Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le site de Michel Bouffioux

AMBIANCE GORE A LA CARRIERE DE LA REGION WALLONNE...(08/09/2011)

Publié le 8 Septembre 2011 par Michel Bouffioux in Paris Match Belgique

Une citation à comparaître au tribunal par rapport à cet article vient de me parvenir ce... 5 novembre 2015.  Elle m'est envoyée par Monsieur G., représenté par Me Jean-Luc Dessy.  Pour rappel, à l'époque de cette enquête, j'avais proposé à Monsieur G. d'exprimer son point de vue, ce qu'il avait décliné, me renvoyant vers sa hiérarchie. L'article n'avait fait l'objet d'aucune demande de rectification ou de droit de réponse à l'époque. Depuis lors, Monsieur G. n'a jamais repris contact avec moi pour me signaler une évolution qui lui aurait été favorable dans cette affaire. Je me serais fait un devoir dans ce cas de l'évoquer. C'est donc au travers de cette citation que j'apprends que "ces faits ont fait l'objet d'enquêtes judiciaires qui se sont soldées par des classements sans suite et un acquittement prononcé par le tribunal correctionnel de Namur, le 24.10.2014".

Trois ans plus tôt, mon enquête journalistique a été faite en proposant à toutes les parties de s'exprimer.

La citation que je viens de recevoir est ici accessible en PDF (cliquer plus bas sur le lien "Citation G2 PDF").

 

 

       Enquête  publiée dans l'hebdomadaire "Paris Match Belgique", le 8 septembre 2011.

 

DES PIERRES QUI VALENT DE L'OR 

 

Carrière Région Wallonne photo 2

  Carrière Région Wallonne photo 1

Accusations relatives à des détournements de matériaux, des fausses factures, la tenue d'une caisse noire, du harcèlement... A la carrière de la Région wallonne située au lieu-dit de Gore (Sclayn), on ne fait pas qu'extraire la pierre et la tailler. Entre les pauses, certains règlent leurs comptes ! En toute discrétion... Trois ans que les délations vont dans tous les sens, sans connaître de médiatisation. Même pas lorsque l'un des accusateurs, mis en cause par ceux qu'il dénonçait, a tenté de se suicider. Pas plus lorsqu'un haut fonctionnaire responsable de la carrière a été perquisitionné et a avoué des détournements de main-d'œuvre à son domicile. Toujours pas après l'ouverture d'une demi-douzaine de dossiers pénaux, fruits de plaintes croisées entre membres du personnel !

     

Ici, les ouvriers travaillent dur. Par tous les temps. Pour des salaires modestes qui ne sont certainement pas en adéquation avec leur impressionnant savoir-faire. Ils extraient la pierre, la taillent au millimètre, la transforment en une multitude d'objets. Des bancs, des jardinières, des bornes, des fontaines qu'ils livrent sur commande aux acteurs publics wallons. Leur talent est également précieux pour la collectivité quand il s'agit de restaurer des ouvrages d'art ou des bâtiments classés. Bienvenue à Sclayn (Andenne), au lieu-dit de Gore, en bord de Meuse, sur le site d'une carrière achetée en 1923 par le défunt ministère des Travaux publics et léguée ensuite à la Région wallonne.

 

Derrière leur apparence d'hommes solides et taciturnes, ces tailleurs de pierre sont inquiets. Fragilisés. Depuis longtemps. En cause, le manque d'effectifs et de moyens matériels et des interrogations récurrentes, pas toujours fondées, sur la pérennité de leur carrière. Aussi, pour nombre de contractuels, un malaise plus profond, plus personnel, lié à un contexte très pesant. Réclamant l'anonymat avec autant d'insistance qu'un opposant chilien du temps de Pinochet, un tailleur de pierre nous brosse le décor : « Pas mal de personnes qui travaillent ici ont été formées sur le tas. Il s'agit de gagner sa croûte, pas de s'enrichir. Pas question de se retrouver sur le marché de l'emploi ! Et encore moins aujourd'hui qu'hier. Alors, faut pas chercher d'histoires avec la direction. Même quand il y a des magouilles, des fraudes ou des abus. On bosse. En plus, depuis l'affaire F., il y a une certaine méfiance entre ouvriers qui n'existait pas auparavant. »

