Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le site de Michel Bouffioux

Francis Balace : «La Belgique, c’est là où on se sent bien» (17/03/2005)

Publié le 17 Mars 2005 par Michel Bouffioux in Ciné-Télé Revue

 

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 17 mars 2005 (version intégrale).

 

Francis Balace : «La Belgique, c’est là où on se sent bien»

 

Balace.jpg

 

Francis Balace enseigne l’histoire contemporaine depuis de nombreuses années à l’Université de Liège. Dans le cadre de notre série d’articles sur le 175ème anniversaire de la Belgique, nous lui avons proposé un petit jeu de rôle. Imaginons un instant qu’il soit amené à enseigner l’Histoire de la Belgique dans une université américaine, par exemple au Texas. Comment expliquerait-il les aventures à rebondissement de ce petit pays compliqué à des étudiants américains qui connaîtraient à peine son existence? Que dirait-il des atouts, des richesses de la Belgique ? Mais aussi de ses contradictions, de ses disputes de clocher et de son caractère parfois tellement surréaliste qu’il conduit à l’autodérision. «La Belgitude» est-elle explicable ? Nous avons joué le rôle de l’étudiant américain, candide et parfois impertinent. Francis Balace a joué le jeu en historien mais aussi en savoureux conteur d’histoires…

 

 

 

 

 

 - Nous, les Américains, on a des héros nationaux, de pères fondateurs de notre nation comme Washington. Chez vous, les Belges, qui est votre héros national ?

- A proprement parler, nous n’avons pas de héros national. Il est vrai que dans beaucoup de pays, il y a des statues de généraux, de conquérants. C’est notamment le cas chez vous avec tous vos héros de la Guerre de Sécession. En Belgique, comme le signalait déjà avec justesse l’historien Henri Pirenne dans un texte datant de 1920, trônent principalement des statues de rebelles (d’Ambiorix à Gabrielle Petit en passant par Breydel…). Ici on a immortalisé des personnes qui ont osé dire «non», qui ont osé se révolter contre des abus de pouvoir. Je crois que c’est l’une des caractéristiques du peuple belge d’avoir toujours eu une attitude de défiance vis-à-vis du monde politique quel qu’il soit, y compris quand, après 1830, ce pouvoir est censé être devenu l’émanation de la nation.

 

- Vous fêtez votre 175ème anniversaire. Où étaient les Belges avant 1830. Ils n’avaient pas de pays?

- Il n’y avait pas de Belgique, mais il y avait déjà des Belges! Il s’agissait d’une communauté, née des morcellements de l’empire Carolingien au 9ème  siècle; Une communauté dont les membres ont donc eu, depuis fort longtemps, un destin commun qui les a forcés à vivre ensemble. A l’exception, bien sûr, de ces éternels empêcheurs de «belgeoiser» en rond que sont les Liégeois. En ce qui les concerne, c’est à la fin du 18ème  qu’ils rejoignent la «famille belge» suite à la simplification administrative imposée par les Français.

 

- Votre hymne national dit que vous avez subi des «siècles d’esclavage» ?

- Ce n’est pas tout à fait exact : les paroles de la Brabançonne sont exagérées! Le territoire qui forme actuellement la Belgique a certes été l’objet de nombreuses dominations étrangères mais, dans le même temps, nous avons souvent été gouvernés de tellement loin que nous nous gouvernions tout seuls! La dernière fois que nous ayons vu nos «princes naturels» en chair et en os, c’est quand Charles-Quint a abdiqué en 1555. Ainsi, au 18ème siècle, si la «bonne impératrice» Marie-Thérèse d’Autriche a laissé un excellent souvenir aux Belges, c’est justement parce qu’elle leur avait permis une très grande autonomie. Dans les faits, nous étions dirigés par des conseils municipaux, des Etats de Brabant, de Flandre, de Hainaut, etc. Cette représentation, même si elle était censitaire et aristocratique, était composée de personnalités du pays. Il y avait donc une identité belge, même s’il n’y avait pas encore d’Etat belge. Plus tard, quand des souverains comme l’Autrichien Joseph II ou le Hollandais Guillaume 1er ont voulu se montrer plus autoritaires avec les Belges, cela a tout de suite provoqué des remous. Il y a eu la révolution dite «brabançonne» contre les Autrichiens en 1787-1790 et puis la révolution de 1830, contre les Hollandais, qui a débouché sur notre indépendance.

