donc une étape indispensable si je voulais avoir une chance que le Black Micmac puisse un jour être joué dans un casino belge. Un responsable de la de la Commission m’a indiqué que mon jeu était intéressant mais qu’il me faudrait être patient : la reconnaissance légale de nouveaux jeu est lente dans notre pays. Il m’a laissé entendre que je ne risquais rien de tenter aussi ma chance à l’étranger. Grâce au soutien de l’AWEX (Agence wallonne pour l’Exportation), j’ai pu envoyer un dossier à plusieurs casinos français. Il y avait un réel intérêt mais tous les clients potentiels me répondaient qu’avant d’envisager l’achat d’une licence d’exploitation, il fallait que mon jeu soit agréé par la «Sous-direction des Courses et des Jeux» du ministère de l’intérieur français. Début avril 2003, j’y ai donc introduit mon dossier lequel a été traité par un certain M. Le Mere, responsable de la section «formation et recherche».

 

- Votre création était-elle jugée intéressante ?

- Oui, ce monsieur m’a dit rapidement qu’il trouvait mon jeu très attrayant et qu’il pourrait certainement trouver sa place dans des casinos. Mais pour aller plus avant, ce haut fonctionnaire devait recevoir des renseignements policiers sur ma personne. La loi française l’impose : il faut être d’une moralité irréprochable pour mener des activités commerciales dans le milieu des casinos. Je me suis dit que s’il ne fallait que cela pour aboutir, ce ne serait qu’une formalité! J’approchais du but! En plus, il m’avait fixé une échéance à deux mois tout au plus…

 

- Et deux mois plus tard ?

- Rien! J’ai  retéléphone à M. Le Mere qui, cette fois, me répondait sur un ton relativement sec : «Vous n’aurez pas l’agrément!» Je lui ai demandé pourquoi : «Parce que la police belge ne vous aime pas beaucoup». Je tombais des nues mais il ne voulait pas m’en dire plus. Après plusieurs semaines, au bout de multiples appels téléphoniques, j’ai obtenu qu’il me faxe un document sur lequel figuraient des renseignements collectés auprès de la police fédérale belge (ndlr : il nous montre ce document). Et j’ai pu lire ceci : «Eric Zaman (…) est défavorablement connu des autorités belges depuis 1986, notamment pour des affaires des stupéfiants, de prise d’otages et d’attentat à l’explosif». J’étais sur les genoux!

 

- Comment avez-vous réagit ?

- J’ai écrit au parquet de Liège en expliquant mon histoire et en annonçant mon intention de déposer plainte contre X. Le procureur du Roi a confié le dossier à l’inspection générale de la police qui m’a convoqué une première fois en février 2004. Les policiers m’ont dit que si des renseignements erronés avaient été donnés, il serait difficile certainement difficile d’établir des responsabilités. Un mois et demi plus tard, j’ai téléphoné pour prendre des nouvelles et le policier m’a répondu que l’affaire était classée! Là, mon sang n’a fait qu’un tour et j’ai à nouveau pris contact avec le parquet de Liège, lequel à redemander à cette inspection générale d’éclaircir ce qui s’était passé. Ce qu’elle a finalement fait en septembre 2004.

 

- Alors que s’était-il passé ?

- L’enquête a établi que j’étais bien fiché pour plusieurs faits dans la banque de donnée de la police fédérale et qu’en plus ces renseignements avaient été «complétés» par un policier très créatif de la «Direction de la collaboration policière opérationnelle» (DGS/DSO). Il s’agit du service qui avait été consulté par les français, via l’agent de liaison de la police belge installé à Lyon.

 

-  Pour quelles «affaires de stupéfiants» étiez-vous fiché ?

- Le fichier renseigne deux faits de «drogue» en 1986… Présenté comme cela, cela permet beaucoup d’interprétations! On pourrait comprendre que j’aurais été un trafiquant ou un consommateur de drogues dures… En fait, à 20 ans, il m’est arrivé de fumer un pétard avec des copains. Et d’avoir été contrôlé par la police. Je n’ai jamais été arrêté, poursuivi et a fortiori condamné pour ces péripéties de jeunesse que j’avais oubliée depuis longtemps… Mais la banque de donnée, elle, m’a condamné 19 ans plus tard!