 

« L’affaire F. » ? L’appellation trouble le principal intéressé, que Paris Match a rencontré dans les environs de Huy : « II faudrait plutôt parler de "l'affaire G.", du nom du chef d'exploitation de la carrière ! » réagit-il. « Moi, je n'ai rien à me reprocher. J'ai dénoncé des magouilles et je me suis fait virer. Après vingt-huit ans de bons et loyaux services ! Cet étouffement en règle ordonné par de hauts fonctionnaires du Service public de Wallonie (SPW) m'a anéanti. » Au plus fort de ses démêlés avec le chef d'exploitation de la carrière, F. a tenté de se suicider, et pour endiguer la progression d'une profonde dépression, cet homme qui n'avait aucun antécédent psychiatrique a été hospitalisé pendant cinq semaines. « Notre famille a vécu une histoire de fous», dit-il.

     

F. était à la fois le gardien de la carrière et un administratif polyvalent s'occupant aussi bien des fiches de salaires du personnel que de la facturation. Ce double statut lui permettait de bénéficier d'un grand appartement de fonction situé au-dessus des bureaux administratifs. «A la fin des années 1990, on m'a proposé cet avantage en nature pour assurer une présence constante sur le site. La Région wallonne voulait prévenir des vols et des détournements de matériaux», explique-t-il.

 

Il nous montre un courrier élogieux écrit en 1998 par un haut fonctionnaire wallon qui avait, à l'époque, la responsabilité de la carrière : « II est impératif de choisir le gardien parmi le personnel. (...) Le dépôt d'explosifs doit faire l'objet d'une surveillance particulière. (...) Les produits de la carrière suscitent la convoitise. (...) L'agent désigné doit donc bénéficier de la confiance de ses supérieurs. C'est pourquoi mon choix s'est porté sur la candidature de Monsieur F, en fonction depuis quinze ans à mon entière satisfaction, qui gère également tout le suivi administratif journalier de la carrière (suivi des commandes, tenue des feuilles de paie, relations avec la direction, etc.). »

     

F. poursuit: « Ma nomination dans cette fonction de surveillance faisait suite à un premier scandale qui a été étouffé par la Région wallonne alors qu'il aurait dû être porté à la connaissance des autorités judiciaires. Entre 1996 et 1998, B., le chef d'exploitation, faisait travailler deux ouvriers pour son profit personnel. Des pierres taillées étaient vendues à des particuliers, sans facturation. Ce fonctionnaire s'était fait construire un escalier à son domicile par des ouvriers de la carrière. Depuis son arrivée à Sclayn, son train de vie était en constante amélioration : il partait trois fois par an en vacances. Lors de l'un de ses voyages, j'ai découvert qu'il tenait une comptabilité parallèle relative à son commerce illicite. J'ai dénoncé les faits à C.D., son supérieur hiérarchique, lequel a transmis à l'étage supérieur. La direction générale a décidé d'écarter l'intéressé plutôt que de déposer plainte. Muté dans une autre branche de l'administration wallonne, B. y continue sa carrière. »

     

Des mesures préventives avaient été prises, poursuit F. : « Après "l'affaire B.", on a interdit toute vente à des particuliers. Mais au bout de quelques mois, les cassons et autres chutes de pierre étaient en excédent sur le site. Il a donc été convenu que nous pouvions monnayer ces déchets, qui intéressent les entreprises et les particuliers qui font des travaux de terrassement. Toutefois, l'interdiction formelle de vendre des pierres taillées aux privés demeurait, afin d'éviter les détournements de main-d'œuvre et de matériau. Ces produits finis restaient exclusivement destinés au secteur public. »

 

Dix ans passent. Selon F., sans dysfonctionnement. Le 27 mai 2008, une note du ministre wallon Michel Daerden désigne G. comme chef d'exploitation de la carrière en remplacement de T., qui a atteint l'âge de la pension. "Ce fonctionnaire venait de I Administration des bâtiments et des routes », explique F. « Au début, l'ambiance était cordiale. G. nous rendait visite tous les jours dans notre privé, notamment pour manger. Nos femmes étaient devenues amies. On est même partis ensemble en vacances en décembre 2008...»