 

- Vous nous parlez des «Belges» mais il y a près de cent ans déjà, dans une «Lettre au Roi», le wallon Jules Destrée écrivait «Il n’y a pas de Belges. J’entends par là que la Belgique est un Etat politique assez artificiellement composé mais qu’elle n’est pas une nationalité»…

- D’accord, nous ne sommes pas un Etat-nation : des peuples cohabitent sur l’espace belge et depuis la fin du 19ème siècle on insiste beaucoup sur leurs différences linguistiques. A ce sujet, j’ai envie d’insister sur un point : la langue n’est pas nécessairement un critère de désunion. Regardez la Suisse : vous avez des italophones, des germanophones et des francophones qui tous partagent un sentiment profond d’appartenance à ensemble commun.

 

- Mais est-ce le cas de vos francophones et de vos flamands ?

- On peut discuter à l’infini sur leur «vouloir vivre ensemble». C’est d’ailleurs le grand thème du moment dans notre pays. En tant qu’historien, je parviens aisément à relativiser les choses. Je rappellerais d’abord ce fait incontestable : les peuples qui vivent sur le territoire belge ont toujours vécu ensemble et il n’y a plus eu de lutte intestine ou de guerre civile depuis l’unification bourguignonne au 15ème siècle! A vrai dire, ce sont les Français qui, occupant notre pays de 1795 à 1814, ont cultivé la différence entre Flamands et Wallons. Jusque là, le mot «Flamand» signifiait seulement «habitant du comté de Flandre». On aurait traumatisé un Brabançon quel qu’il soit si on l’avait traité de Flamand! Un autre exemple témoigne explicitement de ce que le «vivre ensemble» des Wallons et des Flamands n’a longtemps posé aucun problème. Celui de la Principauté de Liège qui autrefois comptait 13 « bonnes villes » thioises qui parlaient un dialecte proche du flamand et 13 « bonnes villes » wallonnes. Il n’y avait pas de bagarres linguistiques! Dans les rapports de l’administration française, on trouve d’ailleurs un texte où l’occupant souligne que Flamands et Wallons vivent en parfaite harmonie dans une région située à l’est du département de l’Ourthe. Les villages cités appartiennent aujourd’hui à… la région des Fourons. C’est plutôt amusant!

 

- Ce n’est pas un peu facile d’accuser les Français. Après votre indépendance, on ne peut pas dire que vos communautés aient toujours filé le parfait amour ?

- C’est qu’au début de la Belgique indépendante, le particularisme flamand, notamment au point de vue linguistique, a été encouragé par les plus hautes autorités du pays! L’idée était que la Belgique soit différente de la France parce qu’on craignait une espèce de tendance centrifuge. Il ne fallait pas que les Belges aient la volonté d’accueillir les Français si un jour ils voulaient rétablir leurs frontières de 1814. Paradoxalement, cette politique s’est accompagnée d’une domination francophone sur le nouvel Etat belge laquelle était source d’injustices qui ont créé puis renforcé le mouvement flamand. Plus anciennement, le haut comme le bas clergé catholique a aussi favorisé une exaltation de la langue flamande parce qu’il craignait que les idées voltairiennes ne contaminent le petit peuple croyant.

 

- Vous l’avez évoqué, votre territoire a souvent été occupé. Que ce soit par les Romains, par les Germains, par les Français, par les Autrichiens, par les Espagnols, par les Hollandais et plus récemment encore par les Allemands – heureusement que nous étions là, cette fois-là! Cela a-t-il eu une influence sur la mentalité des Belges?

- Certainement. De là découle à mon avis une sorte d’aptitude à la résistance aux ordres gouvernementaux quels qu’ils soient. Un côté frondeur qui va d’ailleurs un peu loin quand on voit que dans ce pays la fraude fiscale est presque vécue par certains comme une forme de civisme. Le Belge ne pardonne à un gouvernement de gouverner que quand il gouverne peu!  

 

- N’est-ce pas aussi de ces diverses occupations que serait née une autre spécificité belge : le sens de la négociation et du compromis ?

