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Le site de Michel Bouffioux

Marc Thirion pourrait-il être encore en vie? (01/04/2010)

Publié le 1 Avril 2010 par Michel Bouffioux in Paris Match Belgique

TRENTE-CINQ ANS APRES LA DISPARITION DU JOURNALISTE BELGE, SON EX-CONFRERE PIERRE BILLEN LE CHERCHE ENCORE 


- Enquête évoquée sur le plateau de "L'info confidentielle" (RTL-TVI), le dimanche 28 mars 2010 et publiée dans l'hebdomadaire "Paris Match", le 1er avril 2010 - 


THIRION--2-.jpgTHIRION3--2-.jpgEn juin 1976, un journaliste belge disparaît à Beyrouth. Quelques semaines plus tard, le nom de ce jeune homme de 25 ans disparaît aussi des médias. Comme si son enlèvement par un groupe palestinien marxiste, a-t-on supposé n'avait été qu'un épiphénomène. Trois ans plus tard, la farde intitulée « Marc Thirion » est définitivement classée au ministère belge des Affaires étrangères. Près de trente-cinq ans plus tard, ce reporter kidnappé alors qu'il était sur le front de l'info a fini par disparaître de la mémoire collective. Il n'y plus que sa sœur Ariane et ses deux frères Gérald et Alain qui se souviennent de lui. Il reste aussi Pierre Billen (photo de gauche). Un ex-confrère qui, depuis près de trente-cinq ans, gratuitement, à contre-courant de l'indifférence généralisée, n'a jamais eu de cesse de vouloir découvrir ce qui était arrivé à son ami absent, jamais retrouvé, mais peut-être encore envie...(photos : Ronald Dersin)

 

Elégant, distingué, l'homme nous reçoit dans une belle villa qu'il possède à quelques kilomètres au sud de capitale de l'Europe. Il s'appelle Pierre Billen. Ex-journaliste, il s'est reconverti avec succès dans le monde des assurances mais cette réussite professionnelle et sociale ne suffit pas à le combler. Ce n'est pas qu'il serait écrasé par des difficultés familiales. Pas plus d'ailleurs qu'il ne serait atteint d'une maladie... Quoique. Ce souvenir qui l'habite, cette promesse qui le tient ressemblent à des virus qui résisteraient au temps qui passe et à toute médication. Indélébile, l’image de son ex-confrère revient sans cesse le hanter. «Depuis bientôt trente-cinq ans, il n'y a pas un jour où je n'ai eu une pensée pour lui», lance-t-il en jetant un regard sur la table de la salle à manger où se trouvent des classeurs et des vieilles coupures de presse jaunies.

 

«Lui» ? C'est Marc Thirion, 25 ans en juin 1976 lorsqu’il disparaît à Beyrouth. «A l'époque, nous étions tous les deux déjeunes reporters pleins d'ambition. Je n'oserais pas dire des amis, plutôt des personnes qui avaient de l'estime l'une pour l'autre. On s'appréciait. Avec Marc, on s'est fréquentés environ deux années avant qu'il disparaisse. Un jour, alors que jetais parti en reportage dans le Kurdistan, il a confié à ma petite amie de l'époque que s'il devait m'arriver quelque chose, il ne me laisserait jamais tomber. Il s'en irait a ma recherche aussi longtemps que nécessaire pour me retrouver. C'est sans doute une phrase clé de cette histoire. Le serment fondateur de la drôle de vie qui a été la mienne depuis que Marc s'est volatilisé. Finalement, c'est moi qui ai passé ma vie à le chercher. Oh, bien entendu, je n'ai pas fait que cela. J'ai aussi gagné ma vie, fondé une famille. J'ai ri, j'ai vécu. Mais il était toujours là, à tel point que j'ai l'impression qu'il n'est jamais vraiment parti. Parfois, je me dis que je vis avec son fantôme. Il est même des moments où je me demande si tout cela est bien raisonnable. Ne suis-je pas devenu une sorte de Don Quichotte qui se nourrit de chimères? En dehors de la mobilisation de sa famille et particulièrement de sa maman, l'indifférence généralisée qui a marqué la disparition de ce journaliste me conduit parfois à me demander si Marc Thirion a vraiment existé.»

 

Cette dernière réflexion n'est bien sûr qu'une boutade. Pierre Billen est peut-être un obstiné, mais il n'a rien d'un fou. Des traces de Marc Thirion, des pistes où le chercher, il y a en plein les dossiers qui se trouvent sur la table du salon. Et peut-être est-ce là une partie du problème : en trente-cinq ans de recherches, les hypothèses se sont tellement accumulées que plus aucune ne semble fiable. Une certitude tout de même, la seule vraie de ce dossier: le journaliste belge a disparu le 10 juin 1976 à Beyrouth. Après cela, on se perd déjà en conjectures.

