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Le site de Michel Bouffioux

Sept ans après Fabienne Nérac espère encore (08/04/2010)

Publié le 8 Avril 2010 par Michel Bouffioux in Paris Match Belgique

SAVOIR CE QUI EST ARRIVE A FRED, RETROUVER SON CORPS

 

- Enquête évoquée sur le plateau de "L'info confidentielle Paris Match" sur RTL-TVI, le dimanche 4 avril 2010 et publiée dans l'hebdomadaire "Paris Match" (Belgique), le 8 avril 2010 -


neracnerac2La semaine passée, «L'Info confidentielle Paris Match» a évoqué la quête de Pierre Billen qui, depuis près de trente-cinq ans, cherche à savoir ce qui est arrivé à Marc Thirion, son ami journaliste disparu à Beyrouth en juin 1976. Mais où en est l'affaire Fred Nérac, ce caméraman disparu en Irak le 22 mars 2003 ? Une date qui, sept ans plus tard, a été oubliée par les médias, mais pas par Fabienne, son épouse, qui a placé ses derniers espoirs dans la justice française.

 

Le 22 mars 2010, seule la chaîne britannique ITN s'est souvenue que, sept ans auparavant, dans le sud de l'Irak, quatre membres de la presse avaient été pris entre les feux de l'armée américaine et des miliciens du parti Baas de Saddam Hussein, et que son célèbre journaliste Terry Lloyd avait été abattu par les tirs américains, ainsi que l'interprète libanais Hussein Othman. Le caméraman belge Daniel Demoustier s'en était sorti miraculeusement, à la différence de son ami et collègue Frédéric Nérac, qu'on n'a plus revu depuis le jour de cette fusillade... Décidément, le temps passe et efface les gens, tel un détergent extrêmement puissant. On l'a vu la semaine dernière avec l'affaire Marc Thirion, on le constate aussi dans ce cas. Seuls des proches se souviennent, même si le travail, les obligations, la vie et la société les éloignent. Tout de même. Parfois. Mais jamais totalement.

 

Ainsi pour l'épouse de Fred, Fabienne, que nous avons retrouvée non loin de Luxembourg où elle est désormais installée pour des raisons professionnelles, la vie continue. Parce qu'il n'y a pas d'autre choix. Mais l'absence inexpliquée de son mari pèse encore. « Plus ou moins lourdement, selon les jours. Surtout lors des dates anniversaires», nous dit-elle. En fait, ce sont les nuits qui se révèlent les plus troublantes. Parfois même, elles s'avèrent cruelles. «C'est difficile à transmettre à ceux qui le ne vivent pas. Sans doute est-ce le fait de devoir faire le deuil d'un homme dont on n'a jamais retrouvé le corps. Comment dire ? Mes enfants et moi, on constate qu'il revient souvent dans nos rêves. C'est comme si Fred était là. Peut-être nous rappelle- t-il de le chercher encore ?»


La date du 8 mars 2003 est gravée définitivement dans la mémoire de cette femme qui nous parle avec beaucoup de pudeur, avec l'évident souci de ne pas tomber dans une forme de sensiblerie qui ne lui siérait pas. Ce 8 mars-là est le jour où, pour la dernière fois, elle voit son mari ; le jour où, avec ses trois confrères, Fred Nérac s'envole vers le Koweït. Au programme, un séjour de cinq semaines destiné à couvrir l'invasion de l'Irak par les troupes de la coalition dirigée par les Américains. Rien là de bien extraordinaire pour ce Français de 43 ans domicilié à Waterloo, dans le Brabant wallon. Caméraman expérimenté, c'est un habitué des terrains périlleux, des montées d'adrénaline, des casques et des gilets pare-balles. Il a filmé la folie des hommes au Pakistan, en Afghanistan, au Kosovo et en bien d'autres contrées hostiles.

 

