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Le site de Michel Bouffioux

«Je suis la chair de la bête» (20/10/2004)

Publié le 20 Octobre 2004 par Michel Bouffioux in Ciné-Télé Revue

Interview de Maryline Louis publiée dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 20 octobre 2004

 

 

Ce 2 novembre s’ouvrira à Auxerre un procès qui fera grand bruit dans l’hexagone («Envoyé Spécial» sur France 2 y consacre d’ailleurs un dossier ce 14 octobre). Celui d’un papy de 71 ans dont le visage souriant dissimule une bête féroce accusée d’avoir enlevé, torturé, violé et tué sept jeunes filles entre 1975 et 1979. Comme Marc Dutroux en Belgique, Emile Louis a bénéficié étrangement d’une trop longue impunité. Il aurait pu, il aurait dû être arrêté dès le début des années ’80 si les investigations d’un gendarme qui avait rassemblé des éléments accablants à son encontre n’avaient fait l’objet d’un mystérieux classement sans suite par la magistrature icaunaise…

 

Mise sous pression par les familles de «disparues de l’Yonne» et par les médias, la justice française a enfin arrêté Emile Louis en décembre 2000. Croyant bénéficier de la prescription, il a alors avoué ses crimes et deux corps ont été retrouvés sur ses indications. Depuis qu’il a compris qu’il devrait répondre de ses actes devant la Cour d’assises, le tueur en série s’est rétracté. Au cours de l’instruction de cette affaire, Emile Louis a livré peu de ses secrets. Il s’est parfois réfugié derrière des propos délirants : «J'étais possédé par quelqu'un d'autre qui me poussait au mal, cette force me poussait à tuer (…) Le démon m'habitait, c'était la pleine lune.» Ou alors, il a entretenu les rumeurs sur les contours réels ou supposés de cette affaire: «Ce n’est pas moi, je paye pour d’autres».

 

Mais qui est donc ce Landru de l’Yonne? Une seule personne le connaît parfaitement. Ciné Télé Revue l’a retrouvée sur le continent sud-américain; En Guyane Française, où elle s’est exilée pour mettre un océan entre elle et son passé teinté de trop de tourments et de sévices. Elle s’appelle Maryline. C’est la fille aînée d’Emile Louis. «La chair de la bête, celle que personne ne voudrait être», comme elle dit elle-même. Agée aujourd’hui de 48 ans, cette mère de trois enfants nous a raconté son pervers de père : «Malgré ses mensonges et ses dénégations, je sais que tout cette violence a existé. Je sais ce dont mon père est capable. Depuis si longtemps… Il ne devrait jamais sortir de prison!». Sous la menace, Maryline a partagé de lourds secrets pendant plusieurs décennies mais ce n’est pas une complice d’Emile Louis. C’est l’une de ses victimes. «Une miraculée», explique-t-elle. Violée dès l’âge de cinq ans, humiliée, séquestrée, torturée par son père, Maryline dit aussi avoir assisté à l’un des meurtres commis par le tueur de l’Yonne.

 

«Je ne suis pas un phénomène de foire. C’est très difficile d’exposer publiquement la vie qui fut la mienne dans l’intimité du tueur», prévient-elle. La fille d’Emile Louis estime seulement que c’est son «devoir» de témoigner ; «D’être utile». Comment ? En faisant au moins passer ce message aux enfants qui vivraient actuellement sous le joug de pervers et d’abuseurs : «Il faut parler! On ne se libère jamais de la peur et de la honte que les sévices ont incrusté dans notre corps et dans notre cœur. Mais on peut se libérer du garrot du silence, on peut se dépouiller du manteau poisseux de la culpabilité. Non seulement c’est possible mais c’est la seule voie du salut. J’en suis le témoin vivant». Un terrible témoin à charge contre Emile Louis.

 

- Devant les jurés de la Cour d’assises d’Auxerre, Emile Louis devra répondre de sept assassinats, de séquestrations, de viols et d’actes de barbarie. Qu’attendez-vous de ce procès?

- C’est sans doute utopique, mais j’espère qu’il va enfin dire ce qui s’est vraiment passé. Oui ou non était-il seul ? A-t-il bénéficié de complicités passives, voire de protections? Mon premier sentiment à cet égard, c’est qu’il devait être un tueur solitaire. Un prédateur très habile qui a repéré des victimes dont il se doutait que la disparition ne provoquerait pas grand bruit. Pour moi, il a su tirer profit de l’indifférence et des dysfonctionnements des services de l’Etat (Justice, Ddass, foyers d’accueils) qui étaient censés protéger les jeunes filles enlevées… Toutes ses ‘proies’ étaient des personnes en difficulté, fragilisées par un handicap ou une situation sociale difficile. Pendant deux décennies, personne ou presque ne s’est préoccupé du fait qu’elles se soient évaporées dans la nature…

- L’indifférence pour les victimes et les dysfonctionnements la justice expliquent-ils tout ? Il y a tellement de mystères qui jalonnent le parcours criminel de votre père…

- C’est vrai. Même s’il a le profil d’un tueur solitaire, sa trop longue impunité reste pour le moins interpellante. Au début des années ’80, soit vingt ans avant son arrestation dans le cadre des «disparitions de l’Yonne», Christian Jambert, un gendarme d’Auxerre, avait déjà rassemblé des éléments accablants contre Emile Louis. Il n’a pas été suivi par sa hiérarchie et son rapport a été classé sans suite par la magistrature locale.

- Que contenait le rapport de ce gendarme Jambert?

- Cet enquêteur avait pu établir qu’Emile Louis avait connu sept jeunes filles qui avaient disparu dans la région d’Auxerre entre 1977 et 1979. Non seulement, mon père les connaissait mais il avait aussi entretenu des relations «amoureuses» avec la plupart d’entre elles. Il était aussi le dernier à les avoir vues vivantes. Jambert avait tout compris!

- Et on n’a pas voulu le suivre…

- C’est d’autant plus choquant que mon père était déjà un suspect mœurs bien connu de la justice icaunaise au moment de la rédaction de son rapport (ndlr : l’enquête de Jambert a été clôturé le 26 juin 1984). Depuis les années ’60, Emile Louis avait été suspecté dans des dossiers de détournement de mineurs. Mais, surtout, en décembre 1981, il avait été arrêté à la suite de la découverte du corps d’une jeune fille dans un cabanon de pêche à Rouvray (ndlr : région d’Auxerre). Cet endroit, sur les berges du Serein, était fréquenté par mon père. Dans ce cas aussi, il connaissait très bien la victime.

- Il s’agissait d’une certaine Sylviane Durand-Lesage?