- Il s’agit plutôt d’un trait de caractère : le sens du compromis est quasiment inscrit dans les gènes des Belges! Il apparaît très tôt dans l’histoire de nos populations. Prenons l’exemple de la Principauté de Liège où il y a bien longtemps, on trouva ingénieusement les moyens de partager le pouvoir entre les autorités princières et les autorités locales, « Etats » ou « Métiers ». Il y avait deux bourgmestres à Liège, l’un élu par le peuple et l’autre élu par l’aristocratie. Le sens de la diplomatie était poussé à un tel point que lors des cérémonies, on utilisait des escaliers à double montant pour qu’ils arrivent à l’étage supérieur en même temps. Il ne fallait pas que l’un des bourgmestres ait prééminence sur l’autre… On pourrait aussi citer le compromis de 1828 : les catholiques se dressent contre le gouvernement hollandais parce qu’ils craignent, à long terme, une politique de «protestantisation» de notre société. Les libéraux, eux, réagissent aux velléités autoritaires du Roi Guillaume 1er. Pour le reste, tout oppose ces deux mouvements de protestation belges mais ceux-ci comprennent que le plus intelligent est de privilégier leur intérêt commun. Et ils se liguent. C’est cela le pragmatisme belge! De cette union, a priori contre nature, sont nés des textes extraordinaires. Par exemple, de libéraux avancés écrivant : « Et même si le drapeau doit porter le monogramme de la société de Jésus, nous marcherons derrière lui parce que cela représente la liberté».

 

- Mais la perception des «intérêts communs» n’est-elle pas en train de s’étioler dans la Belgique d’aujourd’hui ou vos communautés se trouvent sans cesse sur le front?

- Cette perception a en effet évolué des deux côtés de la frontière linguistique. La «Belgitude» a tendance à croître du côté francophone et particulièrement en Wallonie pour des raisons tout à fait honorables et sentimentales mais aussi avec la perception qu’une Wallonie seule n’est pas viable. Tandis qu’en Flandre s’installe le sentiment que cette région pourrait survivre si elle coupait le cordon ombilical avec l’Etat belge. A vrai dire, la Belgique me fait penser à l’histoire de ce vieux couple de 90 ans qui se présente un jour pour divorcer. «Pourquoi voulez-vous divorcer après avoir passé tellement de temps ensemble?», leur demande le magistrat. Ils répondent : «on attendait que les enfants soient morts.» C’est un peu cela notre pays. Mettre fin à la Belgique, malgré les tensions et les reproches que l’on se fait au sein du couple belge, ce sera impossible tant qu’il y aura un pot commun et indivisible. Auparavant, aucun des deux membres du couple ne pouvait survivre en quittant la maison «Belgique». Aujourd’hui, Mevrouw Vlaanderen pense qu’elle a l’indépendance économique pour ce faire et survivre. Toutefois, il reste un enfant commun qui la retient encore. Il s’appelle Bruxelles; On ne pourra pas se séparer tant que cet enfant du couple belge sera vivant.

 

- Aux Etats-Unis, il y a un drapeau à chaque fenêtre ou presque. Le patriotisme est vécu comme quelque chose d’important et de sérieux. Chez vous, il paraît que les gens voient cela avec plus de recul. Comme s’ils regardaient leur pays avec une tendre ironie?

- C’est vrai. Contrairement aux Américains, qui devaient former une nation avec des immigrants disparates, on ne chante pas l’hymne national tous les matins dans les classes d’école primaire! D’ailleurs, si nous pouvions exporter un peu de notre ironie auprès de certains de vos compatriotes, peut-être que le monde serait différent. Il y a un profond sens de l’autodérision en Belgique. Généralement, le Belge n’a pas trop la grosse tête. Ni pour son drapeau, ni pour lui-même. Nous sommes un pays de gens pragmatiques qui, jusqu’à présent, ont eu tendance à ne pas mener des combats jusqu’auboutistes où il y avait plus à perdre qu’à gagner. Le Belge est plutôt quelqu’un de concret, assez terre à terre.

 

- En quelque sorte, il ne va pas chercher midi à quatorze heures ?

