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Le site de Michel Bouffioux

Affaire Devillet : "L’évêque de Namur m’a manipulé " (22/01/2009)

Publié le 22 Janvier 2009 par Michel Bouffioux in Paris Match Belgique

UNE VICTIME D'UN PRETRE PEDOPHILE ACCUSE

  

- Enquête évoquée sur le plateau de L'Info Confidentielle Paris Match sur RTL/TVI, le 18 janvier 2009 et publiée dans l'hebdomadaire Paris Match, le 22 janvier 2009 -

 

michel-devilletFin des années 80, Joël Devillet a été la victime d’un prêtre pédophile. En 1996, devenu séminariste, il a dénoncé officiellement les faits aux autorités ecclésiastiques du diocèse de Namur qui, affirme-t-il, l’ont « mené en bateau pour qu’il n’estime pas nécessaire de recourir à la justice des hommes ». Finalement, il déposera plainte, mais trop tard : bien qu’en aveux, son abuseur a bénéficié de la prescription au pénal en 2004 et fait désormais l’objet d’une simple demande de dommages et intérêts, qui sera bientôt tranchée par le Tribunal civil d’Arlon. Comme il l’a révélé ce dimanche sur le plateau de « L’Info Confidentielle Paris Match », Joël Devillet a aussi cité l’évêque André-Mutien Léonard à comparaître devant le Tribunal civil de Namur. Plaidoiries ce 22 janvier.

 

C’est dans la très catholique Aubange, au fin fond du Luxembourg belge, que commence cette regrettable histoire. Joël Devillet y voit le jour en 1973 au sein d’une famille socialement défavorisée. «Mon père était grutier, ma mère ne travaillait pas. J’avais trois frères et une sœur. Nous étions la famille la plus pauvre du village», résume-t-il. Comble de malchance pour cet enfant peu nourri sur le plan intellectuel et affectif, son père est victime d’un grave accident de voiture en 1981. A sa sortie de l’hôpital, l’homme perd son emploi et devient prisonnier de la boisson.

Confronté à ces épreuves, le petit Joël Devillet fait une rencontre déterminante : « L’abbé Rossignon a débarqué à la maison. Il venait prendre des nouvelles de notre famille en détresse. C’était le vicaire de la paroisse Notre-Dame du Rosaire. Il s’est pris d’affection pour le petit garçon timide que j’étais. Désormais, sa porte me serait toujours ouverte.»

 

De fil en aiguille, Joël fait la connaissance du curé Maurice Muller — dont il deviendra très proche — et il est quasiment « adopté » par une petite communauté de religieuses. « A partir de ma 5e primaire, j’allais tous les jours chez les sœurs pour y faire mes devoirs. Je recevais beaucoup d’affection et à manger. Y compris quelques nourritures spirituelles lors des messes quotidiennes. » C’est donc sans surprise que Joël devient enfant de chœur mais aussi un « sacristain » précoce. « Dès l’âge de 12 ans, j’avais les clés de l’église. Je pouvais m’y rendre à toute heure. J’aidais le curé et le vicaire dans diverses tâches. Je faisais des courses, je répondais au téléphone, je les accompagnais dans certains déplacements, je les assistais. Parfois même, j’étais autorisé à sécher une heure de cours pour servir à un enterrement. Une relation de confiance s’était nouée entre ces deux prêtres et moi. En plus de recevoir de l’amour, j’étais valorisé. A l’école, certains raillaient un peu. Ils m’appelaient le fils du curé. Je m’en fichais, car la vocation de la prêtrise s’imposait déjà à moi. Ce fut la plus belle période de ma vie. Paisible et douce. Pleine d’espoir aussi. »

 

Après le beau temps vient l’orage. Les premiers nuages se profilent à l’horizon en septembre 1987, lorsque les protecteurs du jeune Joël — il a alors 14 ans — sont remplacés par un nouveau curé et un jeune vicaire âgé de 27 ans, G. « Dans mon jeune esprit, tous les hommes d’église étaient des saints. Je leur ai immédiatement accordé une confiance aveugle. Et je suis persuadé que le vicaire a immédiatement détecté ma fragilité. »

 