- Oui. Au moment de sa disparition, mon père vivait avec une femme qui était assistante maternelle. C'est-à-dire qu’elle accueillait des enfants placés chez elle par la Ddass de l’Yonne. Sylvianne avait été l’une de ces pupilles de l’Etat qui avaient vécu chez cette dame. On a retrouvé son corps sous un tas de fumier. Ses mains étaient liées dans le dos, elle avait un bout de tissus dans la bouche. Elle avait été l’objet de tortures avant de trouver une mort atroce. Jambert était persuadé de la culpabilité d’Emile dans ce dossier.

- Mais là encore, il s’en est bien sorti?

-Plutôt oui! Lorsqu’il a été mis en examen pour le meurtre de Sylvianne, Emile Louis a nié. Il a toutefois reconnu qu’il avait des «troubles de comportements sexuels» et qu’il avait commis des attouchements sur des enfants qui avaient été placés chez sa compagne. Il a été finalement condamné pour cela, mais il a bénéficié d’une ordonnance de non-lieu pour le fait les plus grave : l’assassinat de Sylvianne Durand.

- Aujourd’hui, votre père doit cependant répondre de sept autres enlèvements et meurtres?

- Oui mais près de trente années après les faits! Une enquête judiciaire sur le sort des sept «disparues de l’Yonne» a été ouverte in extremis en juin 1997 suite à la pression de l’ADHY (Association des handicapées de l’Yonne). Cette association regroupe des familles des victimes. Depuis 1993, son président, Pierre Monnoir, aidé par Corinne Herrman, une juriste parisienne spécialisée dans les dossiers de tueurs en série, avait interpellé à plusieurs reprises la justice et les médias.

-Résumons : votre père est l’auteur présumé de sept meurtres commis entre 1977 et 1979. En 1984, le gendarme Jambert fait le lien entre tous ces crimes et Emile Louis. Son rapport est classé sans suite. Treize ans plus tard, en juin 1997, une association de citoyens force la justice d’Auxerre à ouvrir une enquête sur les «disparues»…

- Et quelques jours après l’ouverture de cette information judiciaire, le 4 août 1997, on trouve le corps sans vie d’un témoin capital. Celui du gendarme Jambert. Il se serait suicidé.

- Vous parlez au conditionnel ?

- Oui, parce que comme bien d’autres, j’ai toujours trouvé le moment de ce suicide très suspect. Les évènements donnaient enfin raison à ce gendarme. Les éléments qu’il avait collectés au début des années ’80 allaient être exploités. Il devait d’ailleurs témoigner chez le juge d’instruction. Cet homme était peut-être dépressif pour des raisons personnelles mais là, il devait tout de même avoir un peu de baume au cœur! Il était reconnu pour le très bon travail qu’il a avait effectué.

- N’a-t-on pas fait une enquête sur les circonstances de sa mort?

- Si on peut qualifier cela d’enquête! Contrairement à ce qu’on avait dit à sa fille, en août 1997, aucune autopsie n’avait été faite. Celle-ci a finalement eu lieu très récemment à la demande de sa famille. En mars dernier, on s’est alors rendu compte que le gendarme aurait été tué de deux coups de fusils. Les deux balles étaient mortelles et elles étaient tirées d’angles différents. C’est peu compatible avec un suicide. D’ailleurs, une information pour assassinat vient d’être ouverte par le parquet d’Auxerre… Sept ans après les faits.

- Jambert aurait-il été tué parce qu’il en savait trop sur les dessous de l’affaire des disparues?

- Certains s’interrogent à cet égard. Il y a eu d’autres dossiers mœurs mystérieux dans la région d’Auxerre. L’affaire Dunand, par exemple (ndlr : lire encadré intitulé ‘Les secrets de l’Yonne’). Peut-être y avait-il des liens ? Je suis incapable de trancher. Dans le même ordre d’idée, un élément continue à me troubler dans le parcours d’Emile Louis : les sept disparues ont été enlevées sur une courte période de deux ans. Pourquoi autant d’horreur en si peu de temps? Y avait-il une demande particulière à laquelle Emile Louis aurait répondu à cette époque? Ou, plus simplement ignore-t-on encore l’existence d’autres assassinats qu’il aurait pu commettre avant et après? Je ne crois pas, en tous cas, que l’on devienne subitement un tueur en série en entrant dans la quarantaine… Cela dit, on ne peut pas non plus exclure que l’assassinat de Jambert soit lié à des raisons totalement étrangères à l’affaire des disparues. Cet enquêteur n’a pas travaillé que sur ce dossier-là.

- Le 12 décembre 2000, Emile Louis a été arrêté et il a avoué avoir enlevé et tué les sept disparues. Deux corps ont été retrouvés à Rouvray, suite à ses aveux ?

- Quand il a été arrêté, il était persuadé qu’il bénéficierait de la prescription. C’est pour cette raison qu’il a parlé. Quand il s’est rendu compte qu’on le maintenait en détention et qu’il serait poursuivi, il s’est rétracté.

- Mais les deux corps qu’on a retrouvés sur ses indications, c’est accablant !

- Il prétend maintenant qu’il n’est qu’un témoin. Qu’il a vu des gens qui enterraient ces corps. C’est n’importe quoi : il connaissait très bien les deux victimes et il est le dernier à avoir été vu avec elles lorsqu’elles étaient encore en vie.

- Il évoque aussi l’intervention d’un «réseau de prostitution»…

- S’il sait des choses qu’il parle. Qu’il donne des éléments concrets.

- Reste aussi cinq corps qui n’ont toujours pas été retrouvés…

Au stade où il en est, Emile devrait dire enfin où ces corps ont été enterrés. Cela dit, je ne fais pas beaucoup d’illusion.

- Lancer un appel à sa conscience servirait-il à quelque chose ?

- Il n’a pas de conscience ! Ce genre de personnage est imperméable à tout sentiment. Même si il est assez manipulateur pour jouer au papy larmoyant… Il y a de forte chances que l’on se retrouve à la fin du procès en n’en sachant pas plus qu’aujourd’hui.

- Pour décoder les actes et le comportement d’un homme, il faut parfois remonter dans sa jeunesse. Que savez-vous de celle de votre père?

- Emile Louis est né à Auxerre en 1934. Trois semaines après sa naissance, il a été abandonné par sa mère et il a été confié à la Ddass de l’Yonne. Placé dans une famille d’accueil, il a découvert vers l’âge de 11 ans qu’il n’était pas le «vrai» fils de ses parents adoptifs. Emile Louis disait que ceux-ci étaient très autoritaires. Toutefois, les autres enfants qui ont été élevés dans cette famille n’ont pas mal tourné pour autant. Il semble qu’à l’école primaire, il était souffre-douleur de ses condisciples; Il était surnommé «le bâtard» parce qu’il n’avait pas de ‘vrais’ parents. A 14 ans, il s’est déjà signalé à la justice en mettant le feu à une grange. Il aurait alors été placé dans une maison de redressement du côté de Grenoble. A l’approche de ses 18 ans, il s’est engagé à la marine nationale et il a été envoyé en Indochine. Sa mission qu’il a effectuée sur le porte-avion «Arromanches» consistait à rapatrier les corps des hommes tombés au front. Il nous a raconté des tas de salades sur son passé glorieux sous les armes. Il disait notamment avoir «sauvé un amiral dont l’avion était tombé dans la mer Rouge». C’était n’importe quoi. Emile Louis a tendance à transformer la réalité, à se construire un monde à lui dans lequel il est toujours le héros ou la victime. Il est mythomane.

