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Le site de Michel Bouffioux

Distribution d'héroïne aux toxicomanes (16/09/2010)

Publié le 22 Septembre 2010 par Michel Bouffioux in Paris Match Belgique

«ON SE TROMPE DE PRIORITE !»

 

- Enquête évoquée sur le plateau de "L'info confidentielle Paris Match" sur RTL-TVI, le dimanche  12 septembre 2010 et publiée dans l'hebdomadaire "Paris Match" (Belgique), le 16 septembre 2010 -

 

michel-leclerq.JPGUn projet-pilote de distribution d'héroïne par le centre spécialisé Tadam va bientôt commencer à Liège. «On se trompe gravement de priorité. Plutôt que de distribuer ce poison, il faudrait d'abord qu'on apprenne en Belgique à administrer correctement son antidote ! Cela sauverait beaucoup plus de vies», dénonce le Dr Luc Leclercq, qui a conduit des dizaines de toxicomanes vers le sevrage définitif. Le coordinateur de Tadam défend, quant à lui, une démarche «complémentaire aux traitements de substitution».

 

Légende de la photo : Expérimenté, le Dr Luc Leclercq prescrit des traitements de substitution à l'héroïne depuis de nombreuses années.


En octobre 2008, dans ces pages et sur le plateau de «L'Info confidentielle Paris Match» sur RTLTVI, le Dr Luc Leclercq interpellait à propos de la prise en charge thérapeutique des héroïnomanes dans notre pays : «Cela fait de nombreuses années que je prescris de la méthadone. Mon expérience enseigne qu'avec un bon dosage de ce produit de substitution, l'arrêt sans souffrance de l'héroïne est garanti pour le toxicomane qui éprouve le désir sincère de ne plus consommer. Mais, en Belgique, par frilosité ou par méconnaissance, trop d'intervenants prescrivent des doses de méthadone trop faibles. Cette manière de faire débouche sur des cures inutiles qui condamnent les toxicomanes à des rechutes cruelles et incontournables. Elles les enferment aussi dans l'idée fausse que cette drogue est invincible» (voyez notre encadré «Regarde, Maman, comme il fait beau aujourd'hui»).

 

Aujourd'hui, alors qu'un centre spécialisé va bientôt commencer à distribuer de l'héroïne pure à des toxicomanes en région liégeoise, ce médecin qui a sevré des dizaines de patients est plutôt contrarié. Pour le Dr Leclercq, il s'agit «d'une illustration de plus de l'échec de la prise en charge des héroïnomanes dans ce pays. En région liégeoise comme ailleurs en Belgique, la plupart des bénéficiaires de traitements de substitution restent sous-doses. Des gens reçoivent 40 ou 60 mg de méthadone par jour, alors qu'ils ont besoin de 120 mg ou bien plus pour ne plus souffrir. Les milliers de personnes concernées par des traitements de substitution reçoivent-elles ce qu'il faut pour sortir de la dépendance ? Voilà ce qui devrait être le débat prioritaire, plutôt que d'aller distribuer de l'héroïne. En conséquence, je ne peux qu'être choqué quand il est question de donner ce poison à des gens qui, pour la plupart, j'en suis convaincu, n'ont pas bénéficié d'une administration adéquate de son antidote». 

 

Les responsables du centre de distribution liégeois veulent s'adresser à une population spécifique d'héroïnomanes qui serait rétive aux traitements de substitution. Mais c'est un argument qui ne convainc pas le praticien montois : «Sur plus de quatre cents toxicomanes que j'ai eu à traiter, je n'en ai connu que deux ou trois qui, physiquement, ne supportaient pas très bien la méthadone. Alors oui, il y a des patients qui ne veulent pas arrêter leur consommation, et c'est vrai que, pour ceux-là, il y a sans doute un intérêt sécuritaire à les faire sortir de la rue pour leur donner des injections gratuites en milieu contrôlé. Mais qu'on ne me parle pas de thérapie. Pour moi, quand on donne carrément le produit, on est dans le palliatif». 

