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Le site de Michel Bouffioux

"Le Paris-Dakar doit changer ou disparaître" (20 janvier 2005)

Publié le 20 Janvier 2005 par Michel Bouffioux in Ciné-Télé Revue

Entretien avec le député français Jean-Marc Roubaud (UMP)  publié dans l'hebdomadaire belge "Ciné-Télé Revue", le 20 janvier 2005.

 

 

 

Depuis sa création, en 1979, le rallye «Paris-Dakar» a causé directement ou indirectement la mort de 47 personnes (1). L’édition 2005, qui vient de se terminer sur les plages de la capitale du Sénégal, a été particulièrement meurtrière. Le 10 janvier, le motard espagnol José Manuel Perez perdait la vie à la suite d’une chute. Le lendemain, le double vainqueur italien de la course, Fabrizzio Meoni subissait le même sort. Le 12 janvier, la série noire se poursuivait, en marge de la course, avec les décès de deux motards belges qui figuraient parmi les suiveurs de l’épreuve. Last but not least, le 13, c’est une petite fille africaine, âgée de 7 ans à peine, qui était renversée par un camion d’assistance qui avait quitté la course depuis quelques jours. «Le tribu humain que nous impose cette manifestation sportive est beaucoup trop important», s’indigne Jean-Marc Roubaud. Membre de l’UMP, ce député français a écrit une lettre au vitriol au premier ministre Raffarin et à son collègue du département des sports. Pour lui, à défaut d’une évolution du concept du Dakar vers plus de sécurité et moins de vitesse, ce rallye doit «purement et simplement disparaître».

 

 

- Faites-vous partie de ceux qui, naguère, ont apprécié la chanson de Renaudi intitulé «500 connards sur la ligne de départ»? Le chanteur entamait son cri contre le Paris-Dakar par ces paroles :«Cinq cents connards sur la ligne de départ/ Cinq cents blaireaux sur leurs motos/ Çà fait un max de blairs/ Aux portes du désert/ Un paquet d'enfoirés/ Au vent du Ténéré/ Le rallye mécanique/ Des Mad Max de bazar/ A r'commencé son cirque/ Au soleil de janvier/ Vont traverser l'Afrique/ Avec le pieds dans l' phare/ Dégueulasser les pistes/ Et revenir bronzés… ?

 

- Nullement. Je ne suis pas un «anti-automobile primaire». Quand, j’étais étudiant, j’éprouvais d’ailleurs une réelle passion pour le rallye. J’étais licencié de la Fédération française de sport automobile et j’ai participé à plusieurs compétitions. Mais aujourd’hui, l’évolution du Paris-Dakar m’apparaît tout à fait insupportable. Cela n’a plus rien à voir avec l’esprit qui avait été insufflé à cette épreuve par son fondateur, Thierry Sabine (ndlr : lui-même mort dans le désert africain en 1986, en compagnie du chanteur Daniel Balavoine). Au début, il était surtout question d’aventure, c’était essentiellement une épreuve de navigation. Aujourd’hui, c’est la vitesse qui prime. Les cadences sont devenues infernales. On voit des pilotes et des suiveurs au bout du rouleau, qui sont mis dans des conditions de course qui favorisent l’occurrence de drames comme ceux qui ont encore endeuillé l’épreuve de cette année. A cela s’ajoute, bien évidemment, l’augmentation de puissance des véhicules. Le Dakar est devenu une épreuve de vitesse pure! On ne peut plus continuer dans cette voie : soit les organisateurs reviennent à plus de sagesse, soit le Dakar doit purement et simplement disparaître.

 

- Vous n’êtes peut-être pas un fan de Renaud, mais cette année encore, un couplet de sa chanson renvoie à la triste actualité de cette course : «Sous les roues des bécanes/Y'a du sang répandu/C'lui des quelques sauvages/Qui ont voulu traverser/Les rues de leurs villages» Au Sénégal, une petite fille de 7 ans vient de perdre la vie après avoir été renversé par un camion d’assistance?

 

- Et cela doit déboucher sur une prise de conscience! Dans la conception actuelle du Dakar, il n’est pas possible de complètement sécuriser ce type de compétitions qui se déroulent sur une étendue aussi vaste.Certaines épreuves spéciales font plus de 400 kilomètres! Les pilotes en arrivent à être à bout de forces physique et intellectuelle. Hier encore, j’ai entendu un concurrent qui disait qu’il était vraiment temps que la course se termine parce qu’il ne disposait plus de la capacité de contrôler suffisamment son bolide. Il n’en pouvait plus! On sait pourtant très bien que les participants à cette course sont potentiellement dangereux pour eux-mêmes – ce qui est encore leur problème- mais aussi pour les populations locales! Il suffit de quelques secondes de relâchement pour qu’un accident se produise.