- C’est peut-être ces distorsions par rapport à la réalité qui lui ont permis de vivre avec ce qu’il a fait, avec ses secrets, depuis si longtemps ?

-Certainement. Mais il y a aussi un autre aspect de sa personne qui est fondamental : c’est un faible; Un type très impressionnable lorsqu’il est face à des gens qui ont de l’argent ou un quelconque pouvoir. Autant il manipule, il raconte et se raconte des histoires pour ne pas regarder les horreurs qu’il commet, autant il peut être lui-même instrumentalisé par des personnes qui ont de l’ascendant sur lui. Bien sûr, je parle ici d’une manière générale pour avoir été, pendant mon enfance et mon adolescence, le spectateur de certaines de ses relations d’amitié. Encore une fois, cela ne me permet pas d’affirmer qu’il aurait enlevé sur commande dans l’affaire pour laquelle il va être jugé à Auxerre.

- Il n’a sans doute pas eu une jeunesse heureuse mais on ne voit pas dans ce parcours un traumatisme insurmontable. Quelque chose qui pourrait être invoqué comme une circonstance atténuante à sa dérive criminelle…

- Je ne prétends pas tout savoir de sa jeunesse. Un jour, je lui ai demandé s’il avait tenté de retrouver sa mère. Il m’a répondu que cela ne servait à rien. Que «de toute façon, c’est une salope». Son abandon explique-t-il quelque chose ? Je ne sais pas. Je ne suis pas psychiatre. De toute façon, cela ne justifierait rien : si tous les enfants de la Ddass devaient devenir des tueurs en série! Peut-être est-il né comme cela.

- Quel type d’homme est Emile Louis ?

Brutal, ignare, vulgaire, coléreux. Son manque de culture ne l’empêche pas d’avoir une intelligence de pervers pour organiser ses méfaits. D’un point de vue politique, il confond la droite et la gauche. Mais il vénère les nazis. A la maison, les seuls livres qu’il lisait étaient consacrés aux camps d’extermination. Pas des livres qui expliquaient la mécanique de l’horreur nazie, plutôt des ouvrages spécialisés… Des livres consacrés aux expérimentations et aux tortures pratiqués par les bourreaux du genre du Docteur Mengele. Emile Louis est abominablement raciste. Tout ce qui va mal en France, c’est la faute des Arabes. Son rapport aux femmes est tout aussi peu respectueux. En quelques mots, il les considère comme des esclaves, des bonnes à rien ou des «salopes». Ma mère a ainsi été humiliée pendant toute sa vie de couple. C’est aussi un passionné du magazine «Détective». Pour lui, c’est une lecture vitale. Quand nous vivions avec lui, il aurait préféré ne pas manger et boire que de louper son «Détective». Peut-être y trouvait-il une source d’inspiration ou des récits de crimes le concernant lui ou des semblables… Le journal, il ne l’achetait que pour lire les avis nécrologiques qu’il commentait à haute voix. Sinon, son grand hobby, c’était la pêche. Une activité qui était aussi un excellent alibi pour justifier de certaines absences.

- Comme dans les affaire Dutroux et Fourniret, il y a une femme passive dans ce dossier. Je veux parler de votre mère. Quelle était la nature de sa relation avec Emile Louis?

- Il l’a rencontré en 1954 alors qu’il était encore sous les armes. C’était un bel homme. Bien qu’en regardant les photos de cette époque, il avait déjà une sorte de perversité dans le regard. Ma mère a eu une enfance difficile. Elle a été battue par une mère violente ce qui lui a valu d’être placée à l’assistance. Elle ne savait pas très bien qui était son père, soit le premier, soit le second mari de sa mère… Au moment, où elle l’a rencontré, elle était bonne à tout faire pour des épiciers dans la région d’Auxerre. Emile et elle, c’était la rencontre de deux oubliés de la tendresse. Mais je pense aussi que dès l’entame de cette relation, mon père était déjà un prédateur et qu’elle fût sa première proie. A cette époque, elle était douce, gentille et soumise. Rapidement, il a commencé à la battre et à lui empêcher d’avoir une vie sociale parce qu’il était d’une jalousie maladive. Elle a tout accepté. Les coups, mais aussi les tortures et les sévices. Quand j’étais enfant, il m’est arrivé de retrouver ma mère blessée dans son lit, dans un état second. Il l’a droguait et il l’a torturait avec des objets… J’avais toujours peur! Peur qu’il finisse par la tuer. Elle, elle s’est toujours tue. Elle l’a toujours couvert. Plus tard, au moment des disparitions de l’Yonne, je pense que ma mère a su beaucoup de choses. Il est parfois venu la trouver pour lui confier des objets encombrants. Après l’un des enlèvements, il lui a aussi demandé de lui forger un alibi. Elle devait déclarer aux policiers qu’elle était avec lui à une heure bien précise. Tout cela, je l’ai appris bien plus tard.

- Quel est le premier souvenir de votre enfance ?

- Je suis la plus âgée des enfants Louis. J’ai aussi une sœur et deux frères. En 1961, lorsque ma mère était enceinte du dernier de mes frères, j’avais cinq ans. Elle a eu une grossesse difficile et dans les dernières semaines, elle a été hospitalisée. Les deux autres enfants de la maison avaient été placés provisoirement un centre de vacances de la SNCF (ndlr : Emile Louis travaillait aux chemins de fer français à cette époque). Pour la première fois, je suis restée seule avec Emile Louis. Un soir, il m’a dit «je vais te montrer comment on fait des enfants». Et il m’a enfoncé l’un de mes jouets dans le sexe; Un petit poupon de trois ou quatre centimètre. Le lendemain, une voisine qui devait me garder pendant la journée a remarqué que quelque chose n’allait pas. Elle m’a ensuite hébergé jusqu’au retour de ma mère. Et quand elle est rentrée, je n’ai pas su en parler. Il m’a fallu des années pour y arriver. Entre temps, cela a modifié mon comportement. J’ai fait une sorte de repli sur moi, j’étais méfiante. Je scrutais tout ce qui se passait avec mes parents…

- N’auriez-vous pas du briser le silence dès ce moment ?

- Hors contexte, c’est évident de dire que oui. Mais cela se passe dans les années ’60, dans une famille très particulière. Il n’est pas certain que l’on m’aurait cru. Ni même d’ailleurs que ma mère m’aurait alors été d’un quelconque soutien. Si ça tombe, ce fou lui a été capable de lui avoir dit.