Pendant plus de deux semaines, Nérac et ses confrères restent en stand-by au Koweït. En contact téléphonique régulier avec son mari, Fabienne est informée des raisons de ce faux départ: « Les Américains distribuaient les accréditations au compte-gouttes. En plus, Terry Lloyd avait reçu l'ordre de ne pas faire partie des "embarqués", ces reporters intégrés aux troupes américaines et anglaises. Il s'agissait de rester indépendant, de réaliser du vrai reportage. Mon mari et ses trois collègues étaient équipés pour dormir dans le désert et leur projet était d'avancer derrière les troupes américaines qui allaient commencer leur marche sur Bagdad.» Le 21 mars, vers 22 heures, Fred appelle une dernière fois Fabienne: « Ils étaient dans la campagne irakienne. Le lendemain, à la demande d'ITN, ils devaient se diriger vers Bassorah. Les marines les avaient mis en garde : c'était à leurs risques et périls. Ils sont donc partis dans cette direction, en sachant très bien qu'ils pouvaient tomber nez à nez avec des Irakiens. Toutefois, mon mari n'était pas très inquiet. Tout semblait encore très calme. L'équipe devait rester derrière les positions américaines. Le 22 mars, ils ont pris place à bord de deux véhicules 4x4. Terry Lloyd dans le premier avec Daniel Demoustier. Fred dans le second, accompagné de son chauffeur-interprète, le Libanais Hussein Hosmann. Je devais recevoir un appel m'informant de leur progression. Mais ce 22 mars, en fin d'après-midi, si le téléphone a bien sonné, ce n'était plus la voix de Fred qui s'adressait à moi. C'était celle d'un collaborateur d'ITN qui cherchait ses mots pour m'informer d'un très malheureux incident. »


Ce messager inattendu apprend à Fabienne que l'équipe de reportage a été prise dans une fusillade. Il lui dit que Terry, Fred et Hussein ont disparu. Que seul le cameraman Demoustier serait en lieu sûr. «Je me suis immédiatement accrochée à une information capitale: on ne savait pas où se trouvait mon mari. Possible donc qu'il ait échappé à la mort. Cet espoir, mes enfants et moi, nous l'avons conservé pendant plusieurs années. » De fait. En 2005, lors d'une précédente rencontre avec Fabienne, nous en étions arrivés à converser du très émouvant film d'Elie Chouraqui, «Harrisson's Flowers», dans lequel Andie MacDowell recherchait désespérément son mari, un photographe de Newsweek disparu lors d'un reportage dans l'ex-Yougoslavie en guerre, et finissait par le retrouver alors que tout le monde le croyait mort. Fabienne nous avait confié avoir regardé ce film avec Fred. «Je me souviens très bien de l'histoire de cette femme amoureuse et obstinée. Amnésique, incapable de s'exprimer, son compagnon végétait dans un hôpital. Finalement, il se remettait de ses blessures. Je ne veux pas rêver. Je garde la tête sur les épaules. Mais c'est aussi en étant très rationnelle que je considère qu'à ce jour, rien ne prouve de manière définitive que mon mari ait perdu la vie. »

 

Aujourd'hui, le discours de Fabienne a évolué. Légitimement et rationnellement. «II faut prendre en compte la réalité. Sept années se sont écoulées. Tous les hôpitaux de la région ont été passés au peigne fin dans le cadre de recherches diligentées par l'armée britannique. L'hypothèse qu'il soit toujours retenu en otage est à exclure car, depuis le temps, il serait tout à fait inexplicable qu'il n'y ait pas eu de revendication. Je constate de toute manière que tous les journalistes kidnappés par des Irakiens ont finalement été libérés. Je ne veux donc pas nous enfermer, mes enfants et moi, dans une mythologie. Nous accrocher en dépit du bon sens et de manière obsessionnelle à une hypothèse de survie de Fred qui me semble être devenue folle. J'accepte l'idée que mon mari n'est plus de ce monde. Mais je maintiens avec force deux revendications essentielles : découvrir la vérité sur les circonstances de sa mort et, plus prioritairement encore, que tout soit fait pour retrouver son corps. »


Seul survivant de l'équipe d'ITN prise dans la fusillade du 22 mars 2003, Daniel Demoustier pense lui aussi que la vérité pourrait encore être faite sur ce qui est arrivé à Fred ce jour-là. Qu'à tout le moins, il y a encore des possibilités de retrouver son corps: « L'administration américaine a changé. Peut-être que sous l'ère Obama, les marines impliqués dans ces événements pourraient être invités à plus de transparence. Il y a aussi des témoins à retrouver du côté des Irakiens. J'ai d'ailleurs l'intention de retourner prochainement sur place pour trouver des traces de Fred.» II va de soi que Demoustier a été marqué par ces événements tragiques. Il raconte: « Nous passons la frontière koweïtienne le 21 mars. La nuit tombe, il s'agit de ne pas s'enfoncer trop en Irak. On dort dans le désert. Le lendemain, nous empruntons la route en direction de Bassorah, qui se trouve à moins de cinquante kilomètres de notre bivouac. Notre mission est de suivre la progression des troupes britanniques. Cependant, nous ne rencontrons que des Américains et des Irakiens. La situation est très calme. Des civils circulent sur cette route, pratiquement comme si on n'était pas en guerre. On croise aussi des petits groupes de marines. Et puis, à un moment donné, sur notre gauche, à environ 200 mètres de la route, nous apercevons des chars qui nous semblent être britanniques. Les 4x4 dans lesquels nous circulons sont clairement identifiés comme appartenant à la presse et les chars - en fait, américains - nous laissent passer. Nous ne nous en rendons pas compte à ce moment-là, mais nous venons de franchir la ligne de front. On avance encore et, à l'approche d'un pont, on voit un groupe d'Irakiens armés. Je conduis la première voiture. Terry est à côté de moi. On décide de faire demi-tour. Hussein et Fred, qui sont dans la seconde voiture, suivent le mouvement. Plus tard, nous apprendrons qu'une équipe de TFl nous avait précédés sur cette route. Que nos confrères avaient choisi d'aller jusqu'au barrage irakien et qu'ils avaient été arrêtés. »

