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Le site de Michel Bouffioux

"La prison n'est pas une thérapie psychiatrique" (30/10/2008)

Publié le 30 Octobre 2008 par Michel Bouffioux in Paris Match Belgique

QUE SE PASSE-T-IL DANS LES ANNEXES PSYCHIATRIQUES DES PRISONS BELGE? 


- Enquête évoquée sur le plateau de l’Info Confidentielle Paris Match sur RTL/TVI, le 26 octobre 2008 et publiée dans l’hebdomadaire Paris Match (Belgique), le 30 octobre 2008 -


Sur le plateau de l’Info Confidentielle Paris Match, ce dimanche, Rita De Boeck a voulu attiré l’attention sur les conditions de détention dans les annexes psychiatriques des prisons belges : « Mon fils a été l’objet d’un traitement inhumain et dégradant à l’annexe psychiatrique de la prison de Forest. Envoyé en défense sociale pour être soigné, il s’est retrouvé pendant plusieurs mois dans une  prison surpeuplée et sale où il ne recevait plus les soins dont il avait besoin ! ».

 

La famille T. réside dans le Brabant wallon. Milieu huppé, grosse villa, beaucoup d’argent. Papa (56 ans) est un avocat d’affaires d’origine américaine qui plaide pour de grandes multinationales. Maman (52 ans) est interprète ; elle exerce pour le compte de plusieurs ministères. Leur fille, âgée de 22 ans, grâce aux moyens financiers disponibles, a pris son « autonomie » depuis plus de six ans déjà pour aller étudier à l’étranger. Une manière diplomatique d’écrire qu’elle a voulu échapper à une atmosphère familiale étouffante.

 

En cause, les difficultés d’un couple, séparé de fait mais vivant sous le même toit. En but à des affrontements récurrents sur la manière de gérer la personnalité complexe de leur fils, Peter. Agé de 24 ans, diagnostiqué « borderline » par les psychiatres, ce jeune homme séjourne depuis plus de quatre mois à l’annexe psychiatrique de la prison de Forest. Un lieu de détention qu’il pourra prochainement quitter « à l’essai », pour être transféré vers un établissement psychiatrique dans le sud du pays. « Durant tout son séjour en prison, Peter n’a jamais reçu l’aide thérapeutique dont il avait un impérieux besoin pour ne pas sombrer. Ses conditions de détention, comme celle de tous ceux qui résident là, étaient déplorables », accuse sa mère, Rita De Boeck.

 

« Les germes des difficultés existentielles et psychologiques de Peter étaient déjà présents avant sa naissance », explique-t-elle. « Au septième mois de ma grossesse, il a fait un premier arrêt cardiaque. Il en a réchappé, mais l’accouchement fut très difficile. Deux jours après sa naissance, il a fait un autre arrêt cardiaque et c’est une nouvelle fois de justesse qu’il a eu la vie sauve. Les médecins lui ont diagnostiqué de la bradycardie. En d’autres termes, son rythme cardiaque était trop lent. Afin de l’accélérer, Peter s’est vu prescrire de l’atropine et de la caféine. (Ndlr : l’un des effets secondaires de l’atropine est d’accentuer les sensations douloureuses… Quand à la caféine, tout le monde connaît ses effets excitants.) Conséquence évidente : Peter dormait peu et mal. Il criait beaucoup. Il était terriblement nerveux. Récemment, un psychiatre a estimé que mon fils garde des séquelles de cette époque sous forme d’un “minimal brain damage”. Des lésions microscopiques au cerveau qui pourrait faciliter l’apparition de troubles comportementaux (énervements, intolérance, crises de nerfs) en raison d’une sensibilité cérébrale particulière. »   

 

Inquiète pour la santé de son fils, Rita De Boeck s’en est donc beaucoup occupé. En le surprotégeant ? Des rapports de psy qu’elle nous donne à lire parce qu’elle ne veut rien cacher le suggèrent, mais elle dément : « Mon rôle de mère consistait à être disponible pour mon fils, mais il n’y a jamais eu d’enfant-roi dans notre maison.» Le temps passant, le bébé qui ne dormait pas deviendra un enfant turbulent et complexe. « A l’école, il courait dans tous les sens », explique Rita. « Par moment, il n’était qu’une boule de nerfs dont on ne savait que faire et, à d’autres moments, il pouvait se trouver dans un état d’hyper-concentration. Il se sentait très vite frustré… » Malgré ses difficultés, Peter a pu connaître une scolarité à peu près normale qui, selon sa maman, lui a permis de suivre pendant un semestre les cours d’une université aux Etats-Unis. En Belgique, le jeune homme fréquentait les cours en anglais de l’école américaine. Et, aujourd’hui, bien qu’il soit né en Belgique, il ne parle toujours que la langue de Shakespeare.