- Votre mère aurait été capable d’entendre cela? Sans broncher ?

- Elle aurait été capable de l’entendre et elle aurait été capable de ne rien dire…

- Vos frères et votre sœur ont-ils également été agressés par votre père ?

- Je ne veux pas parler à leur place. Et eux, ils ne veulent parler de rien. Ils respectent la grande omerta qui a toujours régné dans cette famille. Et d’ailleurs, ils me reprochent de témoigner publiquement. Ce qui n’empêche pas certains choix paradoxaux : ainsi, c’est ma sœur qui a conseillé initialement aux gendarmes de m’entendre. Et puis, elle est revenue en arrière… En fait, c’est le frère aîné qui indique aux autres ce qu’ils doivent dire ou ne pas dire.

- Vis-à-vis de l’extérieur, dans la période de votre enfance, votre famille parvenait tout de même à donner le change?

- Bien sûr que oui. Les enfants, particulièrement savaient se montrer joyeux et vanter leurs parents : «on a bien rigoler avec papa et maman». Quand les enfants en disent trop, croyez-moi, ce n’est toujours bon signe. Il faut toujours être vigilant. Ne pas se contenter des signes extérieurs de bonheur.

- Est-il exact que votre père aurait déjà été poursuivi pour détournement de mineur dès le début des années ‘60?

- Poursuivi, c’est un bien grand mot. En fait, il a échappé aux foudres de la justice. L’affaire que vous évoquez remonte à 1963. A l’époque, il travaillait encore à la SNCF mais le soir, il allait chercher un complément financier en travaillant pour un poissonnier à Avalon (ndlr : près d’Auxerre). Entre parenthèses, ma mère n’a jamais vu la couleur de cet argent. Emile Louis avait toujours besoin de beaucoup de fonds. Ce n’est pas qu’il jouait mais on a compris plus tard qu’il investissait régulièrement dans ces futures proies. Ses victimes n’étaient pas prises sur une pulsion, au détour d’un chemin. Il les approchait, il les complimentait, il entamait une relation avec elles, leur offrait des cadeaux… Et puis, il les liquidait quand la relation se dégradait. C’est pour avoir le plus chance de réussir ses manipulations qu’il choisissait des jeunes filles en difficulté ou légèrement handicapées.

-Mais revenons à cette affaire de détournement de mineur ?

-Le poissonnier vivait avec une femme qui avait une jeune fille d’un précédent mariage. Elle avait 14 ans. Un jour, elle a disparu. Après trois jours, Emile Louis a été aperçu en sa compagnie dans une aubette de bus. C’était du côté de Rouvray, une localité où il allait pêcher et où, plus tard, il a enterré plusieurs de ses victimes. Interpellé par la police, Emile a déclaré qu’il conduisait la petite à la gare parce qu’elle voulait se rendre à Paris pour rejoindre son père. La jeune fille a dit quant à elle qu’elle n’avait pas été l’objet d’attouchements ou de viols. Il n’y a pas d’acte d’enquête complémentaire. La plainte qui avait été déposée par la mère de la jeune fille a été retirée et les choses en sont restées là. Emile n’avait que 29 ans à ce moment-là. Si on l’avait arrêté et pris en charge sur le plan comportemental, cela aurait peut-être changé le cours de l’histoire.

-A la lecture de ce fait, on peut se dire qu’il est possible que la carrière de tueur d’Emile ait commencé bien avant les sept meurtres pour lesquels il va être jugé en novembre prochain. D’ailleurs, votre témoignage dans ce dossier renforce cette hypothèse. En mars 2000, après plus de trente années de silence, vous avez confié aux enquêteurs de la Brigade criminelle de Paris que vous avez été le témoin direct d’un assassinat commis par Emile Louis… en 1967 ?

- Formellement, je ne peux pas parler d’assassinat car je n’ai pas vu la victime morte. Mais il me semble improbable qu’elle ait pu survivre à ce qu’il lui a infligé.

- Qu’avez-vous vu ?

- J’avais 11 ans. J’étais avec mes petits frères et ma sœur dans la voiture, une Dauphine. Emile conduisait. Dans un village du côté de Saint-Florentin (ndlr : région d’Auxerre), il s’est arrêté sur une place. Une jeune femme est montée à bord. Ils semblaient se connaître mais la fille ne nous a pas parlé. Elle ne s’est même pas retournée pour nous saluer. Après quelques kilomètres, Emile s’est arrêté à l’orée d’un bois. Il nous a dit qu’il reviendrait quelques minutes plus tard. Soi-disant, il devait raccompagner la jeune femme chez elle… Nous sommes restés sagement à attendre dans la voiture. Le temps passait. Il faisait sombre. Mes petits frères avaient peur. J’ai décidé d’aller à la recherche de mon père. J’ai pénétré dans le bois. J’ai marché pendant un temps que je ne pourrais plus déterminer. Et puis, j’ai vu cette scène d’épouvante qui ne m’a plus jamais quitté. (Ndlr : A ce moment de l’entretien, Maryline Vinet éprouve visiblement du mal à témoigner. Nous marquerons une pause de quelques minutes avant qu’elle reprenne son récit). Je vois d’abord une lumière. Je crois que c’est la maison de la jeune femme. Je m’approche. Mes pas font sans doute du bruit mais je n’y prête guère attention. Et puis, enfin, je distingue la silhouette d’un homme. Je m’approche encore. Je reconnais Emile. Il tient un couteau face à la fille. Elle est nue, immobile, attachée les bras en croix à un arbre. Je ne distingue pas son visage. A cet instant précis, Emile plante son couteau dans le corps de la fille et l’éventre!  

- Comment avez-vous réagit ?

- C’est une image de cauchemar, si sauvage, si abominable que j’ai eu l’impression d’être propulsée hors de la réalité pour pénétrer dans un autre univers. Autour de moi, le monde explosait. Je suis restée sans bouger. Pétrifiée… Mon père a remarqué ma présence. Il m’a pris par la peau du dos. Il était très énervé. Je sais qu’il m’a dit : «Si tu parles de cela, je fais la même chose à ta mère». Et puis, c’est le trou noir. Je ne sais plus très bien comment et quand nous sommes rentrés à la maison.

- Pourquoi avez-vous attendu mars 2000 pour enfin témoigner de ce meurtre devant la justice française ?

- Je savais que mon père était capable de mettre ses menaces à exécution. Je savais qu’il était capable de tuer. J’avais peur.

- Vous auriez pu chercher du soutien auprès de votre mère ?