 

- Afin d'éviter les accidents, l'organisation du Dakar affirme mettre en place "un très lourd dispositif de sécurité". Des messages radios et des tracts sont diffusés, notamment auprès des écoles des régions traversées…

 

­- Je ne dis pas que les organisateurs ne se préoccupent pas de sécurité. Mais vu la conception actuelle de la course, cela n’est qu’un emplâtre sur une jambe de bois. Pas définition, la piste n’est pas structurée et sécurisable à souhait. On ne peut pas dans le même temps favoriser la vitesse et la longueur des étapes en terrain difficile et dire qu’on fait tout pour accroître la sécurité. Quelque soit les discours, il y a tout de même le bilan humain qui est là! C’est un tribu qui est nettement trop lourd au regard de l’intérêt relatif d’une manifestation sportive. On ne peut s’en affranchir. Et d’autant moins à une époque où l’ensemble des gouvernements européens mènent des actions fortes de lutte contre la violence routière. Il est extrêmement choquant qu’à un moment où nos sociétés prennent enfin véritablement en compte la dimension des dégâts humains provoqués par une mauvaise utilisation de la route, une épreuve comme le Dakar contribue à banaliser des images de violence routière insupportables.

 

- Dire que le Dakar doit évoluer, n’est-ce pas équivalent à vouloir sa disparition. Le risque fait partie de cette épreuve ?

 

- D’une part, il y a les risques que les concurrents prennent pour eux-mêmes et ceux qu’ils font prendre à des personnes qui n’ont rien demandé. Cette simple donnée implique déjà qu’il y ait un débat à propos du Dakar. Ensuite, je crois sincèrement que la compétition peut évoluer ou plutôt revenir à plus de sagesse. On dispose de l’exemple de la Formule 1. Depuis l’accident d’Ayrton Senna, il y a neuf ans, il n’y a plus eu de décès dans ce type de compétition. On a revu les règles de sécurité, on est devenu plus raisonnable et, pour autant, la Formule 1 n’est pas morte! Je ne vois donc pas pourquoi les organisateurs du Dakar échapperaient à la réflexion que je préconise. Cela dit, je ne suis pas un intégriste. Je peux admettre que le risque zéro n’existe pas. Mais de là, à rester les bras ballant et à constater année après année l’alourdissement du bilan humain, il y a de la marge.

 

- Les organisateurs de la course estiment que plusieurs accidents de l’édition 2005 n’ont pas eu lieu dans le cadre du rallye proprement dit. Par exemple, il considère que la petite africaine a été victime d’une simple «accident de la circulation», vu qu’elle été renversée par un camion qui avait déjà quitté la course depuis quelques jours…

 

- C’est tout de même un camion qui était venu pour le Paris-Dakar ! En invoquant cet argument, les organisateurs se donnent bonne conscience pour pas cher. S’ils veulent nous expliquer que tout va bien, je ne suis pas certains qu’ils vont gagner la partie.

 

- Le 14 janvier 2004, vous avez écrit au premier ministre Jean-Pierre Raffarin…

 

­- Parce que c’est la plus haute autorité du pays. Mais j’ai aussi écrit au ministre des Sports. Mon intention est de lancer le débat… Avant la prochaine édition.

 

- Ce débat ne pourrait-il pas déboucher sur une réflexion de fond. A savoir, comment nos sociétés riches se positionnent par rapport à ce type d’évènements médiatico sportifs. Par exemple, ces derniers jours, à l’occasion du décès du motard Fabrizzio Méoni, sur toutes les chaînes, on eu droit à des documents spéciaux sur sa vie, sa femme, ses enfants. Pour une petite fille africaine de 7 ans, écrasée par un camion d’assistance, cela fait deux minutes dans les JT…

 

- Pour ma part, c’est surtout la mort de la petite fille qui m’a interpellé. Ce n’est pas à moi de dicter une conduite aux médias même si, en effet, une réflexion collective ne serait pas inutile.

 

- A qui cela profite le Dakar ? Dans «L'Afrique étranglée», publié en 1980, René Dumont écrivait : "Le rallye Paris-Dakar est indécent. Je compare cela à une bande de fêtards qui organisent un banquet, mais pas chez eux, et qui entrent chez un pauvre pour ripailler sans l'inviter à partager. (...) La vraie aventure, c'est la lutte contre la faim." Vous êtes d’accord avec ce sévère jugement ?

 

- Je n’irais pas aussi loin. Disons plutôt qu’il conviendrait de trouver un juste équilibre. Il est vrai que le Dakar est une course particulière qui traverse des contrées où les populations sont particulièrement démunies. Il serait logique de veiller non seulement à leur sécurité mais aussi à ce qu’elles bénéficient de plus de retombées en termes de développement. Ce serait, en quelque sorte, le juste prix à payer pour les émotions des concurrents et des téléspectateurs.

 

(1) Il s’agit d’un chiffre donné récemment par le quotidien français «Le Monde». D’autres sources mentionnent 22 morts et d’autres encore : «Une trentaine de morts»…

 

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