 

Ayant rencontré beaucoup de cas difficiles en quinze ans de pratique, le Dr Leclercq se fait même un peu provocateur  : «Que les responsables de ce centre de distribution me confient dix de leur patients ! Je suis certain que sept d'entre eux au moins n'auront plus envie de revenir à Liège pour aller prendre leur dose d'héroïne. Grâce au bon dosage de méthadone, ils seront soulagés et éprouveront même du dégoût pour cette drogue qui leur détruit l'existence au quotidien. Ils auront très envie de resrendre une vie professionnelle et affective. Ce n'est pas en allant se faire trois injections par jour dans un centre qu'ils vont reprendre une vie sociale réelle ou qu'ils vont trouver un job ! C'est un mode de thérapie qui enferme».

 

Et notamment sur le plan psychologique, dit encore le médecin montois : «On leur confirme implicitement l'idée que, décidément, ce produit est trop fort pour eux. Plus fort que tout antidote. Tellement fort que même les autorités admettent qu'il faut le leur fournir. On pourrait en être réduit à cela si la méthadone était inefficace mais, à dose utile, elle donne des résultats pour tous les héroïnomanes qui ont le souhait de sortir de l'enfer. Encore une fois, c'est l'administration du produit de substitution à bonne dose qui est en question. Dans un tel contexte de mauvaise prise en charge du manque, c'est vraiment choquant de culpabiliser des patients sur leur soi-disant déficit de volonté et leur incapacité à sortir de la drogue. C'est aussi ce contexte qui permet de maintenir des gens dans des psychothérapies souvent superfétatoires où ils cherchent la "douleur inconsciente" à l'origine de leurs rechutes permanentes. Aujourd'hui, en fournissant carrément l'héroïne, on ne fait qu'un pas de plus dans une mauvaise direction. Ce qu'il faut, c'est donner de quoi dégoûter définitivement du produit, pas le produit lui-même».

 

Encadré : «Diversification de l'offre de soins»

 

Dominique Delhauteur est le coordinateur général du centre de consommation Tadam (Traitement assisté de diacétylmorphine), où l'héroïne pure sera distribuée à des toxicomanes sélectionnés par une équipe de recherche de l'Université de Liège. Forcément, il n'est pas du même avis que le Dr Leclercq, mais il veut tempérer la polémique : «Notre démarche ne s'inscrit pas en concurrence des traitements de substitution existant. Elle est plutôt complémentaire. Aussi, nous ne contestons pas la problématique du sous-dosage de la méthadone qui a été souvent évoquée par des praticiens en région liégeoise. Et il est donc possible, en effet, que certains patients qu'on va retrouver chez nous aient rencontré ce problème de sous-dosage».

 

Cependant, affirme M. Delhauteur, «il existe aussi un noyau dur de toxicomanes qui reste peu réceptifs aux traitements de substitution. Ce constat d'insuffisance a été fait dans plusieurs pays européens et il se pose indépendamment de la question du dosage. Des personnes ne supportent pas du tout la méthadone, par exemple : son usage ne produit pas les mêmes effets chez tout le monde. C'est ce constat qui a conduit à utiliser l'héroïne dans le cadre d'une démarche médicale. Il ne s'agit évidemment pas d'entretenir la toxicomanie, mais d'aider le pa-tient à en sortir. Le traitement assisté par diacétylmorphine poursuit donc les mêmes objectifs que les traitements de substitution».

 

Le coordinateur du centre Tadam avance encore que «là où il est pratiqué depuis plusieurs années – par exemple en Suisse et en Allemagne -, des résultats appréciables ont pu être constatés, 60 % des patients sortant du traitement pour de bonnes raisons : abstinence 10 %, retour vers un traitement de substitution 50 %. De plus, les expériences comparables à l'étranger ont toutes montré que les patients pris en charge de cette manière voient une amélioration de leur état de santé général. Sans compter une baisse des comportements délinquants, bien qu'en ce qui nous concerne, l'objectif soit uniquement thérapeutique».