- Après quelques mois, je l’ai fait. Quand je lui ai raconté, elle ne m’a pas dit que j’étais folle ou que je racontais des mensonges. Elle savait que toute cette horreur était possible… Alors, elle a été ignoble. Elle m’a intimé l’ordre de ne jamais plus évoquer cela avec quiconque : «Si tu parles, on dira que tu es une menteuse». D’ailleurs, par la suite, on s’évertuait à faire passer le message dans la famille : «Maryline, elle raconte beaucoup d’histoires, vous savez». Et puis, elle m’a culpabilisé aux maximum : «Si tu l’ouvres, tes frères vont se retrouver à l’assistance, notre famille sera détruite». Au fil des ans, j’en ai tout de même reparlé plusieurs fois avec elle jusqu’à ce qu’elle me fasse promettre de garder le silence au moins jusqu’après sa mort. Elle est décédée en mars 2000… Deux jours après son enterrement, j’ai fait ma déposition à la gendarmerie.

- C’était tout de même très longtemps après les faits…

- J’ai conscience que je n’aurais jamais dû accepter de tomber dans ce piège du silence. Mais j’ai grandi dans un contexte familial très particulier au sein duquel ma mère -malgré ses erreurs et ses défauts- était la seule personne qui me donnait un peu de douceur et d’affection… Je n’avais pas la force de trahir l’engagement que j’avais pris à son égard. Quand on accepte de se taire, on commence à soi-même se sentir coupable. C’est un cercle vicieux dont on sort très difficilement. Aujourd’hui, j’ai envie de dire aux enfants qui seraient l’objet d’abus de ne pas accepter ce genre de promesse malsaine. Il faut parler! On ne se libère jamais de la peur et de la honte que les sévices ont incrusté dans notre corps et dans notre cœur. Mais on peut se libérer du garrot du silence, on peut se dépouiller du manteau poisseux de la culpabilité. Non seulement c’est possible mais c’est la seule voie du salut. J’en suis le témoin vivant.

- Vivre une expérience comme celle de Saint Florentin à l’âge de 11 ans, cela laisse des traces ?

- Elles sont indélébiles. Des images terribles reviennent encore régulièrement dans mes cauchemars.

- Mais immédiatement après les faits ?

- Jusque-là, j’étais encore une bonne élève à l’école. Mes notes ont considérablement baissées. J’ai redoublé. L’année d’après, ce n’était pas mieux. Après deux ans, je me suis dit que je n’avais pas le choix. Il fallait que je m’en sorte malgré tout. J’ai de nouveau étudié avec beaucoup d’application. Pas pour très longtemps, malheureusement. A 16 ans, on m’a dit que je devais aller travailler. Mon père m’avait trouvé une place dans la compagnie de cars pour laquelle il travaillait, «Les Rapides de Bourgogne». Et puis l’année suivante, ma mère et lui m’ont trouvé un mari.

- Ils vous ont «trouvé» un mari ?

- On me l’a amené à la maison. Je ne l’aimais pas. J’ai finalement accepté de l’épouser pour quitter l’enfer familial qui était devenu de plus en plus invivable au fil des ans. Ce fût bien sûr une union catastrophique : l’homme qu’ils m’avaient trouvé est devenu rapidement un compagnon de sortie d’Emile. Il buvait, il me trompait. Après quelques années, je l’ai quitté. Avec mon premier enfant.

- «L’enfer familial était devenu de plus en plus invivable au fil des ans», dites-vous ?

- Oui, car après l’affaire de Saint-Florentin, Emile me percevait comme un danger, une menace. Moi, je me réfugiais dans des livres. Je lisais énormément. C’était une forme d’évasion. Mon attitude ne lui plaisait pas. Dans les premiers temps après Saint Florentin, il m’arrivait de retrouver des poupées déchiquetées, pendues à un fil. Par après, il s’en prenait directement à moi. Il m’appelait la «résistante» et il me torturait comme s’il se prenait comme un gestapiste. J’ai eu droit à des séances de sévices où il me maintenait la tête dans l’eau du lavabo jusqu’à ce que je sois au bord de l’étouffement. Il lui est aussi arrivé de m’attacher à une chaise et de me souffler de la fumée de cigarette dans la figure jusqu'à ce que je m’évanouisse. Aujourd’hui encore, j’en paie les conséquences. Je souffre d’un syndrome de déficience respiratoire.

-Il paraît qu’à la fin des années ’60, la famille a vécu dans un château à Villerfargeau, près d’Auxerre. C’est pas mal pour une famille d’un employé de la SNCF?

- C’était en 1969. Mon père venait de quitter la SNCF. Et nous n’avions plus le logement offert par son ancien employeur. Ma mère et moi, nous avons trouvé une place comme gardien de ce château dont les propriétaires étaient souvent absents. Nous vivions dans une annexe, mais c’était assez grand.

-Assez grand pour jouer les familles d’accueil pour des enfants de la Ddass ?

- Oui, c’est à partir de ce moment-là que ma mère est devenue assistante maternelle. En 1969, nous avons notamment accueilli Céline et son frère. Elle n’avait que deux mois. Sa mère à elle vivait dans une cave… Je l’ai appris bien des années après, mais Céline a été violée par mon père à l’âge de 7 ans. En 1972, c’est Jacqueline Weiss qui est arrivée avec ses deux frères. Ma mère n’a même pas été consultée. Ces trois gosses qui avaient été abandonnés par leurs parents logeaient auparavant au foyer de Montmercy, juste à côté de Villefargeau. La directrice avait confié ces enfants, comme cela, sans autre forme de précaution à Emile Louis. Les choses ont été régularisées plus tard par la Ddass. On peut s’interroger sur les critères de choix des familles d’accueil, mais c’est ainsi…

- Jacqueline Weiss, c’est l’une des sept disparues de l’Yonne!

- En effet. Emile Louis a fait avec elle comme avec toutes ses victimes. Il l’a d’abord adulée. A ses yeux, elle était parfaite, magnifique. Elle avait 14 ans et elle le suivait partout. C’était sa «fifille». Et puis, les choses se sont dégradées progressivement. Pour lui, toute jeune fille, toute femme, ne peut être qu’une «salope». Peu de temps avant sa disparition, elle est revenue à la maison toute bleue de coups qu’elle avait reçus. Mon père a dit qu’elle «s’était fait tabassée dans une cave… par des arabes». Au travers de ces propos racistes et gratuits, il faut bien comprendre le fonctionnement d’Emile Louis. Avant la disparition de Jacqueline, mon père a dit pendant des années à ma mère: «De toute façon, elle va partir un jour ou l’autre avec un Arabe. Elle fera le tapin». Il préparait son entourage. Il savait qu’il l’a ferait disparaître. C’était prémédité!

- Votre mère laissait se développer cette relation malsaine avec Jacqueline sans rien faire?

- Elle disait qu’il fallait comprendre… Que Jacqueline n’avait pas de père. Finalement, elle en a eu tout de même assez de ce cinéma. Elle a cherché un travail pour Jacqueline. En mars 1977, elle a trouvé une piste chez un restaurateur d’Avalon. Emile Louis et Jacqueline se sont rendus à l’entretien d’embauche. En tous cas, c’est ce qu’ils ont prétendu. Soi-disant, elle devait commencer en avril. Le jour venu, Emile a conduit Jacqueline à la gare d’Auxerre. Il est plus juste de dire qu’il est parti avec elle. Car pour le reste, c’est moins clair. Il a prétendu l’avoir laissée comme convenu sur le quai. Ensuite elle n’a plus jamais réapparu…

A l’époque, votre mère ne s’est pas inquiétée?