Plusieurs années d’abus sexuels vont commencer. Joël tente de trouver des mots pour décrire cette prison dans laquelle il va être enfermé. Une geôle psychologique dont, peut-être, il n’est toujours pas sorti aujourd’hui : « J’avais besoin d’affection. Je ne voyais pas de mal à me blottir sur les genoux de ce prêtre qui me disait de venir chez lui le soir. Il y a d’abord eu des attouchements. J’ai demandé qu’il arrête, mais il m’ordonnait de laisser faire. Et puis, c’est allé de plus en plus loin… Il est très difficile d’admettre qu’on a accepté des choses pareilles. Aujourd’hui encore, je réfléchis aux causes de tout ce mal. Je crois avoir été confronté à un sale type mais, en même temps, j’étais un oiseau pour le chat. Très impressionnable. Manipulable. J’avais peur, aussi, car j’étais dépendant. Cette paroisse était tout pour moi. Mon réconfort, mon refuge. Je ne voulais pas perdre les clés de l’église. Quitter ce milieu, la prière, c’était ôter tout ce qui donnait sens à ma vie. Après les premiers agissements, j’ai dit et répété au prêtre abuseur qu’il fallait que cela cesse. Je lui ai même écrit. Il m’a répondu. Il m’a promis plusieurs fois d’arrêter, mais il n’a jamais tenu parole. Je n’avais pas la force morale pour lui faire face. Il m’a conduit à me noyer dans un océan de confusion. Ne sachant ce qu’était l’amour, j’ai parfois cru que c’était ce qu’il me donnait! Je ne voyais plus que je n’étais qu’un objet sexuel pour un pervers qui abusait de son autorité morale pour se faire sucer le sexe par un gosse fragilisé. Tout cela, je ne le comprendrai que bien plus tard.»

 

Joël affirme qu’il a dénoncé les faits à la hiérarchie du prêtre dès 1990. « J’ai écrit à Mgr Musty qui était à l’époque le bras droit de l’évêque de Namur, Mgr Mathen. Pas de réponse. Cela m’a bouleversé. J’en suis arrivé à me demander si j’étais normal. J’ai même regretté mon courrier. N’était-ce pas moi le vilain dans cette histoire?»

 

Fin 1990, début 1991, une rumeur circule : l’abbé André Léonard pourrait devenir le prochain évêque de Namur. « Alors qu’il présidait encore le séminaire de Louvain-la-Neuve, je lui ai écrit. Malheureusement, à ce moment-là, je n’avais pas encore le réflexe de tout conserver», poursuit Joël. « Je lui faisais part de mes prières pour qu’il devienne évêque, de mon désir de devenir prêtre et des agissements du vicaire. Au printemps 1991, venant d’être consacré, Mgr Léonard est venu à Aubange pour célébrer les confirmations. Je lui ai été présenté. Après la messe, tandis que des prêtres l’attendaient pour partager un repas, il m’a invité à monter dans sa voiture. Aux yeux de tous, devant l’église, nous avons discuté pendant un quart d’heure. Il voulait en savoir plus sur ma vocation. Il m’a embrassé avant de conclure la conversation par une phrase énigmatique: “Tu m’as parlé dans ta lettre de l’abbé G. Mais je ne le vois pas ici!” On est resté dans une sorte de non-dit. »

 

L’abbé G. a, de fait, été déplacé de la paroisse d’Aubange vers Flawinne en février 1991, soit avant la visite épiscopale évoquée par Joël. Notons à cet égard que le jeune homme reconnaît sans difficulté qu’il n’a pas profité de ce départ pour s’éloigner immédiatement de son abuseur : « A son invitation, je me suis rendu quelques fois dans sa maison de Flawinne. Pourquoi? Je rêvais! Je voulais qu’il me considère enfin comme une personne. Plus comme un objet sexuel. J’ai constaté que rien n’avait changé.» Ce lien ambigu entre victime et abuseur renvoie à quelque chose de proche du syndrome de Stockholm. Il perdurera encore plusieurs années.