     

Mais le climat se dégrade. « Au fil du temps, nous nous sommes rendus compte que nous n'avions presque plus d'intimité », dit encore F. « Et puis, j'ai été interloqué par certaines libertés prises par G. Il utilisait le véhicule mis à sa disposition par l'administration à des fins privées. Il s'agit d'un 4x4 dont il avait fait teinter les vitres et retirer les gyrophares ainsi que tous les sigles désignant son appartenance à la Région wallonne. Ce travail avait été réalisé aux frais du contribuable par son beau-frère, qui a un garage à Seraing... Le même beau-frère, bien entendu, faisait aussi les entretiens. Quand G. faisait le plein, sa compagne passait derrière lui pour remplir le réservoir de son véhicule privé sur le compte de la Région wallonne. Il m'imposait de lui octroyer des chèques-repas pour des jours où il ne travaillait pas. Il utilisait des locaux de la carrière pour stocker des affaires personnelles. En résumé, il essayait de grappiller des avantages indus par tous les moyens... »

     

L'ex-gardien-comptable de la carrière de Gore poursuit son réquisitoire: «Tout en m'offrant une amitié qu'il ne fallait surtout pas révéler aux autres membres du personnel, ce manipulateur me faisait régulièrement des menaces. Dans un premier temps, il a contesté que le logement de fonction me revienne plutôt qu'au chef... c'est-à-dire lui. Je croyais qu'il me charriait. En janvier 2009, le ton a commencé à se durcir : je devais arrêter toute demande d'amélioration du confort de mon appartement, au risque de perdre ma place. Il me disait qu'il pourrait être décidé par le SPW de me faire retourner sur la carrière au motif que je n'avais pas assez de travail administratif, ce qui était totalement faux. Ensuite, c'est allé crescendo..»  

     

Une discussion privée entre les compagnes respectives de G. et de F. met le feu aux poudres. «Au printemps 2009, mon épouse a appris de la concubine de G. que celui-ci s'épanchait auprès du personnel de la carrière sur mon salaire et mes conditions de travail afin de me décrédibiliser. Du coup, elle a révélé à la femme de G. que ce dernier avait eu de manière répétée des propos déplacés à l'encontre d'une femme de ménage qui ne lui déplaisait pas. A partir de là, je suis vraiment devenu une cible à abattre. Je n'ai plus été convoqué aux réunions de travail. Il me tournait le dos quand je lui disais bonjour. La communication des ordres ne se faisait plus que par mail. »

 

Dans ce climat délétère, F. explique qu'il a surpris G. en train de photocopier des documents personnels subtilisés dans son bureau. Ce qui l'aurait définitivement conduit à sortir ses griffes, surmontant la crainte de perdre sa place: «Avec mon épouse, on a pris des photos de chargements suspects, notamment de pierres taillées, au profit de particuliers, sur le site de la carrière. J'ai pu prouver - photo à l'appui - la présence étonnante d'une camionnette avec remorque devant la maison que G. est en train de se faire construire. Cette camionnette appartient au plus gros client privé de la carrière, une entreprise de terrassement qui vient officiellement charger des tonnes de casson. Le même jour, nous avons constaté que G. s'était fait livrer des palettes de pierres taillées. Pour moi et d'autres personnes qui connaissent bien la production de Sclayn, les palettes que nous avons photographiées proviennent de Gore ! Il n'y a qu'une autre carrière en Belgique qui aurait pu fournir de pierres de cette nature, il suffirait à des policiers avisés de demander à G. où il a fait ses courses et par qui il s'est fait livrer. »    

     

En juillet 2009, pendant la fermeture annuelle du site, la société qui en assurait le gardiennage fait plusieurs rapports qui apportent de l'eau au moulin de F. « Ces constats dénonçaient la présence de voitures de particuliers sur le site alors qu'il était officiellement fermé. Un ouvrier, qui est aussi connu comme l'une des personnes qui participent aux beuveries du vendredi après-midi avec le chef d'exploitation, procédait à des chargements de pierre avec l'aide de son fils, alors qu'il était bien évidement réputé être en congé. Interpellés, les clients inattendus ont revendiqué l'autorisation de Monsieur G. qui a, en effet, donné son blanc-seing à la société de gardiennage pour que cela n'aille pas plus loin. Mais moi, quand j'ai appris cela, j'ai pris copie des rapports de surveillance et j'ai dénoncé les faits à C.D., le supérieur direct de G. au sein du SPW. »    