Si, tout de même. Au lendemain de son départ, elle avait reçu une carte postale de Jacqueline disant qu’elle était bien arrivée. Cependant, cette carte avait été postée à Auxerre. Elle avait déjà trouvé cela bizarre. Quelques jours plus tard, elle a téléphoné au restaurateur pour prendre des nouvelles. Le supposé parton de la jeune fille est tombé des nues : il n’avait jamais vu Emile ou Jacqueline. Ma mère a signalé la disparition inquiétante de Jacqueline à la gendarmerie. Malheureusement, on lui a dit qu’elle était majeure et qu’elle avait le droit de disparaître. Pour Emile, c’était évidemment limpide : «Elle a dû partir avec un arabe», disait-il. (ndlr : l’un des deux corps qui sera retrouvé à Rouvray, début 2001, était celui de Jacqueline Weiss). Ma mère n’a pas poussé la démarche jusqu’à dénoncer explicitement son mari…

- Comment a-t-il fait connaissance des autres «disparues»?

- En 1971, il était devenu chauffeur pour la société de transport ‘Les Rapides de Bourgogne’ à Auxerre. Il s’occupait notamment de transports scolaires. Plus tard, il a fait en plus des heures supplémentaires pour la Ddass de l’Yonne. Il assurait alors le transport de jeunes en difficulté ou handicapées entre des foyers ou des écoles spécialisées d’Auxerre et leurs familles d’accueil. A cette fin, il utilisait son véhicule personnel ou le car du foyer de l’enfance de Montmercy. Quatre de ses victimes présumées ont été ses passagères. Il s’agissait de jeunes filles légèrement handicapées. Il en a connu une autre vraisemblablement à Auxerre. Elle logeait dans un établissement mal famé et à la réputation sulfureuse -le «Nicky Bar»- qui se trouvait près des «Rapides de Bourgogne». Elle a aussi disparu, ainsi d’ailleurs que sa sœur. Et puis, il y a Jacqueline comme plus tard Sylviane qui ont carrément vécu sous son toit.

- A travers le Nicky Bar, votre père avait donc aussi des contacts avec le milieu de la prostitution?

- Il avait de très bonnes relations en effet avec la tenancière de cet établissement. Elle sera d’ailleurs cité à comparaître comme témoin au procès. Des filles qui travaillaient-là ont parfois confié leurs gosses en garde à ma mère parce qu’elles devaient «partir au Luxembourg». Bien qu’il le démente, Emile Louis avait aussi des relations avec Raymond B., l’un des pontes de la prostitution dans l’Yonne. Cet homme-là a gardé des intérêts à Auxerre, mais il vit la plupart du temps au Brésil. Ce n’est pas très loin de la Guyane française où je réside.

- L’hypothèse d’un Emile Louis «rabatteur» pour d’autres est-elle à exclure?

- Je le trouve tellement stupide que j’ai du mal à le voir fonctionné dans le cadre d’une organisation criminelle. Toutefois, personne ne sait combien de temps ont vécu ses victimes présumées, ni ce qu’elles ont vécu, avant d’avoir été liquidées par Emile Louis.

- Que savez-vous du mode opératoire de ses crimes ?

- Il y a plusieurs choses qui reviennent : ses victimes sont toujours des personnes fragiles ou affaiblies, si nécessaire avec l’usage de drogues. Il cherche la soumission et il torture autant qu’il viole, notamment avec divers objets. Je suis bien placée pour le savoir. J’ai moi-même été séquestrée par Emile Louis!

- Dans quelles circonstances?

- Cela s’est passé en juin 1975. J’avais 19 ans. Mon premier mari, un militaire, était en mission à Djibouti. Ce couple forcé battait de l’aile. Je n’avais aucune ressource et je suis revenue à la maison paternelle. Comme j’étais «une femme mariée», on m’imposait de vivre cloîtrée. Les sorties étaient interdites. Mes parents ne voulaient pas que je quitte l’homme qu’ils m’avaient trouvé… Un jour, Emile s’est montré sous son meilleur jour. Il faisait beau et il est venu me parler avec une gentillesse inhabituelle : «N’aurais-tu pas envie d’aller faire un tour en ville?». Je n’avais plus mis un pied dehors depuis des semaines et j’ai accepté…

- C’était un piège?

- Un piège abominable, oui. Fait exceptionnel, il m’a payé une consommation dans un café à Auxerre. Après un passage aux toilettes, j’ai terminé mon verre et je me suis sentie mal. J’avais la sensation de m’enfoncer dans la ouate. Il m’a conduit jusqu’à la voiture. Je ne sais combien de temps il a roulé; A partir de ce moment, il n’y a plus que des flashes. En chemin, je me souviens d’avoir reconnu une maisonnette à Rouvray où nous avions vécu quand j’étais petite. Ensuite, je me retrouve dans un champ… (ndlr : elle marque une pause). J’étais dans le cirage. A moitié inconsciente, comme spectatrice de moi-même. Un peu plus tard, je me vois ramper et puis je me rends compte que je suis dans un bois. Près d’un cours d’eau (ndlr : Il s’agit du Serein). Et puis Emile me pousse dans une cabane faite de planches et de branchages. Après un temps indéterminé, je suis couchée à même le sol. Nue. Emile m’insulte. Il m’ordonne de ramper. Et puis, utilisant d’abord des objets, il me viole. Je perds conscience.

- N’y avait-il pas moyen de vous défendre ?

- J’étais sous l’effet de je ne sais quelle drogue ou médicament. Sans volonté. D’ailleurs, je n’ai pas vu le temps passé. Quand j’ai rouvert les yeux, il faisait noir.

- Emile Louis était-il encore là ?

- Il était parti. J’étais toujours nue, bâillonnée, les chevilles entravées et les mains liées dans le dos. Il est venu me chercher au petit matin, vers 6 heures.

- Pour vous ramener à la maison ?

- Non. Il m’a ordonné de me rhabiller. Je me souviens que j’avais froid. Encore sous l’effet des médicaments et sans doute en état de choc, j’avais l’impression de me trouver dans une autre dimension. Je suis montée dans la voiture et il m’a déposé… à proximité d’un poste de gendarmerie. Il m’a lancé : «Surtout ne dis pas que c’est moi qui t’ai mis là». Je me suis retrouvée là, dans la rue. Complètement anéantie, la robe déchirée, avec quelques ecchymoses, des traces de liens sur mes poignés.

- Vous êtes rentrée dans le poste de gendarmerie?