- Il y a de cela, oui. Dans l’histoire de ce pays, vous chercherez vainement la trace de grands philosophes qui auraient proposé une lecture révolutionnaire du monde. A la fin du Moyen-Âge, un texte disait déjà des Belges qu’ils n’aiment que «les sciences grossières et palpables». Nous formons des ingénieurs, des artisans. Encore une fois les Belges privilégient le concret, un certain know-how qui est d’ailleurs reconnu à l’étranger et les spéculations qu’elles soient philosophiques ou politiques ne les ont jamais fort intéressés. En plus, il y a certainement un manque de curiosité sur le plan culturel. Le Belge aime bien le prédigéré. Je me souviens de l’époque où il n’y avait qu’une seule chaîne de télé. Tous les organisateurs d’activités, qu’elles soient associatives, culturelles et politiques, savaient qu’il y avait un jour de la semaine où il ne fallait rien organiser. C’était quand le feuilleton «Le Saint» passait. Il était inutile d’espérer quoi que ce soit ce soir-là. Aujourd’hui, je ne crois pas que les mentalités aient changé même s’il y a plusieurs chaînes et des feuilletons tous les jours…

 

-Ce manque d’intérêt relatif pour la chose publique et les grands débats trouve-t-il des clés d’explication historiques?

- On peut tenter un raisonnement à partir des périodes d’occupation d’antan. A moins de se suicider économiquement, il a bien fallu que le Belge s’adapte souvent. Prenons un membre du Congrès National, un notable qui avait 60 ans en 1830. Il est né Autrichien, il a été citoyen des Etats-Belgiques-Unis, il a dû prêter un serment de « haine aux tyrans » en 1795, il a crié «Vive le Premier Consul» en 1800, «Vive l’Empereur» en 1804, «A bas Napoléon» en 1814 et puis «Vive la Belgique» en 1830…  Cela a sans doute créé un côté «middelmatig» chez le Belge qui s’est d’ailleurs traduit politiquement par une volonté de neutralité. «La Belgique neutre est également sympathique à tous et ne dérange personne», disait un diplomate. C’est d’ailleurs très intéressant pour les affaires commerciales, un domaine où les Belges se sont toujours bien illustrés. On était, au XIXe, un peu une Suisse qui au lieu de faire du banking ferait du business.

 

- Et sur le plan individuel, cela se traduit par un certain côté matérialiste. On dit du Belge qu’il a «une brique dans le ventre» ?

- Dans cette frénésie immobilière, il y a certainement un aspect matérialiste. Mais pas seulement. Cela renvoie aussi à une volonté d’enracinement, à un sens aigu de la famille, de cette cellule sur laquelle on bâtit tout. L’obsession du Belge est de transmettre quelque chose à ses enfants.

 

- Votre Roi qui règne sans n’avoir rien à dire, c’est aussi de l’autodérision ? Cela fait penser au tableau de votre célèbre peintre René Magritte. Celui où il représente une pipe avec la mention «Ceci n’est pas une pipe» ?

- Nous n’avons fait que copier le principe anglais : le Roi règne mais ne gouverne pas. Son «innocence politique» absolue lui permet d’être un rassembleur dans lequel tous les Belges peuvent se reconnaître. D’un point de vue historique, ce côté fédérateur du Roi apparaît d’ailleurs déjà superbement avec le choix de Léopold 1er, un prince étranger qui évitait ainsi des luttes de pouvoir pour l’accession au trône entre Belges. En plus, il était protestant. Donc, pour les libéraux, il ne pouvait pas être suspecté de vouloir favoriser les catholiques. D’autres caractéristiques de ce prince en faisaient un compromis à la Belge vivant : il était d’origine allemande, Anglais par mariage et il avait été général russe! Une fois encore ressort le côté pragmatique de notre pays : Léopold 1er, c’est le bonhomme qui vient comme réviseur dans une entreprise au bord de la faillite avec un bon carnet d’adresses. D’ailleurs le Roi Léopold 1er ne s’est jamais trop occupé de politique intérieure, se réservant la diplomatie et la défense nationale, et cela a toujours été respecté par la descendance. Cela ne veut pas dire que nos souverains n’ont aucune influence sur la vie politique. Par leur côté asexué sur le plan linguistique, ils sont un trait d’union pour tous les Belges. Le Roi est lui-même une expression de ce «middelmatisme» que j’évoquais tout à l’heure.