 

L'ingénieur C.D. est le même fonctionnaire qui, dans les années 1990, avait mis fin aux pratiques douteuses d'un précédent chef d'exploitation. Après une rapide enquête, il prend le parti de F. Le 25 août 2009, C.D. convoque G. à une réunion au sommet à Liège à la Direction générale des voies hydrauliques (DGO2), dont dépend la carrière de Gore. La question des ventes aux particuliers est abordée, de même que la gestion d'une « caisse noire », transmise d'un chef d'exploitation à l'autre depuis des années. G. vacille et, d'après un procès-verbal rédigé par C.D., il envisage alors de demander sa réintégration à l'Administration des routes.

   

Début septembre 2009, l'affaire prend un tour judiciaire. F. ayant été hospitalisé à la suite d'une tentative de suicide, son épouse dépose plainte pour harcèlement, dénonçant en même temps les détournements de matériaux. Quelques jours après cette plainte, F. confie le facturier de la carrière aux policiers andennais : « Cela établissait l'existence de dépenses incongrues, notamment pendant des périodes de congé. Ainsi G., qui fait construire, se rend dans une scierie à Sclayn et se fait livrer des bois. Ensuite, la facture arrive à la carrière. Il y a aussi du petit matériel : polisseuse, perceuse à percussion, miroir sanitaire... Toutes choses qui ne se sont jamais retrouvées à la carrière mais qui ont bel et bien été payées par elle. Le plus important, c'était les factures pour livraisons de "déchets de pierre" à des privés. L'un d'eux, pour exemple, a payé officiellement 3835 euros pour près de 300 m3 de cassons. C'est beaucoup, il doit avoir une fameuse terrasse... Mais quand les policiers sont allés chez ce monsieur, ils ne l'ont pas trouvée, cette terrasse ! Pas un seul mètre cube de cassons ! Mais il y a des pillasses, des bordures et des tablettes. Soit de la pierre taillée qui vaut au moins cinq fois plus!»

   

Le 2 octobre 2009, l'ingénieur C.D. propose à la direction générale des voies hydrauliques que « G. soit écarté de sa fonction de gestionnaire de la carrière » et, deux semaines plus tard, le 20 octobre, il lui envoie une demande d'explications et de justifications concernant «les manquements constatés dans la gestion de la carrière ». Incisives, les questions portent sur ces particuliers repérés sur le site à une époque de fermeture annuelle de la carrière. Sur la présence, à ces occasions, d'un ouvrier officiellement en congé qui procédait au chargement d'éléments en pierre : « Je désire connaître les quantités de matériaux (pierres taillées et déchets) qui sont mis à la disposition de personnes privées, voire même d'entreprises ; comment sont prises en compte dans la comptabilisation générale les matières sortant du site? Comment se fait-il que le volume de factures adressées au privé soit en régression alors que des rumeurs publiques persistantes font mention d'une vente systématique, sans que la hiérarchie et la direction soit informées ? Pour quelle raison avez-vous mis fin à la traçabilité des commandes et réalisations, notamment au niveau des tailleurs ? Pour quelle raisons utilisez-vous le véhicule de I administration pendant vos périodes de congé et week-end, y compris pour faire des transports de matériaux? Cette utilisation se fait toujours, alors que cette interdiction vous a été rappelée. Pour quelles raisons ne tenez-vous pas un livret de courses de votre véhicule?»