- Oui… Et je sais que ce sera peut-être difficile à comprendre pour quelqu’un qui n’a pas vécu cela, mais je n’ai pas su parler. J’ai seulement dis que je ne savais pas ce qui m’était arrivé et que je voulais rentrer chez mes parents. Je crois que les policiers m’ont pris pour une demeurée ou je ne sais quoi. Ils ne m’ont pas pratiquement posé aucune question.

­- Pourtant c’était le moment ou jamais de l’empêcher de nuire!

- Rationnellement, certainement. Mais une emprise familiale pareille, qui s’étale sur des années, on ne s’en libère pas comme cela. Aujourd’hui, je suis persuadée que si je n’étais pas partie de là-bas, je n’aurais jamais parlé… De toute façon, il aurait fini par me tuer moi aussi.

- Vous aviez peur de ne pas être crue ?

- Je ne sais même pas si j’y ai pensé… Avec le recul, je me dis qu’il y avait une telle horreur qui avait été franchie par mon propre père que les choses étaient sans doute indicibles. Et d’ailleurs, Emile en a profité pour enfoncer le clou : lorsque les gendarmes m’ont ramenée à la maison, il a eu immédiatement cette parole : «De toute manière, cette salope-là, elle a dû aller avec un amant». Ensuite, ma mère et mon frère me sont tombés dessus à bras raccourcis : je me suis fait tabasser.

- Peut-on encore garder une quelconque joie de vivre après avoir vécu de telles horreurs dans sa propre famille?

- Ce n’est pas facile, bien entendu… A l’époque, j’ai d’ailleurs tenté de me suicider aux barbituriques. Là, ma mère a tout de même appelé un médecin. Il a décidé que je devrais aller me reposer dans un hôpital psychiatrique. Je me suis donc retrouvé chez les fous. Après, on m’a mis dans un autre service où je côtoyais des femmes déprimées et alcooliques. Emile venait me voir tous les jours. A tel point que le personnel me disait : «Vous avez un gentil papa»… A chaque visite, il me rappelait le message : «Si tu parles, ta mère n’y survivra pas»… Quelque temps plus tard, mon mari est revenu de Djibouti. Je suis retourné vivre avec lui. Pour fuir une nouvelle fois Villefargeau. Jusqu’au jour où j’ai refait ma vie avec mon mari actuel. Il m’a véritablement sauvé de tout cela. Il m’a enfin permis de vivre une vie normale.

- Vous avez l’air calme. Posée. Comment avez-vous réussit à vivre malgré tout. Avec ce passé ?

- Il m’a fallu du temps. J’ai été pendant des années sous antidépresseur. Mon mari actuel a eu de la patience et moi, sans vouloir me jeter des fleurs, j’ai eu énormément de volonté. J’ai aussi trois enfants qui sont formidables.

- Ils connaissent votre passé ?

- Je ne leur ai pas donné les détails, mais ils savent.

-Et comment réagissent-ils ?

- Ils ne m’ont toujours donné que de la joie de vivre. C’est un soutien essentiel… Mon fils n’a qu’un objectif, c’est de devenir magistrat. Il est animé par un idéal de justice et je crois que ce n’est pas dû au hasard.

- Le fait que vous viviez avec lui à l’autre bout du monde n’est sans doute pas dû au hasard…

- Un océan n’est pas de trop, en effet, pour me séparer de mon passé. Même si celui-ci me rejoint toujours au travers des procès de mon père.

- Depuis que vous avez quitté l’Yonne, vous avez malgré tout revu votre père ?

- Oui, notamment en 1984 quand il avait fini de purger sa première condamnation. Il était venu chez ma mère dont il était séparé depuis 1977 et il prétendait être chez lui. Elle m’a appelé à la rescousse et je lui ai demandé de partir. A cette occasion, j’ai discuté avec lui. Il prétendait qu’il était innocent des faits d’attouchements sur mineurs qu’il avait pourtant avoués quelques années plus tôt. Mais dans le même temps, il disait qu’il s’en était bien sorti avec quatre ans de prison. Je lui ai fait remarquer que pour un «innocent», un seul jour de préventive devait être un jour de trop. Pendant cette discussion, sans doute pensait-il aux disparues de l’Yonne. Il devait alors se dire que ces crimes-là resteraient à jamais impunis.

- A cette époque, il est allé vivre dans le Var où il a replongé dans la délinquance sexuelle. Ce qui lui a valu une autre condamnation à cinq ans de prison en 1989?

- Exact. Il avait acheté un mobilhome et il transitait de camping en camping. Il s’en est pris à des enfants et à des femmes… Il est ressorti de prison en 1992 et il s’est presque aussitôt remarié avec Chantal Paradis. Cette femme était dépressive, fragile. Complètement paumée. Bref, le scénario habituel. Il l’a d’abord charmée et après quelque temps de vie commune la relation s’est détériorée. Comme ma mère, elle a été la victime d’innombrables sévices. L’année dernière, à Draguignan, il a été condamné à vingt ans de réclusion pour viol et actes de barbaries commis à l’encontre de Chantal et de sa fille.

-A 71 ans et après une telle condamnation il n’a plus rien à perdre! Pourquoi ne dit-il pas tout?

- Il est installé dans une sorte de déni. Dans son monde à lui. Il affirme être victime d’un complot. D’ailleurs, il a fait appel de cette dernière condamnation à vingt ans. Peut-être espère-t-il encore s’en sortir ? Il est possible qu’il se dise qu’on le laissera sortir de prison vu son grand âge ou pour raisons médicales…

- N’avez-vous jamais essayé de le faire parler vous-même?

- Bien sûr que oui. Je lui ai même rendu l’une ou l’autre visite en prison avec cette intention. Mais sans succès. Il y a quelques années, avant que l’on découvre les corps enterrés à Rouvray, j’ai même essayé de piéger Emile en lui affirmant que j’avais retrouvé Jacqueline Weiss! Spontanément, il m’a répondu : «Ce n’est pas possible!». Je lui ai rétorqué : «Je te dis que je lui ai parlé!». Il m’a répété : «Ce n’est pas possible!». Je lui ai alors lancé : «Pourquoi tu l’a tué?» A ce moment, il a eu un énorme éclat de rire. Pour moi, ce rire diabolique était un aveu. 

-Vous devez détester votre père ?

Personne n’aurait envie d’être la fille de ça. J’ai dit un jour que j’étais la «chair de la bête» mais encore les bêtes ne réagissent pas comme cela. Les animaux tuent pour manger, pour se défendre… Pas pour leur plaisir. Pourtant, je n’éprouve pas de haine à son endroit; Parce que je ne le considère pas comme quelqu’un de normal. Il aurait eu besoin de soins depuis tout petit… Aujourd’hui, par contre, je ressens beaucoup de haine à l’égard de ma mère. Elle, que je vénérais avant sa mort, je ne suis même pas allé sur sa tombe.

- Comment expliquez-vous un tel ressentiment?