 

Le convoi s'éloigne maintenant du pont. « Nous roulons à du 80 km/h, pas plus. C'est alors qu'on se rend compte que les Irakiens qui barraient la route disposent de véhicules. Nous sommes pourchassés. La voiture de Fred et Hussein est immobilisée par les poursuivants. Je m'arrête aussi. Nous sommes à quelques dizaines de mètres de nos amis. On ne voit pas très bien ce qui se passe. La voiture de Fred redémarre. Il nous semble que tout est OK. On redémarre. Mais, très vite, un pick-up nous rattrape. Je le vois briève- ment sur ma gauche. Je n'aperçois que les sièges avant où se trouvent des Irakiens. Ils nous font des signes qui ne semblent pas agressifs. Mais, subitement, les chars américains nous tirent dessus. Notre voiture est touchée et s'écarte de la route. Terry Lloyd, seulement blessé à ce moment- là, parvient à s'éjecter du 4x4 qui poursuit encore sa trajectoire incontrôlée pendant quelques dizaines de mètres en dehors de la route. Je suis replié sur mon siège, je m'accroche au volant. La voiture s'arrête. Il y a de la fumée noire. La voiture peut exploser à tout moment. Je me jette dans le sable. J'essaye de m'y enfouir parce que le mitraillage des chars se poursuit. Cela dure un long moment. Ensuite, par deux fois, lorsque j'essaie de me relever, les tirs repartent de plus belle. Finalement, dans une course en zigzag, je parviens à rejoindre la route. Je me mets à l'abri, derrière un petit muret qui sépare les deux voies de la grand-route. Au bout d'un temps qui me semble interminable, le calme revient. Je veux monter à bord d'une voiture de civil, mais les tirs recommencent aussitôt. Des hélicoptères Cobra passent aussi au dessus de la zone et la mitraillent. Peut-être est-ce eux ou les chars, ce n'est pas clair, qui touchent une camionnette irakienne aui tente d'évacuer des blessés, dont Terry Lloyd. C'est à l'occasion de ces tirs là que mon collègue journaliste est tué. N'ayant plus la notion du temps, en état de choc, j'aperçois au loin une voiture de presse. Je parviens à la rejoindre. C'est une équipe d'un quotidien britannique. Lorsque nous désirons retourner sur les lieux de la fusillade, les Américains menacent de nous tuer. Ils encerclent la zone. Procèdent-ils à un nettoyage ? Font-ils disparaître des corps, dont celui de Fred ?»

 

Après ces événements, le pick-up des Irakiens, carbonisé, est resté abandonné plusieurs jours sur la route de Bassorah. Fred Nérac et Hussein Othman étaient-ils à son bord lors du mitraillage ? Cette hypothèse repose sur des témoignages avançant qu'au moment de l'interception de leur 4x4 sur la route de Bassorah, Fred et Hussein auraient été arrêtés et transférés dans un véhicule de ces assaillants. Elle s'est trouvée renforcée quelques jours après la fusillade, lorsqu'une femme irakienne indiquera à des enquêteurs britanniques avoir enterré des os qu'elle avait trouvés dans le pick-up irakien carbonisé, et qu'un examen ADN de ces fragments établira qu'ils appartenaient à l'interprète libanais. Hussein ayant été à bord du pick-up, ne faut-il pas supposer que Fred y avait été aussi ? «C'est une hypothèse, mais elle comporte une énorme faiblesse», commente Fabienne Nérac. «Si Fred a été tué sur cette route en même temps que son compagnon d'infortune, pourquoi n'a-t-on pas aussi découvert son corps? Et notamment pas lors des fouilles minutieuses qui ont été opérées plus tard dans toute la zone de la fusillade? Cette interrogation est renforcée par des témoignages irakiens qui indiquent que Frec aurait été fait prisonnier avant d'être emmené à bord d'un autre véhicule irakien. Et par le fait que sa carte de presse et son gilet pare-balles ont été retrouvés au quartier général du parti Baas dAI Zoubair, soit à plusieurs kilomètres du lieu de l'échange de coups de feu. Ce qui suggère que moi mari a pu être détenu et tué à cet endroit. »