   

L'ingénieur C.D. ne recevra jamais de réponse... En tous cas, pas celle qu'il espérait. Car, en cette fin d'octobre, coup de théâtre : ce sont les actions de G. qui reviennent subitement à la hausse ! Le 28 octobre, en effet, le directeur général de l'administration du personnel du SPW nomme définitivement G. dans sa fonction de chef d'exploitation de la carrière de Gore ! Sans préjuger de la culpabilité de l'intéressé, les motivations de cette décision administrative laissent perplexes, le haut fonctionnaire wallon louant en effet « le travail accompli par Monsieur G. au cours de l'année qui s'est écoulée et l'apaisement des tensions sociales au sein de la carrière de Gore ». Faut-il en rire? A ce moment, G. était tout de même l'objet de rapports défavorables de son supérieur hiérarchique direct, d'une plainte pour harcèlement instruite par l'auditorat du travail de Namur et d'une dénonciation pour détournements, faux et usage de faux en cours d'information par le parquet de Dinant. En outre, lui-même avait déposé plusieurs plaintes pénales contre F. pour insultes, menaces, etc. «Apaisement des tensions sociales», soit.

 

La roue n'a pas fini de tourner. Début novembre 2009, une lettre anonyme est envoyée à la DGO2 à Liège, accusant l'ingénieur C.D. de détournements divers et d'avoir commandé à des ouvriers de la carrière de réaliser des travaux chez lui et des membres de sa famille. Très promptement dans ce cas-ci, la DGO2 dénonce les faits à la justice liégeoise qui, aussi rapidement, met l'affaire à l'instruction. Le 1er décembre, les bureaux de l'ingénieur C.D. sont perquisitionnes. Confronté aux policiers liégeois et à une enquête interne du SPW recelant les aveux des ouvriers concernés, C.D. reconnaît le détournement de main-d'œuvre, tout en affirmant que, pour le reste, la lettre anonyme est « mensongère et calomnieuse ».

 

Dès le 8 décembre, C.D. est suspendu par son directeur général dans l'intérêt du service. Pour l'honneur, ce fonctionnaire poursuivra néanmoins la dénonciation d'autres faits à charge de G. en déposant le 22 décembre 2009 devant Danielle Sarlet, la secrétaire générale du SPW. Extrait explicite de cette audition : « Depuis décembre 2008, des ventes ont été déclarées comme des ventes de déchets, alors qu'il s'agissait de pierres finies. Je dépose deux factures reprenant la vente de cassons alors que, sur place, il s'agit de magnifiques pilastres d'entrée de propriété dont le coût de production est sensiblement supérieur au montant facturé. »

   

Quelques jours plus tôt, C.D. avait fait aussi des déclarations sans ambages dans le cadre de l'enquête de l'auditorat du travail de Namur, affirmant être «témoin ou suffisamment informé» de faits qui « montrent que le comportement de G. à l'encontre de F. traduit une arrogance certaine conduisant à intimider, dégrader F, voire même à dénier la qualité de son travail ». Nonobstant, l'enquête menée par l'auditorat du travail de Namur a été classée sans suite. Elle s'est appuyée principalement sur une évaluation du Service de prévention et de médecine du travail (SPMT) très favorable à G. Un rapport dans lequel on peut lire que le chef d'exploitation de la carrière est un « responsable humain et respectueux qui apporte beaucoup de valorisation aux ouvriers ». Tandis que « le conflit et le mal-être de F. sont basés sur un refus de sa part de la nouvelle autorité de son responsable».

   

Fin du débat? Pas pour l'avocat de F., qui a répliqué très fermement dans une lettre envoyée à l'auditeur du tribunal du travail de Namur: «II ne s'agit pas d'un rapport d'un conseiller en prévention mais d'un réquisitoire dressé unilatéralement à charge de F. et qui est erroné dans plusieurs de ses constatations de faits. (...) » D'une encre trempée dans le vitriol, le conseil de F. dénonçait, outre des erreurs factuelles et autres affirmations non vérifiées, la méthode d'évaluation du SPMT : « A quel titre le conseiller en prévention a-t-il fait choix des onze travailleurs sur dix-sept pour être entendus et n'a-t-il pas entendu les autres ? Il semblerait qu'il ait été question des agents qui souhaitaient s'exprimer et qui, dès lors, ont pu être choisis sur base de l'influence qu'avait sur eux Monsieur G. On sait que c'est un problème qui est particulièrement important dans les phénomènes de harcèlement. » De fait, des témoins favorables à F. n'ont pas été pris en compte dans le rapport querellé, tel l'ingénieur C.D. ou T., l'ancien chef d'exploitation. Par contre, le point de vue de G. y a été entièrement adopté : « La relation entre G. et F. s'est envenimée à partir du moment où le responsable a recadré F. et ne lui a pas accordé les avantages dont il bénéficiait auparavant (augmentation salariale, frais d'aménagements conséquents...). »