 

Joël ne cache pas non plus qu’il ne peut prouver matériellement que la rencontre devant l’église d’Aubange avec l’évêque Léonard s’est passée comme il le raconte : «D’après ce que je sais, l’évêque va jusqu’à nier qu’elle ait eu lieu.» Une lettre signée par Mgr Léonard démontre en tous les cas qu’il découvre bien l’existence de Joël Devillet en 1991. Le 11 juin de cette année-là, dans un petit mot que la victime a conservé, l’évêque de Namur écrit: «Mon cher Joël, j’ai été très heureux de faire ta connaissance (…) Prie pour moi. Je te bénis très affectueusement.» Entretenant une relation épistolaire avec Mgr Léonard, Joël reçoit notamment ce message en novembre 1993: «Je suis heureux que tu aies eu un bon contact avec le père G. et que tu rencontres le psychologue qui t’a été recommandé. Continue fidèlement dans cette voie.» «Il savait déjà tout! Plutôt que de sanctionner le prêtre ou de le dénoncer, il m’assurait de son affection et de sa considération et me recommandait de voir un psy. Aussi, il entretenait ma vocation de prêtre, ce qui impliquait tacitement le silence sur toutes ces choses horribles que j’avais vécues», réaffirme Joël.

 

En 1994, après avoir terminé sa 7e professionnelle à Arlon, Joël est admis au Grand Séminaire de Namur. Son président constate que le garçon est exagérément timide et renfermé. Ordre lui est donné de consulter un thérapeute maison. «J’ai été envoyé chez un psy (qui plus tard est devenu prêtre) à Louvain. Il me disait de m’allonger sur un divan pendant trois quarts d’heure. Pendant qu’il buvait son whisky-coca, je devais fermer les yeux pour arriver à sentir battre mon cœur au bout de mes doigts. » Après un an de ce « traitement », Joël n’a toujours pas lâché le secret qui lui pèse et le paralyse dans ses relations avec autrui.

 

C’est finalement devant son directeur spirituel au séminaire de Namur qu’il laisse échapper quelques bribes. Son confident, le chanoine Jean Léonard, qui n’est autre que le frère de l’évêque, invite alors le séminariste à ne plus taire la vérité à son psy. Et dans la foulée, ce dernier lui conseille de témoigner chez le vicaire judiciaire du diocèse de Namur. Le 4 juillet 2006, Joël se livre donc à une déposition circonstanciée devant le chanoine Jean-Marie Huet. La tête remplie de sentiments contradictoires — ce qui est caractéristique des victimes d’abus répétés — Joël culpabilise. Et il termine sa déposition par ces mots, qui seront plus tard utilisés par la défense du prêtre pédophile : « Je ne voudrais pas que ceci provoque la démission de l’abbé G. Ce que nous faisions était mal, mais il m’a tout de même fait du bien: je n’aimais pas trop être dans ma famille et il m’accueillait quand j’avais besoin d’affection. »

 

Dans une lettre rédigée le 1er août 1996, Mgr Léonard rassure le jeune homme. Il n’est pas question de dénoncer l’abuseur à la justice, ni même de le renvoyer tout de suite à la vie civile : «Mon but n’est évidemment pas d’écraser ce confrère mais de le sauver et d’en sauver d’autres. Il n’est absolument pas certain qu’il doive aller ailleurs. Un bon accompagnement devrait éventuellement suffire. Nous verrons.» Le 28 octobre, dans une autre lettre, Mgr Léonard ajoute : «Mon fils Joël, je me réjouis de ton attitude d’obéissance au milieu des difficultés. (…) Malgré les difficultés, je crois à ta vocation et serai très heureux si elle peut aboutir. Je prie à cette intention et te bénis de tout cœur.»

 

Le 14 novembre 1996, une confrontation est organisée à l’Evêché. Y participent le vicaire judiciaire, l’abbé pédophile, le psy-futur prêtre et la victime. Le compte rendu précise que «d’emblée, l’abbé G. demande que l’on n’étale pas cette affaire sur la place publique, ce qui lui serait hautement préjudiciable, ainsi qu’à sa famille». Il ressort aussi de ce rapport que le prêtre pédophile insiste — croyant peut-être soulever une éventuelle cause d’excuse — pour qu’il soit acté que l’enfant qu’il abusait était consentant et qu’il prenait du plaisir.