 

Pierre Billen explique le contexte: «A l'époque, Marc couvrait la guerre civile du Liban pour plusieurs médias. Il connaissait parfaitement bien les enjeux locaux pour avoir passé une partie de son adolescence dans ce pays. Ex-para, c'était un homme de terrain qui aimait l'action. Pas question de rester planqué dans un hôtel, de se contenter des mêmes sources que tous les autres. Il allait chercher l'info, n'hésitant pas à passer d'un secteur de la ville à l'autre pour prendre la température dans les différents camps qui s'affrontaient. L'exercice était périlleux, bien sûr... En plus, il était réputé pour avoir des rapports francs et sans langue de bois avec des interlocuteurs comme des chefs de milice, qui n'étaient pas habitués à cela. Il écrivait et disait ce qu'il constatait sans faire de compromis, sans accepter de céder aux pressions de telle ou telle faction. Est-ce cette attitude qui lui a valu des ennuis ? Sa curiosité l'a-t-elle désigné aux yeux de certains belligérants comme un agent de renseignement travaillant pour les Israéliens ? C'est une rumeur qui a couru après sa disparition; il y en a eu beaucoup d'autres. Lors de ses derniers contacts avec ses proches en Belgique, il parlait de documents sensationnels dont il avait pris connaissance dans le cadre de la préparation d'un livre qui devait parler d'un trafic d'armes. A-t-il mis le doigt sur des vérités qui dérangeaient ? Plus simplement, Marc a-t-il été victime d'une bavure, d'une méprise? Tellement de personnes ont été enlevées au Liban de cette époque. Pour disparaître, parfois pendant très longtemps, parfois à tout jamais. »

 

Les faits établis sont portion congrue. «D'après des renseignements recueillis en 1976 par l'ambassade belge au Liban, Marc a été vu pour la dernière fois dans le quartier ouest de Beyrouth. A un barrage routier, il aurait été fait prisonnier par des membres du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), un mouvement marxiste qui était dirigé par Georges Habache. Cette piste sera d'ailleurs confirmée bien des années plus tard par le journaliste Antoine Sfeir, qui a été détenu à la même époque par le même groupe (lire notre premier encadré). Des renseignements recueillis par la voie diplomatique, et qui se trouvent dans le dossier de Marc au SPF Affaires étrangères, font état d'une arrestation par Ansar El Saoura, une branche du Fatah, suivie d'une détention dans une prison de Beyrouth, rue Fakhani. Il y aura aussi le témoignage d'un Libanais qui dira avoir croisé Marc lors d'une détention dans une prison syrienne à Mazzeh (Damas). Et, de manière contradictoire, celui d'une source palestinienne évoquant un court séjour de Marc dans le camp de réfugiés palestiniens de Sabra, jusqu'au 5 août 1976, date où il aurait été exécuté car considéré comme espion israélien, son corps étant ensuite jeté à la mer. Mais rien de formel dans tout cela, seulement des on dit, des « il se pourrait que »... Par contre, il est certain que jamais la preuve de la mort de Marc n'a pu être rapportée. Ce qui fait d'ailleurs dire à Antoine Sfeir qu'il faut encore aujourd'hui oser l'hypothèse qu'il soit encore en vie. »

 

II est saisissant de constater le peu de cas que la presse belge des années 70 a fait de la disparition de ce journaliste. Quelques rares brèves dans les quotidiens durant les mois qui ont suivi. Notamment pour signaler la piste surréaliste d'une valise repérée à l'aéroport de Bruxelles-National, laquelle portait le nom de Marc Thirion et était destinée à être embarquée sur un vol vers Tahiti... Etait-ce le reporter disparu qui se serait fait la belle vers les blanches plages du Pacifique? Non, bien sûr, il ne s'agissait que d'un homonyme. Dans le style «c'est celui qui le dit qui l'est», le défunt magazine «Pourquoi Pas?» consacrait vingt misérables lignes à l'affaire en décembre 1976 pour interpeller les autorités: «On aimerait aussi voir l'Etat se préoccuper du sort du jeune journaliste belge et surtout que les Affaires étrangères, dont c'est le devoir moral, se déterminent à agir. »

 