Les diplomates français qui se sont occupés de ce dossier n'ont jamais questionné les faits d'une manière aussi pointue, le Quai d'Orsay estimant dès 2005 que Frédéric Nérac avait été tué dès l'échange de coups de feu sur la route de Bassorah. Insatisfaisant pour Fabienne Nérac qui, début 2009, a déposé plainte auprès du Parquet de Paris pour «enlèvement, séquestration et assassinat». Elle s'est aussi constituée partie civile, ce qui a conduit à l'ouverture d'une instruction. "Les deux juges chargés de l'affaire m'ont reçue et interrogée. La précision de leurs questions m'a rassurée. Visiblement, ils connaissent parfaitement leur dossiei et m'ont donné l'impression de vouloir aller de l'avant. Cela m'a donné un nouvel espoir. Il y a notamment des témoins à retrouver en Irak. Des personnes qui ont peut-être moins peur de parler aujourd'hui, qui pourraient dire ce qui s'est passé, voire désigner l'endroit où se trouve le corps de Fred. Je sais que cela prendra beaucoup de temps, mais je veux y croire encore. On a bien retrouvé le corps de Michel Seuraten octobre 2005, soit vingt ans après les faits." (NDLR: sociologue français enlevé le 22 mai 1985 au Liban par le Jihad islamique libanais)

 

Elle a remué ciel et terre

L'épouse de Fred raconte : « En 2003, peu de temps après la fusillade, je suis allée voir l'ambassadeur d'Irak à Bruxelles. Il m'a reçue cordialement, mais il ne pouvait pas m'aider, vu que les communications avec Bagdad étaient déjà coupées. J'ai interpellé Colin Powell lors de son passage à Bruxelles le 3 avril 2003. Me faisant passer pour une journaliste, je me suis introduite dans les locaux de l'OTAN où il tenait une conférence de presse. J'ai pu l'accrocher pour lui faire promettre solennellement que l'armée américaine dirait la vérité sur ce qui s'était passé. En effet, les Etats- Unis ont d'abord tenté de nier toute responsabilité, prétendant qu'il n'y avait pas de troupes américaines présentes ce jour-là sur le lieu de l'attaque. Plus tard, j'ai pu obtenir aussi de rencontrer les ministres britanniques de la Défense et des Affaires étrangères. Cela a débouché sur une enquête menée en Irak par onze personnes pendant plusieurs mois, laquelle a été suivie d'un procès en Angleterre établissant que Terry Lloyd et ses collègues avaient été l'objet de "tirs illégaux" des Américains. Cela ne répondait pas aux questions relatives au sort de Fred et n'a, de plus, conduit à aucune poursuite effective à charges des auteurs de tirs. J'ai eu aussi plusieurs entretiens avec Michel Barnier, l'ex-ministre des Affaires étrangères français sous l'ère Chirac. Et plus tard avec des conseillers du président Sarkozy, dont Boris Boillon, qui est devenu ambassadeur de France en Irak. Je lui lance un appel, ainsi qu'au Président, pour que le travail de la justice sur place soit facilité, pour inviter aussi les Américains à une totale transparence dans ce dossier. Aujourd'hui encore, je suis heureuse de pouvoir m'exprimer publiquement. Qui sait ? Le fait de montrer qu'on n'a pas oublié Fred, ni ici en Belgique ni en France, pourrait faire réagir quelqu'un là-bas, en Irak... »

 

Questions

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Sur cette photo, au premier plan, le pickup qui avait poursuivi l'équipe d'ITN. Fred Nérac est-il monté à bord de ce véhicule carbonisé ? Pourquoi n'y a-t-on pas retrouvé son corps ? Se trouvait- il à bord d'une autre voiture des miliciens irakiens au moment de la fusillade ?

 

 

 

 

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Fred Nerac : Missing journalist in Iraq/ Journaliste disparu en Irak

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