   

Le 18 janvier 2010, entendu par sa hiérarchie à Liège, G. enfonce le clou. Extrait du procès-verbal : « Monsieur L. (NDLR : le directeur général des Voies hydrauliques) demande à G. quel est son avis sur ce qui était caché à son arrivée. G. répond qu'il s'est posé des questions et a réalisé des comptes par rapport aux coûts. (...) Sa conclusion est que des choses sont parties (...) Il remarque que les hommes commencent à parler. Ils lui ont parlé de jardinières et de dalles qui auraient été placées chez du personnel. Il estime qu'il n'est pas possible de réaliser ce genre de choses tout seul. Plusieurs personnes doivent faire le travail... L. pense qu'en effet, tout le monde devait être au courant mais que les gens craignaient de parler car "tout le monde tenait tout le monde". G. précise que le déclencheur a été son refus de payer certaines choses à F. En effet, celui-ci bénéficiait d'avantages énormes. Toute la conciergerie a été équipée aux frais de la Région wallonne. F. lui a demandé de payer des stores et quand G. a refusé, il lui a répondu que l'ingénieur D. était d'accord. Il lui a demandé de rembourser une amende de roulage, ce que G. a également refusé. Il lui a également demandé le paiement d'une salle de bains pour un montant de 13 000 euros... »

   

Lors de cette réunion, G. est aussi interpellé sur la fabrication par les ouvriers de carrière d'une fontaine destinée à T., l'ancien chef d'exploitation. Coût : 8 000 euros en heures en travail et 2 000 euros de pierres. Un ouvrage installé en mai 2009 chez l'heureux retraité. G. se défend en disant qu'il a autorisé ce travail sur les injonctions de l'ingénieur C.D., qui lui aurait conseillé de mentir à la hiérarchie en cas de questions. Sont aussi évoqués des « dossiers détenus par F. sur certains dirigeants de la carrière », et la vente par G. sur eBay de dix-huit containers appartenant à la Région pour un montant ridicule de 2 000 euros. Dixit G., « cet argent a servi à améliorer le confort des hommes ». Traduction : cette vente n'a pas enrichi les caisses de la Région wallonne... On parle aussi de la caisse noire qui est présente depuis des années sur le site. Conclusion du directeur général L. : « G. a agi dans un système. Il n'est pas le premier responsable mais il est vrai qu'en cas de problème, les responsabilités retombent souvent sur "la main qui agit". Ce que G. a fait n'était pas tout à fait normal. Une caisse noire, par exemple, donne une apparence de facilité, mais il y a moyen de travailler normalement tout en respectant les règles. »

 

Interrogé par la même instance, le 20 janvier 2010, F. maintenait son point de vue. S'il a eu des ennuis avec G., c'est parce qu'il n'a pas voulu fermer les yeux sur les malversations du chef d'exploitation. Extrait du P-V: « F. explique que G. réalisait des ventes de cassons pour les particuliers et ce, notamment, à son profit. (...) F. possède un ensemble de factures relatives à des ventes de cassons à des particuliers. Or, les officiers de police seraient allés chez ces particuliers chez lesquels il n'y avait pas de cassons, mais bien des tablettes valant beaucoup plus. Selon lui, les particuliers payaient en liquide. »

   

En février 2011, F. a été licencié pour absence prolongée. «Aujourd'hui encore, des ouvriers me renseignent», dit-il. « Rien n'a changé à Gore ! Des ouvriers travaillent encore au profit personnel du chef d'exploitation. »


RONDES PROGRAMMÉES

Dans trois rapports de surveillance rédigés en juillet 2009, la société ML Security a dénoncé des chargements de pierres sur le site de la carrière alors que celle-ci était fermée pour cause de congés annuels. Le patron de la société de gardiennage nous a déclaré : « Peu de temps après avoir rédigé ces constats, j'ai reçu un coup de téléphone de Monsieur G., le chef d'exploitation. Il m'a demandé pourquoi j'étais si précis dans mes rapports et il m'a ordonné d'effectuer mes rondes à des horaires qui seraient désormais connus à l'avance. Par exemple, tel jour entre 9 heures et 11 heures la matin. C'était tout à fait anormal. »