«Ce n'est pas que les diplomates des Quatre-Bras n'ont rien fait, mais je n'ai pas le sentiment qu'ils avaient l'ambition de déplacer des montagnes pour retrouver Marc», commente Pierre Billen. Un sentiment partagé par Gérald Thirion, l'un des frères du disparu (voir aussi notre deuxième encadré) : «A l'époque, les Affaires étrangères n'avait qu'une seule consigne envers la famille: ne pas faire de bruit. Les laisser travailler en coulisses. On se serait presque senti coupable de prendre la parole publiquement au risque de faire capoter ce qu'on nous présentait comme des négociations qui apparaissaient très mystérieuses, complexes, secrètes. » Alain, un autre frère de Marc, confirme : «J'ai même reçu un coup de fil de mon père qui m'annonçait que les Affaires étrangères étaient en passe de trouver une solution. Je vivais en Australie et on me demandait d'y accueillir mon frère dans le plus grand secret. En fait, il serait arrivé sous une fausse identité. Une atmosphère de roman d'espionnage.» Trois ans après sa disparition, le jeune Marc Thirion aura enfin droit à un article conséquent dans « La Dernière Heure ». Mais c'était pour annoncer que « le ministère belge des Affaires étrangères [avait] décidé de classer le dossier».

 

Depuis lors, Pierre Billen n'a jamais pu «classer» le dossier Thirion. «A plusieurs reprises, je me suis rendu à Beyrouth - et j'y retournerai sans doute. J'ai été un peu partout en Europe pour y chercher ou y rencontrer des gens - Libanais ou autres - acteurs ou victimes de la guerre civile, des journalistes qui ont vécu cette période, des auteurs d'ouvrages sur ces événements. Avec Gérald, en 2001, nous avons sauté dans une voiture pour "débriefer" un journaliste d'origine syrienne qui, à la mort d'Hafez el-Assad et au moment de la brève libéralisation du régime avait été libéré des prisons syriennes et était en transit en France. En 2002 j'ai traversé toute l'Espagne et le Portugal à la recherche d'un témoin d'origine belge qui disait savoir. Encore une fois, je peux jurer qu'il n'y a pas eu un jour, pendant ces trente-quatre années, où je n'ai pensé à Marc. J'ai passé des centaines de coups de téléphone, écrit autant de mails à des gens qui auraient pu avoir un petit bout d'info. Cela a été frustrant parce que, dans 99 % des cas, il n'y avait rien au bout; rien que du temps et de l'argent perdu. Devant toute cette inertie, le désintérêt ou le scepticisme rencontré, on finit par douter de sa propre légitimité - de quel droit, qui suis-je pour, ne suis-je pas une sorte de monomaniaque ? Et on s'interroge sur la finalité : cela n'intéresse personne; de toute façon il doit être mort. On doute, on se décourage, on en arrive à totalement se diluer. Marc finissant par ne plus être qu'une abstraction, on n'ose même plus en parler et on décide de tout laisser tomber parce qu'on se sent ridicule. Et puis il y une info qui sort, le souvenir de cette promesse faite par Marc s'il m'était arrivé ce qui lui est arrivé. La promesse qui j'ai faite moi-même à sa mère de ne jamais renoncer. Il y a enfin l'idéal que nous avions à 25 ans. En n'oubliant pas Marc, je me rappelle à moi-même. Alors, je continue. »

 

En sortant Marc Thirion de l'oubli, dans ces pages et dimanche dernier sur le plateau de «L'Info confidentielle Paris Match», Pierre Billen espère que quelqu'un parle enfin. Informé de cette ultime mobilisation, un porte-parole du SPF Affaires étrangères a fait savoir à Paris Match que de nouvelles démarches diplomatiques pourraient être tentées vers le Liban, la Syrie et l'Autorité palestinienne afin de vérifier si, un tiers de siècle après les faits, des informations inédites pourraient être disponibles sur le sort qu'a pu connaître le journaliste belge (1). A condition, toutefois, que la demande vienne de la famille du disparu. «On va donne suite à cette proposition, c'est évident», nous a déclaré Gérald Thirion.

 

Si ces ultimes démarches ne devaient pas aboutir, Pierre Billen manifeste l'espoir de voir enfin inscrit le nom de Marc Thirion, à Bayeux, au mémorial des reporters tués dans l'exercice de leur métier. «Cela me confirmera définitivement que Marc Thirion a bien existé», dit-il avec une pointe d'amertume. •

 

(1) Nous avons pris contact avec la Délégation générale pales-tienne a Bruxelles et l'ambassade de Syrie, mais nous nous sommes heurtés à des fins de non-recevoir.

 

« LA BELGIQUE DOIT ENVISAGER QU'IL EST ENCORE EN VIE »

Journaliste et professeur franco-libanais, Antoine Sfeir dirige les « Cahiers de l'Orient » à Paris. Il préside également le Centre d'études et de réflexions sur le Proche-Orient et est professeur en relations internationales. Outre-Quiévrain, il est considéré comme une sommité et souvent consulté dans de nombreux médias à propos de questions d'actualité touchant au Moyen-Orient. Sfeir a aussi la particularité d'avoir été enlevé à Beyrouth à la même époque que Marc Thirion. Il l'a raconté naguère dans la rubrique « Le jour où... » de Paris Match.