 

- Il y avait aussi «prise d’otage» et «attentat à l’explosif»?

- En retrouvant le document original qui avait été faxé en France par un de leur collègue, les policiers de l’inspection générale ont découvert avec stupéfaction que leur banque de donnée était quelque peu défaillante : il était indiqué sur ma fiche «1992. Prise d’otage et attentat à … » Et donc leur collègue a cru bon de compléter le blanc de manière manuscrite par… «à l’explosion?». Ensuite,  lors du passage de l’info chez l’officier de liaison belge à Lyon, le point d’interrogation a disparu…

 

- En 1992, vous aviez commis un fait répréhensible ?

- Sur base de dénonciations tout à fait calomnieuse d’une femme déséquilibrée et alcoolique, j’ai en effet été accusé d’avoir commis un attentat… à la pudeur. Comme cette femme était venue chez un ami à moi et qu’elle disait avoir été retenue de force, on m’avait aussi poursuivi pour séquestration (ndlr : Ce qui a été qualifié erronément de «prise d’otage» dans le fichier policier). En 1993, ce dossier s’est terminé par un jugement établissant que je n’avais absolument rien à me reprocher et d’ailleurs l’Etat a dû me payer des dommages et intérêts en réparation du préjudice que j’avais subi dans cette affaire. A savoir, 18 jours pour rien à Lantin! (Ndlr : il nous montre la copie des jugements qui prouvent ses dires). Même réflexion que tout à l’heure : vous êtes innocent, la justice l’établit mais, plus de dix ans après, la banque de donnée de la police vous condamne. Pire, elle transforme même les préventions!

 

- Depuis qu’elles ont été mises en évidence, ces erreurs ont-elles été corrigées ?

- Oui, le ministre de l’Intérieur m’a écrit pour m’indiquer que les encodages me concernant avaient été supprimés de la banque de donnée et qu’il avait même poussé la politesse jusqu’à écrire aux autorités françaises pour leur dire que je n’avais rien à me reprocher. C’est très gentil de sa part mais le mal est fait! Dans sa lettre, il me présente les choses comme une fatalité : «Le maintien de ces informations en banque de donnée aussi longtemps après leur enregistrement résulte d’une part, du fait que la police n’est pas tenue informée des décisions judiciaires et d’autre part, de l’absence d’une procédure automatique de ventilation, aujourd’hui en cours de développement».

 

- Et la mention manuscrite ajoutée par son fonctionnaire, il n’en parle pas?

-Il fait l’impasse. En plus, il considère que, vu les accords de Schengen sur la coopération policière internationale, il était légal de transmettre de telles informations aux autorités françaises. C’est peut-être légal mais c’est aussi particulièrement immoral et dommageable.

 

- Quelle conclusion tirez-vous de ce qui vous est arrivé ?

- Cela démontre qu’un simple rapport de police, même s’il est fondé sur des inexactitudes ou des faux témoignages, laisse des traces indélébiles pour la personne qui en est l’objet. C’est d’ailleurs ce que confirme l’inspection générale dans l’un de ses procès-verbaux (ndlr : il nous le lit) : «Il s’agit d’une banque de donnée propre à la police, qui ne dépend, en aucune manière, de la condamnation ou de l’acquittement d’une personne par un tribunal. Un officier nous a précisé qu’une fois que l’on était repris dans celle-ci, on n’en sortait plus et qu’il n’était pas rare que de constater que des personnes décédées y étaient encore reprises! L’officier a ajouté qu’il s’agissait d’une lacune du système, mais personne à ce jour n’avait jamais rien tenté pour le faire changer, ce qui entraîne des inconvénients comme celui de M. Zaman.» Inconvénient ? Je trouve le mot un peu léger! J’ai chargé mon avocat d’obtenir réparation en dommages et intérêts.

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