« IL N'Y A JAMAIS EU DE MONSIEUR PROPRE À GORE »

Plusieurs ouvriers encore en poste à Gore et d'autres qui ont quitté la carrière ont accepté de témoigner dans le cadre de cette enquête (1). Tous - sauf un dont nous avons appris qu'il avait fait rapport de son entretien à G. - nous ont parlé d'un climat de travail très particulier. Lequel se perpétue d'un chef d'exploitation à l'autre depuis très longtemps. Les principaux dysfonctionnements, ceux qui reviennent dans les heures de discussions que nous avons eues, sont les suivants : détournements de main-d'œuvre (des ouvriers travaillent parfois pour leur compte, rapportant à domicile le fruit de leur ouvrage, d'autres font des prestations « externes » à la demande du chef d'exploitation : voir la fontaine, le cas C.D., d'autres plus récents selon certains témoins), détournements de matériaux très aisés à mettre en œuvre (voir l'article), que soit en termes de produits finis ou de déchets (pas de contrôle efficace au niveau de la pesée), des phénomènes de clan (il y a les « amis » du chef et les autres, ce qui a des conséquences en termes d'exigences de travail). Les beuveries sont fréquentes, particulièrement les vendredis après-midi. Le chef d'exploitation apportant lui-même les bacs de pils...

    (1) Nous évoquons ici des témoignages enregistrés de personnes dont nous préservons l'anonymat mais qui, dans des conditions de prudence similaires, sont disposées à les confirmer dans le cadre d'une procédure judiciaire.


DES VOITURES ET UNE CAMIONNETTE

Carrière Région Wallonne photo 3   Carrière Région Wallonne photo 4

 

L'entreprise G. est l'un des principaux clients privés de la carrière. Ses véhicules viennent régulièrement charger des cassons sur le site de Sclayn, déchets qui sont ensuite utilisés dans des travaux de terrassement. On peut partager l'étonnement de F. qui a constaté la présence d'une camionnette, la remorque vide, devant le domicile de son chef d'exploitation, qui est en train de construire. Selon F., il serait tout à fait aisé pour la justice et l'administration de vérifier si les pierres photographiées en arrière-plan proviennent de la carrière. Sur la photo suivante, celle où l'on aperçoit deux véhicules et un avertissement de danger sur un panneau orange, se trouve la « voiture banalisée » du chef d'exploitation : plus de gyrophare, plus de sigle de la Région, vitres teintées... Sur le cliché à côté, un autre véhicule de la carrière, dans son état original celui-là.


UN AUDIT EST INDISPENSABLE   

Ce n'est évidemment pas à Paris Match de trancher entre toutes ces versions contradictoires, dont il ressort qu'il y a eu et qu'il y a peut-être encore des détournements à Sclayn. A tout le moins, le gouvernement wallon serait bien avisé de commander à un acteur extérieur au SPW un audit sérieux sur le fonctionnement passé et actuel de la carrière de Gore. Deux de ses membres sont particulièrement concernés par ce dossier : Benoît Lutgen (Travaux publics), en partance comme on le sait, en tant que responsable fonctionnel de la carrière, et Jean-Marc Nollet (Fonction publique), en ce qui concerne le volet disciplinaire.

 

NO COMMENT GÉNÉRALISÉ

Paris Match a proposé à C.D. de s'exprimer mais l'ingénieur a décliné, étant l'objet d'une enquête disciplinaire et d'une instruction judiciaire. Le chef d'exploitation G. a également refusé de répondre à nos questions, au motif que la communication à propos de la carrière était assurée par sa hiérarchie. Il nous a donc renvoyé vers le directeur B., lequel nous tenu un langage similaire en nous conseillant de nous adresser à l'échelon supérieur, à savoir le directeur général L., évoqué par ailleurs dans ces pages. Monsieur L. nous déclarant enfin qu'il serait bien imprudent pour lui, à ce stade, de déclarer quelque chose alors que des procédures disciplinaires et judiciaires sont en cours...

 

Commenter cet article