 

Les patients qui pourront se rendre au centre Tadam devront répondre à des critères très stricts : habiter l'arrondissement judiciaire de Liège depuis douze mots au moins, avoir été pris en charge sans succès depuis cinq ans au moins dans le cadre de traitements de substitution, et être principalement dépendant de l'héroïne, car on rencontre de plus en plus de profils de polytoxicomanes. Deux groupes de cent patients chacun seront formés par tirage au sort. L'un fera l'objet du traitement assisté à l'héroïne, l'autre d'un traitement par produit de substitution, ce qui permettra de faire une étude comparative.

 

«Qu'on n'y voie pas une intention de remettre en cause les traitements de substitution », insiste M. Delhauteur. « On s'inscrit résolument dans un schéma de diversification maximale de l'offre de soins. Plus on améliorera la manière de donner les traitements de substitution, mieux tout le monde se portera. Mais pour certains patients, à un moment donné de leur parcours, la diacétylmorphine peut produire de meilleurs résultats que la méthadone, avec un retour ultérieur possible vers le produit de substitution ou vers l'abstinence».

 

« REGARDE, MAMAN, COMME IL FAIT BEAU AUJOURD'HUI »

 

En octobre 2008, la maman d'un héroïnomane avait pris connaissance des propos tenus par le Dr Leclercq dans le cadre de «L'Info confidentielle Paris Match» (cliquez ici pour accéder à l’article paru le 16 octobre 2008). Quelques semaines plus tard, elle nous faisait part de ce témoignage émouvant.

   

michel-leclerq1.JPG

 

 

 

Légende de la photo : Sauvé, la photo montre l'une des salles de Tadam, à Liège, où pourront se rendre les héroïnomanes. Un endroit qu'Alexandre, sauvé par la méthadone et dont on peut lire le témoignage ci-contre, ne devra pas fréquenter.

   

 

 

« Je tiens à vous témoigner ma gratitude pour l'article que vous avez publié dans Paris Match concernant le Dr Luc Leclercq. Je suis tombée sur votre article tout à fait par hasard et je voudrais vous raconter ci-après l'impact qu'il a eu sur notre famille et sur mon fils Alexandre, qui s'est drogué pendant sept ans. Alexandre a pris sa première prise de drogue, grâce à un "gentil" camarade qui lui en a donné, lors du réveillon du 1er janvier 2001, afin de "fêter" l'entrée dans le troisième millénaire ! Evidemment, le plongeon dans l'horreur ne s'est pas fait en un jour : certains savent gérer, mais pas mon fils. Une fois le pas franchi, la drogue se met en place insidieusement, jusqu'à ce que la vie devienne un cauchemar. Alexandre était conscient du problème et voulait arrêter. Pas tout de suite : au début, il avait l'illusion de pouvoir gérer la situation.Lorsque cela a commencé à devenir ingérable, il a fréquenté tous les endroits susceptibles de le sortir de : des séjours à la Citadelle de Liège, des cures à Henri-Chapelle, des séjours à Bruxelles dans des centres variés et divers, des consultations chez des psychologues, des consultations d'aide aux toxicomanes... A peu près toutes les adresses que nous avons pu trouver. Aucun résultat, que deséchecs après quelques jours de cure, et une reprise de sa consommation d'héroïne de plus en plus importante».

 

« La mort rôde alors dans ma maison, je vois mon enfant dépérir, s'éloigner, tomber dans un gouffre. Mon fils fait place à un monstre que seule la prise de drogue peut apaiser. Tous les jours il faut discuter, des discussions qui parfois durent des journées entières, il faut résister avant de donner l'argent qui servira à acheter cette "saloperie". J'ai face à moi un malade, et ne compte pour lui que l'argent qui lui permettra d'obtenir sa drogue. Il n'a plus de réflexion, de conscience, d'éducation... Rien n'existe à part la drogue».