 

Selon sa maman, un événement malheureux va être le déclencheur de nouvelles difficultés existentielles pour cette personnalité fragile. « Il était très proche de sa grand-mère paternelle, qui était d’expression anglophone. Elle est morte lentement d’une grave maladie alors que Peter était âgé de 15 ans. Pour lui, elle était comme un phare au milieu de l’océan de ses tourments. Il voulait l’accompagner. Il a commencé à exprimer des phrases répétitives du genre : “Je veux mourir.” Il est devenu parfois difficilement contrôlable. Et il a multiplié les “expériences” destructrices. Consommation de drogues, d’alcool, de médicaments. Automutilations, tentatives de suicides. Accès de violence. On a vécu l’enfer. Mais avant qu’il soit incarcéré, les choses allaient en s’améliorant. Il ne parlait plus de mort et il gérait de mieux en mieux ses émotions grâce au soutien d’un thérapeute comportemental. Le pire était derrière nous. J’en suis persuadée, malgré cette crise qui a causé son internement à Forest.»

 

La crise dont parle la maman de Peter date de février 2008. Avant de l’évoquer, il convient de préciser que depuis ses 18-19 ans, Peter a déjà connu un parcours en institution assez lourd dont témoigne Rita De Boeck : « Mon mari estimait que la psychiatrie était le seul salut pour Peter. Quand il ne le supportait plus, il demandait à un ami généraliste de lui faire un certificat pour demander sa mise en observation. C’est ainsi que mon fils s’est retrouvé pris en charge à cinq reprises par divers hôpitaux. A chaque fois, on nous l’a renvoyé en nous disant qu’il était calme et cohérent. Qu’il ne relevait pas de la psychiatrie. »

 

En 2007, le juge de paix de Wavre décide d’un « maintien à domicile » de Peter T. Le jeune homme peut sortir de chez lui autant qu’il le désire mais, à date fixe, il doit rendre visite à un psychiatre nommé par le magistrat. Selon Rita De Boeck, le contact entre son fils et son psychiatre désigné n’a jamais été bon. Peter aurait exprimé le besoin de voir un autre thérapeute et d’être placé dans un établissement psychiatrique. La maman accuse le médecin d’avoir laissé tombé son fils alors qu’elle ne trouvait pas de solution de placement pour cause de listes d’attente interminables. « Son psychiatre ne répondait plus au téléphone, aux lettres, aux mails. »

 

 

Est-ce ce contexte difficile, à cause duquel Peter aurait été privé de certains de ses médicaments, qui a conduit le jeune homme à une forte crise, le 6 février 2008 ? C’est la version de Rita De Boeck, mais il est bien entendu impossible pour nous d’en juger. Il n’est, en tous cas, pas contestable que, ce jour-là, Peter s’est mis à boire plus que de raison tout en ingurgitant du Valium. Qu’il a crié. Menacé. Qu’il a poussé sa mère. Vidé toutes les armoires de la cuisine et cassé tout ce qui tombait dans ses mains. Qu’à l’étage, il a pris une carabine à air comprimé (Ndlr : comme on en vendait autrefois dans les magasins de jouets, précise sa mère) et qu’il a tiré deux ou trois plombs dans le mur. Qu’enfin, il a saccagé la chambre de sa mère.

 

Rita De Boeck raconte : « Ce jour-là, j’ai appelé le juge de paix pour obtenir que Peter soit transféré au centre de crise de Saint-Luc ou dans n’importe quelle autre institution où il aurait pu être reçu en urgence. J’attendais une ambulance, mais c’est la police qui est venue. Les agents ont constaté les dégâts matériels qu’avait causés mon fils. Ils ont voulu acter que j’avais été aussi victime de coups et blessures. Mais je n’avais aucune blessure parce que mon fils s’en était pris essentiellement à des objets. Ils ont menotté Peter et, après un bref passage devant un juge d’instruction, il a été inculpé de coups et blessures à mon endroit, d’utilisation d’une “arme non à feu”, de menace, de destruction de bien d’autrui, etc. Et il a été jeté en prison. »