 

Extraits : «Ils me suspendent dans le vide pour m'impressionner. (...) Je suis conduit dans une petite pièce deux étages plus bas. J'entends une voix: "Quel est ton travail ?" - "Je suis journaliste." - "Et quoi encore?" Je reçois une grande gifle qui claque sur mon oreille. Mes ravisseurs m'accusent: "Non, tu n'es qu'un menteur, un espion, un copain des milices de droite !" Ils cherchent à m'humilier: "Insulte le Christ, donne-nous ta croix", crient-ils, tentant de m'arracher le petit pendentif en or que je porte encore aujourd'hui autour du cou. Je refuse et leur demande : "Vous, qui êtes-vous ? - "Le FPLP", répondent- ils (...) Je reçois une nouvelle gifle. Devant moi : Teysier Koubaa, à l'époque porte-parole du FPLP à Beyrouth, aujourd'hui vice-président du Conseil national palestinien. Je l'apostrophe : "Non, pas vous ! Vous n'êtes pas des voyous !" Il a l'air très en colère : "Tu es dans un sale pétrin. Tu es accusé d'être le patron des réseaux israéliens au Liban." (...) Ils me poussent dans une autre pièce d'où je perçois des cris et des hurlements. Je commence à avoir la bouche très sèche. Ils me répètent : "Tu es un espion, comme ton ami le journaliste belge Marc Thirion, que tu entends à côté." »

 

Actuellement en Egypte, Antoine Sfeir nous raconte la suite: «J'ai eu la chance d'être relâché et c'est alors que j'ai décidé de quitter le Liban pour m'installer en France. On n'a jamais revu Marc Thirion depuis lors, mais on n'a jamais eu non plus la preuve qu'il ait été tué. Dans ces conditions, les autorités belges devraient rester mobilisées pour la recherche d'un vivant. Car il est tout à fait possible que cet homme soit encore en vie. En 1977 et plus tard, de nombreuses personnes kidnappées ont été transférées dans les prisons syriennes. Sans état civil, sans nationalité, avec un billet d’écrou vers l'oubli. Il doit être envisagé qu'il se ait pu se retrouver dans un de ces convois et qu'aujourd'hui, il croupisse encore dans une prison de Syrie. »

 

«SANS CORPS, IL N’Y A PAS DE DEUIL POSSIBLE »

Annie, la maman de Marc, est décédée il y a quelques semaines à peine. Sans relâche, tant qu'elle en a eu la force, cette femme a multiplié les démarches, souvent appuyées par Pierre Billen, pour trouver ce qui était arrivé à son fils. C'est dans son appartement bruxellois que nous rencontrons les deux frères cadets du disparu. Alain est de passage. Il est revenu récemment d’Australie où il a construit sa vie depuis de nombreuses années. Gérald vit en Belgique. Deux hommes partagés entre un besoin de vérité et un désir renforcé par le départ de leur maman de peut-être enfin tourner la page. Mais l'émotion revient vite lorsqu'ils nous parlent de ce Marc Thirion qu'ils ont mieux connu que quiconque. Ils nous le décrivent sous les traits d'un fonceur, un peu bagarreur et tête brûlée, mais aussi d'un jeune homme encore en construction qui vivait avec passion la recherche de l'info. Avec l'inconscience de sa jeunesse, il allait à droite et à gauche au péril de sa vie parce qu'il croyait que c'était son devoir. Mais il en avait assez. La coupe était pleine. Il voulait revenir en Belgique, se sentant de plus en plus danger au Liban. Il s'en était ouvert à Gérald, le dernier membre de sa famille à lui avoir parlé, très peu de temps avant sa disparition. Lorsque Gérald et Alain parlent, Marc est de nouveau vivant. Il est là devant leurs yeux, leur criant une évidence, un incontournable dans ce genre de drame. Sans corps, sans rien savoir de ce qui lui est arrivé, il est impossible de faire le deuil d'un proche. Dans un carnet écrit par leur maman, la sœur et les frères de Marc ont retrouvé ces phrases qui datent de peu de temps après la disparition :... «la vérité, oui - oui - enfin, je veux savoir où est Marc - qu'on me dise ce qu'on lui a fait, qui et pourquoi ? Je ne ferai état des choses que je sais et que j'ai vécues qu'en respectant la plus stricte vérité et avec dignité. Mais je veux qu’elles servent. Sinon à notre fils, à tous les journalistes vivants - belges ou étrangers - pour qu'ils soient mieux protégés et aidés que ne l'a été Marc. »

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