 

« Son problème devient le mien, je le vois dépérir, et j'ai l'impression que je dépéris avec lui. Il faut vivre cela pour en mesurer toute l'horreur. La rage de lutter fait parfois place au désespoir qu'il me faut aussitôt chasser. Le plus dur est le sentiment d'impuissance, la constatation que la drogue est la plus forte, qu'il ne reste rien des moments heureux et qu'il n'y en aura plus jamais. J'ai le sentiment que tout est fichu, qu'il n'y a pas de solution, que cela cessera forcément un jour, mais que cela finira mal. La tristesse est là, la peur aussi, je dois pourtant y croire, me rassurer, oui cela va aller, on finira par trouver une solution. La réalité est pourtant inquiétante : combien de temps un corps peut-il résister à être ainsi intoxiqué ? La maigreur, les dents qui commencent à tomber, des plaques sur la peau, ce sont bien des signes que le corps s'épuise».

 

« Les jours passent, le problème persiste. Malgré les épreuves et les déceptions, je garde l'espoir : je suis sûre au fond de moi que forcément quelque chose doit arriver... Et je lis votre article».

 

« J'en parle à mon fils et adresse une lettre au Dr Leclercq. Je lui dis que j'ai été très intéressé par votre article et lui demande s'il connaît un médecin sur Liège qui procède comme lui. Il me téléphone le jour même où il a reçu ma lettre, et me donne rendez-vous chez lui pour le lendemain. Cela s'est passé il y a plus d'un mois. Alexandre a reçu une prescription de méthadone au dosage supérieur à ce que l'on lui avait prescrit lors de ses précédentes cures à échec. Il n'a plus aucune envie de se droguer ! C'est miraculeux : il est sorti de sa chambre (il faudrait dire son squat !) où il dormait toute la journée, d'où il ne sortait que pour aller chercher sa drogue. Depuis un mois, il se lève le matin en même temps que le reste de la famille, se lave, se soigne et a changé d'apparence. Il a grossi, fait des projets d'avenir et redécouvre la joie de vivre. Il a eu 24 ans la semaine dernière».  

 

« Bien que nous soyons en décembre, tous les jours il m« dit : "Regarde, maman, comme il fait beau aujourd'hui, quel beau soleil il y a." - "Oui Alexandre, mais je te signale qu'il neige." - "Oui maman, mais regarde le ciel, il y a du soleil tout de même..." Je voulais partager ma joie avec vous et vous remercier, car sans votre article nous n'aurions peut-être jamais rencontré le Dr Leclercq. Mille mercis. Hélène R.».

 

« II y a quelques jours, nous avons pris des nouvelles d'Alexandre. Le jeune homme nous a expliqué qu'il continuait à progresser : «Je n'ai plus consommé d'héroïne après ma visite chez le Dr Leclercq. Avant de le rencontrer, j'étais sceptique parce que j'avais fait le tour de bien descures en Belgique. J'ai commencé à 190 mg de méthadone et, aujourd'hui, je suis descendu à 80 mg. Je n'ai aucun manque physique ou psychologique. Je dois encore reconstruire ma vie sociale parce que je m'étais fort isolé, mais je vais beaucoup mieux. J'ai trouvé du travail. Je dirais que cela m'a sauvé la vie, parce que j'étais tombé très bas».

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Hug 14/06/2011 06:32


L'annonce de l'ouverture de cet "endroit" à Liège où les(des,peu importe)héroïnomanes pouraient recevoir leur dose m'a choquée également. Alors que je viens de lire les explications
pseudo-scientifiques de ce centre Tadam, je ne suis pas du tout convaincue de cette démarche. J'irais même plus loin que le Dr Luc Leclerq qui parle de soin palliatif. Après avoir passé sous
silence durant des années le problème grandissant de la toxicomanie qu'elle connaissait, Liège décide enfin de s'attaquer au problème. Ne serait-ce pas lié à sa nouvelle politique de "ville
propre"(candidature à la capitale culturelle oblige), quitte à encourager un comportement autodestructeur. Plus loin encore, cette initiative empêchera-t-elle le recours d'adolescents à la
prostitution, anciennement à la Place de la République française(j'ignore aujourd'hui si l'endroit a changé), afin de pouvoir se payer le produit, faits dénoncés voilà bien longtemps dans un
reportage réalisé par la journaliste Françoise Vandemortel? Il est vrai que ces pauvres gosses n'ennuient personne dans leur double descente aux enfers. Hug