 

Entre le 8 février et le 20 juin 2008, Peter va donc séjourner à la prison de Nivelles. Ensuite, il sera transféré à l’annexe psychiatrique de Forest en vertu d’une ordonnance de la Chambre des mises en accusation (Cour d’appel de Bruxelles) ayant estimé que Peter relevait de la Défense sociale. Sans prendre position sur ce point, on signalera que cette décision judiciaire est largement contestée par Rita De Boeck. Elle nous donne à lire le rapport d’un expert psychiatre qui se trouve dans le dossier judiciaire de son fils. L’hypothèse d’un internement de Peter y est carrément qualifiée de « catastrophique » pour la santé mentale du jeune homme. Un long développement explique aussi pour quelles raisons un court séjour en hôpital psychiatrique suivi d’une psychothérapie individuelle serait préférable.

 

Début mai 2008, cette expertise sera d’ailleurs entendue par la Chambre du conseil du Tribunal de première instance de Nivelles, qui décidera la remise en liberté sous condition de Peter T. « Tout un plan avait été conçu pour le sortir de prison. Le tribunal l’avait jugé raisonnable », explicite sa maman. « Il devait répondre à toute convocation policière ou judiciaire, ne pas consommer de drogue ou d’alcool, chercher activement une place en hôpital psychiatrique et suivre une psychothérapie en attendant celle-ci. Etait aussi prévu un contrôle strict de l’assistant de justice, l’apprentissage du néerlandais et du français… Il était également prévu qu’il serait jugé par un tribunal correctionnel. Il ne s’agissait donc pas de le libérer sans qu’il soit tenu responsable de ses actes. » Toutefois, le parquet de Nivelles fera appel de cette décision et, quelques semaines plus tard, la Chambre des mises en accusation préférera renvoyer le jeune homme vers la Défense sociale en le déclarant « irresponsable » et « dangereux » pour la société.

 

Rita De Boeck conteste : « En seconde instance, les magistrats se sont basés sur le rapport d’un autre psychiatre qui a vu mon fils pendant quelques minutes. Ce n’est pas sérieux. Peter n’est pas du tout dangereux pour la société. La sanction était disproportionnée et inadéquate. On le condamnait, peut-être à vie puisque le terme est indéterminé, à être enfermé dans un système où il ne pourrait jamais recevoir l’aide thérapeutique dont il avait besoin ! » C’est bien là le nœud du problème, car la décision du tribunal était argumentée par l’idée parfaitement contraire que « le traitement psychiatrique adéquat de Peter (…) doit être envisagé sous forme de défense sociale »…

 

Il ne s’agit pas ici de contester une décision judiciaire, mais on ne nous fera pas reproche de nous interroger avec la maman de Peter sur sa correcte application. Celle-ci constate : « Les deux psychiatres et le psychologue qui ont examiné mon fils après sa crise étaient tous d’accord pour considérer qu’il pouvait souffrir d’un trouble “borderline”, qui se traduit par une instabilité, de l’impulsivité, des réactions inadéquates à certains stress… Si les experts n’étaient pas d’accord entre eux sur l’opportunité de l’interner, ils s’employaient tous à recommander différentes thérapies. Pour l’un, il fallait “une psychothérapie analytique qui puisse aller à la source des angoisses d’abandon”. Pour l’autre, “un traitement clinique d’une durée suffisante dans une unité psychiatrique spécialisée”. Pour le troisième, “une hospitalisation brève” suivie d’une “psychothérapie individuelle”… »

 

Ensuite, elle accuse : « La justice a prétendu prendre mon fils en charge pour le faire soigner… Mais pendant 9 mois, il n’a plus été l’objet d’aucune attention thérapeutique sérieuse. Je dois m’estimer heureuse d’avoir obtenu qu’il ait pu être vu dix minutes par mois par un psychiatre durant son séjour en annexe… psychiatrique ! On ne l’a pas soigné à Forest. On s’est contenté de le bourrer de benzodiazépines. En accordant si peu d’intérêt à la santé de ses détenus, la Belgique se met en infraction de la Convention européenne des droits de l’homme, et elle a d’ailleurs déjà été condamnée pour cela. On ne peut pas traiter les gens ainsi. »

 