 

- Les Américains sont fiers d’avoir envoyé le premier homme sur la lune. Vous, les Belges, vous êtes fiers de quoi ?

- Il y a eu un pic de fierté en Belgique après la guerre de 14-18. Nous avons été perçus dans toute l’Europe comme le peuple héroïque qui avait tenu tête. Et à cette époque, les Belges s’y sont mis à y croire très sérieusement. Ils ont été vraiment persuadés que de «tous les peuples de la Gaule, ils étaient les plus braves». Là, ils avaient un peu oublié leur sens de l’autodérision car quand César avait employé le terme «fortissimi», cela voulait dire «les plus sauvages». Pas «les plus braves»! Autre motif de fierté, et celui-là n’est pas exagéré, c’est le miracle économique belge qui a eu lieu dans l’immédiate après-guerre et qui connu son point d’orgue avec l’exposition universelle de 1958. En effet, la Belgique a pu supprimer le rationnement du ravitaillement des années avant ses voisins! Nous étions un pays de cocagne. On faisait baver les Français qui avaient alors une image stéréotypée du Belge pétant de santé et roulant dans une grosse berline. On avait gagné la bataille du charbon. L’économie était tellement florissante qu’il n’y avait même pas assez de gens pour travailler. D’où l’arrivée massive des ouvriers italiens. Ce miracle économique n’avait rien à voir avec le plan Marshall des Américains. Au départ, on n’était, trop riche, même pas prévu dans cette aide américaine! Pour des raisons de propagande, on a finalement reçu de l’argent mais cela correspondait exactement à ce que les Etats-Unis nous devaient pour des fournitures à son armée entre 1944 et 1945. Je crois que c’est l’époque où les Belges ont été les plus fiers. Peut-être trop. Il y a eu un sentiment d’autosatisfaction qui nous a empêchés de voir que «cela ne pouvait pas continuer durer», comme aurait dit Paul Vanden Boeynants.

 

- Mais aujourd’hui, quel sentiment de fierté pouvons-nous avoir ?

- Il y a une chose dont les Belges doivent être fiers : des bourrasques économiques, sociales et politiques qui dans d’autres pays auraient provoqué des guerres civiles, des insurrections ou la spirale terrorisme-répression ont toujours pu être résolues pacifiquement chez nous.  Après avoir parfois beaucoup gueulé, on a toujours réussi à s’asseoir autour d’une table. Souvenez-vous comme certains étaient  prêts à s’étriper pour la question des écoles en 1954. Peu après, c’était le pacte scolaire! On pourrait décliner cet exemple à l’envi. C’est que le Belge, dans sa vie privée comme dans sa vie institutionnelle a le génie du bricolage. Et même s’il faut parfois resserrer les boulons, ce qu’il construit tient. C’est d’ailleurs pourquoi je suis très opposé à cette idée de Di Rupo d’un referendum sur l’avenir de la Belgique. On n’a pas besoin de prendre ce risque pour faire durer le pays. Cela conduirait seulement à radicaliser certaines positions et à gonfler le problème.

 

- Il y a également des choses dont les Américains ne sont pas fiers : l’extermination des Indiens, le Vietnam, le Chili, le Watergate… Y a-t-il aussi des taches sombres dans l’histoire de votre pays?

- Aujourd’hui, on reparle beaucoup de la colonisation du Congo, des horreurs commises par Léopold II. Personnellement, cela me sourire…

 

- Il y a tout de même des horreurs qui ont été commises, non ?

- Je rappellerai la boutade de Léopold II : «On m’accuse de leur couper les mains, c’est idiot, je couperais bien tout le reste mais pas les mains, j’en ai besoin». Ensuite, quand on dit qu’il y a eu des millions de morts, j’ai des doutes. Pour évaluer la population du Congo, Stanley avait compté le nombre de personnes qui venaient le long du fleuve pour voir passer ses pirogues et il a multiplié cela par la surface du territoire… On n’a pas non plus découvert de charnier. Que tout n’ait pas été parfait, que des indigènes aient été parfois menés à la chicotte, il faut le reconnaître. Mais prétendre que Léopold II ait été l’Attila de l’Afrique centrale, c’est risible.