 

Ensuite, G. reconnaît comme exact un passage de la déclaration faite en juillet 2006 par Joël Devillet devant le chanoine Huet : «Après la messe, l’abbé G. m’invitait à repasser chez lui. Dès le départ, il me prit sur ses genoux, dans son salon. Je me laissais faire parce que j’avais besoin d’affection. Après quelques fois, il me caressa partout, y compris dans les parties intimes. Il me demandait de lui faire la même chose. (…) Je devais le masturber et il me masturbait. (…) Il n’a jamais essayé de me sodomiser. Ces pratiques durèrent jusqu’en 1990, date à laquelle il dut quitter Aubange parce qu’il ne s’entendait pas avec son curé. » L’ex-séminariste se souvient : «Après ces aveux, l’abbé Huet s’est mis à genoux devant moi et m’a demandé pardon au nom de l’Eglise. Il a ajouté que je pouvais toujours déposer plainte, mais en me précisant que cela ne servirait à rien. »

 

A l’issue de ce simulacre de procès, les trois adultes expérimentés passent alors un accord avec le jeune séminariste. Une transaction qui ne les honore pas et qui, d’évidence, suinte l’étouffement de première classe : les frais de psychothérapie engagés par Joël Devillet seront partagés entre la victime, le pédophile et son employeur, c'est-à-dire l’Evêché. C’est tout ? Oui. Pas de sanction immédiate pour le prêtre qui est seulement contraint, lui aussi, à se rendre chez un psy portant soutane. Pour quelque temps, l’incident est clos…

 

L’abbé G. retourne dire la messe dans sa paroisse de Flawinne comme si de rien n’était. (Ndlr : Il sera déplacé un peu plus d’un an plus tard, et l’évêque mettra fin à sa mission canonique dans le diocèse de Namur avec privation de traitement en avril 2001. Nous verrons dans quelles circonstances la semaine prochaine, dans le second volet de cette enquête.). Moins d’un an plus tard, en juin 1997, c’est Joël qui est le premier sanctionné : il est exclu du séminaire, se voyant reprocher, notamment par l’abbé Huet, des « relations ambiguës » avec un autre séminariste. Ce dernier, lui, n’a jamais été invité à quitter le séminaire et est devenu prêtre…

 

La semaine prochaine : l’Evêque devra-t-il indemniser la victime ? L’Eglise face à la justice des hommes.

 

Eglise silencieuse

 Nous avons contacté l'Evêché de Namur.  La secrétaire de Mgr Léonard nous a expliqué que ce dernier n'était pas joingnable en raison d'un séjour dans une communauté chrétienne au Canada  Quant au chanoine Huet, il nous a fait savoir qu'il ne désirait pas formuler de commentaires sur une affaire en cours.  Nous croyons savoir que l'évêque de Namur conteste la date évoquée par Joêl Devillet relativement à sa prise de connaissance des abus.  Il la situe en juillet 1996, au moment où le jeune homme dépose officiellement devant l'ébbé Huet.  Par ailleursMgr Léonard dément aussi l'existence d'une éventuelle manipulation consistant à faire croire à Joël qu'il deviendrait prêtre pour le tenir en laisse.  Il n'aurait fait aucune promesse.  L'év^que nie également tout acte fisant à cnvaincre Joël Devillet de ne pas porter l'affaire devant la justice, et estime avoir agi de manière appropriée vis-à-vis de l'abbé pédophile en lui retirant sa charge pastorale et en agissant dans les limites de son pouvoir disciplinaire.  Nous verrons de quelle manière la semaine prochaine, dans la seconde partie de cette enquête.

 

« Je comprends sa demande de réparation »

Revenu à la vie civile, G. explique à Paris Match qu’il a fait beaucoup de chemin ces dernières années, notamment dans le cadre d’une psychothérapie. «J’ai compris la véritable portée des actes dont je me suis rendu coupable. Leur caractère inacceptable et destructeur. J’accepte aussi que Joël Devillet cherche à obtenir réparation au travers d’une procédure judiciaire. Encore faut-il que cette réparation soit proportionnée, qu’elle n’englobe pas des séquelles dont souffre Joël en raison d’autres événements de sa vie, notamment au sein de sa famille. Je souhaite à Joël de pouvoir entamer une véritable résilience, de ne pas s’enfermer dans une identité de victime. De même que je refuse d’être enfermé dans une identité de coupable. Je n’ai plus jamais reproduit de tels actes et j’ai complètement reconstruit ma vie depuis maintenant plusieurs années.»

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