La colère de Rita De Boeck est aussi alimentée par les conditions de détention « moyenâgeuses » imposées à son fils et à ses codétenus : cellules sales, surpeuplées, encadrement médical minimum. « Pendant ses quatre mois de détention, il a souffert d’abcès dentaires. Il n’y jamais eu moyen qu’il voie un dentiste, ni même qu’il reçoive des antibiotiques… En plus, il a vécu en permanence dans la peur car, dans ce lieu de détention, tout le monde est mélangé sans tenir compte des pathologies. Les détenus se retrouvent à trois ou quatre dans des cellules de deux. Parfois sans que chacun puisse bénéficier d’un matelas… Par contre, des cafards et des rats, il y en a pour tout le monde. Dans cet enfer, Peter a régressé. Je l’y ai visité autant que j’ai pu. Au fil du temps, il était toujours plus hébété. Perdu. Angoissé.

 

Ne parlant qu’anglais, il ne savait que très peu communiquer avec les autres détenus. Certains de ses compagnons d’infortune sont déjà restés sur ce “parking” insalubre en attente d’un transfert vers un établissement de défense sociale pendant près d’un, parfois deux ans. Peter n’aurait pas supporté un tel traitement. Après avoir entendu la plaidoirie de Me Jean-Maurice Arnould, notre avocat, la Commission de défense sociale vient d’accepter une libération à l’essai. Un transfert vers un établissement psychiatrique à Bertrix est imminent… J’en suis heureuse car cette prison qui devait le soigner allait le rendre fou ! »

 

« Des conditions de détention scandaleuses »

L’avocate Delphine Paci est présidente de l’Observatoire international des prisons. Elle confirme largement les propos tenus par la maman de Peter à propos des conditions de détention dans les annexes psychiatriques des prisons belges : « La directrice de l’annexe psychiatrique de Forest est une personne dévouée qui fait avec les moyens du bord, mais ceux-ci sont tellement inexistants que ces efforts sont vains. Les conditions de détention à l’annexe psychiatrique de Forest - mais aussi celles d’autres annexes psy en Belgique - peuvent être qualifiées sans exagération de scandaleuses. » La juriste confirme aussi la pertinence du mot « parking » utilisé par Rita De Boeck : « C’est un endroit où des gens désignés comme irresponsables par la justice sont parqués sans discernement dans l’attente, qui peut aller jusqu’à deux ans, d’une place en défense sociale. En annexe psychiatrique, on mélange allégrement les pathologies. Un “borderline” pourra avoir un schizo ou un pervers dangereux comme compagnon de cellule. Ce qui est souvent la source d’accidents, de violence. Paradoxalement, c’est aussi un lieu où les psychiatres sont aussi rares que la neige en été. Les soins que reçoivent les détenus sont extrêmement limités, pour ne pas dire quasi inexistants. Ce qui n’empêche évidemment pas l’administration massive d’antidépresseurs et de calmants divers. Dans les annexes psychiatriques, les cellules sont encore plus surpeuplées que dans les prisons proprement dites. A tel point que parfois des détenus se voient proposer d’aller occuper une cellule en régime normal. Un non-sens, puisqu’ils ont été envoyés là par des tribunaux ayant considéré qu’ils n’étaient pas accessibles à une peine et qu’ils avaient besoin d’une aide thérapeutique. L’expérience belge enseigne que, s’il s’agit de soigner des gens, il ne faut surtout pas les interner. Car bien des questions se posent aussi sur la qualité des soins qui sont prodigués dans les établissements de défense sociale qui, eux aussi, manquent de moyens humains et matériels. »

 

Pour en savoir plus, on consultera utilement le dernier rapport de l’OIP à l’adresse internet suivante : www.oipbelgique.be Les pages 112 à 118 de ce document sont consacrées aux annexes psychiatriques. On notera que, dans ce rapport, l’OIP relève l’accroissement important du nombre de personnes internées ces dernières années, en raison principalement de l’allongement des périodes de détention en défense sociale. Elle pointe aussi la qualité relative de trop d’expertises psychiatriques faites à la va-vite (pas plus de dix minutes parfois) par un nombre limité d’experts qui sont devenus des habitués des tribunaux. Le ministre de la Justice, interpellé par Paris Match sur l’état des annexes psychiatriques en Belgique, n’a pas souhaité répondre à nos questions, car il devrait prochainement s’exprimer sur ce sujet en commission à la Chambre des représentants.

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