- C’est elle qui a verrouillé le système d’oppression dans lequel j’ai été enfermé si longtemps. Lui, je le considère comme un malade, ma mère, elle, était sensée me protéger. Elle a plutôt fait l’inverse. En ce sens, ma mère m’a aussi abusé. Pour autant, je ne pardonne pas Emile pour tout ce qu’il a fait. Il est responsable de ses actes. C’est avant tout un manipulateur il doit recevoir la perpétuité. Ne plus jamais sortir. C’est un redoutable prédateur. Il est irrécupérable. Si un jour, il devait être libéré, il nuira à nouveau. J’en suis convaincue.

 

Les sept victimes présumées d’Emile Louis

Françoise Lemoine est âgée de 28 ans au moment de sa disparition à une date indéterminé en 1977. Christine Marlot avait 15 ans lorsqu’elle disparaît en janvier 1977. Jacqueline Weiss et Chantal Gras, toute deux disparues en avril 1977, étaient respectivement âgées de 19 et 18 ans. Le corps de Jacqueline a été retrouvé début 2001 sur les indications d’Emile Louis, à Rouvray, près des berges du Serein. De même que celui de Madeleine Dejust qui avait 21 ans lorsqu’elle a disparu en juillet 1977. Bernadette Lemoine avait 18 ans au moment de sa disparition au premier trimestre 1978. Martine Renault avait quant à elle 16 ans, le 26 septembre 1979, lorsqu’elle s’est évaporée dans la nature très secrète de l’Yonne.



Les secrets de l’Yonne

En ce début d’automne, le Serein et l’abondante végétation qui borde les rives de cet affluent de l’Yonne semblent vouloir prolonger la belle saison. Pas étonnant que de nombreux pêcheurs et promeneurs cherchent ici la tranquille compagnie des nénuphars qui trônent sur cette eau à la couleur de l’émeraude. La rivière, bordée par quelques villages médiévaux parmi les plus beaux de France nourrit aussi les 3.000 hectares de vignobles de Chablis qui produisent les incomparables vins blancs de Chardonnay. Ici, il n’est pas difficile de trouver un viticulteur qui vous décrira le terroir avec emphase : «En Bourgogne, depuis toujours, l’homme est conscient d’hériter chaque jour d’un vrai miracle de la nature. Cette terre est bénie des Dieux.» Sans doute, mais ces dernières années, cette terre a aussi été fréquentée par le diable. C’est en effet quelque part dans ces lieux idylliques, sur les berges du Serein, qu’Emile Louis a enfoui les corps de toutes ses victimes mais seuls ceux de Madeleine Dejust et de Francine Weiss ont été retrouvés. A quelques kilomètres à peine se trouve Saint-Cyr les Colons. C’est là que Michel Fourniret avait élu domicile, en 1987, pour entamer ses «chasses aux vierges». Un soir de décembre, il y a enlevé Isabelle Laville, une jeune fille de 17 ans. Pour la violer et la tuer.

 

Un peu plus près d’Auxerre, un «village fleuri» dénommé Appoigny alimente les conversations de bistrot depuis plus de vingt ans. Faut dire que les faits qui ont été découverts ne sont pas banals. En cause, un certain Claude Dunand et sa femme Monique, arrêtés le 22 janvier 1984. Ces deux-là détenaient depuis plusieurs mois deux jeunes filles issues de la Ddass. Pas pour eux. Enfin, pas seulement. Des clients payaient pour rendre «visite» à ces «sans familles» dont la disparition n’avait guère ému les gens du «terroir». L’une d’elle qui réussit à s’échapper raconta ses quelques mois d’enfer. Séquestrée à partir d’octobre 1983, deux hommes l’avaient d’abord enchaînée nue à un tuyau. Le premier jour, elle avait été fouettée et violée par Claude Dunand. Et puis, elle avait été laissée à l’abandon dans une cave, sans eau et sans nourriture. Juste le temps nécessaire pour l’affaiblir, l’avilir; La préparer à la venue des amis de monsieur Claude. Des personnages aux mœurs très spéciales que Dunand disait faire partie de «l’organisation». L’un d’eux, un Allemand qui se faisait appeler Helmut, l’avait flagellé et lui avait enfoncé des aiguilles dans les seins. Un autre l’avait obligé à boire son urine. Dunand lui avait perforé les lèvres vulvaires avec des épingles à nourrice qu’il avait attachées à ses cuisses. Un autre homme lui avait brûlé les seins avec un tournevis rougi avant de dessiner une croix gammée sur l’un d’eux. Un autre encore lui avait envoyé des décharges électriques dans la poitrine… Ils étaient une trentaine à être venus ainsi la torturer pendant près de quatre mois. Un médecin, cagoulé, passait de temps à autre, pour soigner les plaies. Claude Dunant, le logeur, encaissait l’argent. Et comme les affaires marchaient bien, il avait accru l’offre dès fin décembre 1983. Une seconde jeune fille était arrivée dans son pavillon d’Appoigny qui avait été aussitôt enchaînée à des madriers formant une croix de Saint-André.

 

En janvier 1984, lorsque la première des séquestrées parvient miraculeusement à s’échapper, son médecin la recueille. Le procureur de la République d’Auxerre est prévenu, les flics aussi. Grand classique : on ne la croit pas; Pas tout de suite en tous cas. Il faut trois jours pour que la police se décide à aller tout de même voir ce qui se passe chez Dunand. L’autre séquestrée est encore là. Attachée sur sa croix, prête à être suppliciée. Les objets de torture sont là aussi : un carton rempli de phallus artificiels en bois et en caoutchouc, de pinces à linge, d’aiguilles à tricoter, de bougies, de deux tubes de vaseline et d’une pince crocodile… Les fenêtres de la pièce de torture sont occultées avec du papier journal et de la laine de verre. Dunand avoue et des agendas sont saisis. Mais seulement trois «clients» sont identifiés, dont deux meurent avant le procès. Le tortionnaire d’Appoigny est condamné à la perpétuité le 31 octobre 1991, son épouse à cinq ans –après sa libération, elle perd bêtement la vie dans une chute d’escalier. Le troisième homme, qui avait participé aux viols mais qui avait aussi permis à la première des séquestrées de s'enfuir, écope de deux ans de prison dont dix-huit mois avec sursis. Dunand n’a jamais révélé les noms de ses autres membres de «l’organisation», se contentant d’allusion à «des gens importants». Depuis lors, la rumeur court à Auxerre : l’un des agendas saisis, contenant des identités, aurait disparu en cours d’instruction. Une enquête interne de la magistrature laisse des points d’interrogation à cet égard. Seule certitude, dès 2001, Dunant retrouve la liberté et, avec le soutien d’un notable politique local, il se reconvertit dans le cadre d’une association favorisant la réinsertion d’anciens détenus. Aujourd’hui, il vit dans la région de Mulhouse. Avec ses secrets.

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