 

- On reparle aussi des croisades et du bain de sang qu’elles ont causé. Certains s’indignent que l’on ait ramené l’épée de Godefroi de Bouillon pour l’exposer en Belgique à l’occasion des festivités du 175ème anniversaire ?

- Il y a eu des massacres pendant les Croisades mais c’était les mœurs de l’époque. Il est vain de juger les faits du passé avec des yeux d’aujourd’hui. Pour ce qui est de s’étriper, ce n’était pas réservé aux musulmans ou aux juifs. Sur notre territoire, les luttes de tendances entre chefs féodaux ou entre villes se traduisaient aussi par d’authentiques massacres, style Mâtines brugeoises ou sacs de Dinant et de Liège!

 

- Il n’y aurait donc pas de pages de l’histoire de votre pays dont vous ne seriez pas très fier ?

- Je n’ai pas dit cela! Moi, ce qui m’apparaît interpellant, c’est la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes pensent qu’en une telle période, ils auraient tous été des résistants. C’est possible et c’est tant mieux si on devait repasser par quelque chose de semblable. Toutefois, la réalité des chiffres appelle à réfléchir. Nous avions 2,5 % de « collabos » et 2,5 % de résistants. Et 95% des gens qui attendaient la fin du match! Le principal mouvement pendant la guerre, c’était le «parti patatiste». Le Belge était fondamentalement antiallemand et antinazi mais de là à risquer sa peau, c’était autre chose. Ca, ce n’est pas très glorieux, même si, après la Libération, il y a eu une « inflation spontanée » de héros. 

 

 

- En fin de compte, Monsieur le professeur, c’est quoi la «Belgitude» ?

- On pourrait reprendre la définition romaine, «La patrie, c’est là où l’on se sent bien». Je crois que l’attachement à la Belgique, c’est cela. Beaucoup de Belges qui vont à l’étranger reviennent avec le sentiment qu’on est tout de même bien chez nous. C’est cela la Belgitude. Nous sommes aussi un extraordinaire pays de liberté. Où l’on peut exprimer les idées les plus abracadabrantes sans courir le moindre risque physique. C’est aussi un pays où vous ne vous occupez pas des voisins tant que les voisins ne s’occupent pas de vous. Je crois que le Belge est un satisfait râleur. Il a un discours à deux vitesses. Beaucoup de Belges pensent que peu ou prou, ce pays a trouvé pas mal d’éléments de la recette du bonheur mais ils ne peuvent pas le dire parce qu’ils auraient l’impression d’y laisser leur libre arbitre et leur franc parler.

 

- De Tintin, Haddock, les Dupont ou Tournesol qui est le plus «belge» ?

- Mais combien vais-je devoir payer de royalties si j’ose encore parler de Tintin!

 

- Allez-y, on vous défendra auprès des «ayants droits» d’Hergé !

- Il y a ce côté un peu sentencieux et pas tout à fait up to date des Dupont. Voyez  quand ils se promènent dans la Chine de 1938 en Mandarins. Il y a un peu de cela chez les touristes belges : une connaissance un peu livresque de l’étranger. Auquel s’ajoute d’ailleurs une tendance à tout juger par rapport à un référent qui soit Belge. Sur une gondole à Venise, le Belge aura tendance à dire : «C’est beau, on dirait Bruges»… Il y aussi le côté boy scout de Tintin, ce petit gars plein de bonnes intentions qui ne comprendrait pas qu’on suspecte sa bonne foi. Et enfin, il y a cet aspect râleur d’Haddock qui, par ailleurs, en bon Belge aussi, investit son héritage dans les briques de Moulinsart. Et vous remarquerez qu’en Belge pragmatique, c’est l’intellectuel Tournesol qu’Hergé présente sous les traits les plus ridicules.

  

- Le fait que ces héros de bande dessinée ne seront pas présents dans l’exposition «Made in Belgium», c’est la dernière «histoire belge» ?

- Non, ça c’est une histoire de fric. Cette absence pour des raisons matérielles montre que la Belgitude n’atteint pas tout le monde.

Commenter cet article