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Le site de Michel Bouffioux

Les damnés de l'ICDI (29/03/2012)

Publié le 29 Mars 2012 par Michel Bouffioux in Paris Match Belgique

Photo : RTBF.

Photo : RTBF.

Une enquête publiée dans l'hebdomadaire Paris Match (Belgique), le 29 mars 2012.

 

En juin 2006, je révélais que, pendant des années, de l’amiante avait été illégalement transportée, stockée et broyée avec d’autres déchets au sein de l’un des parcs à conteneurs de l’ICDI à Couillet. Au péril de la santé des travailleurs, sans respecter d’élémentaires principes de précaution. Aujourd’hui, l’ex-échevin socialiste Lucien Cariat et son fils Luc doivent répondre de ces délits graves et répétés sur une longue période devant le Tribunal de correctionnel de Charleroi. Et l’on apprend à cette occasion que la réalité des faits commis dans cette zone de non-droit qu’était devenue l’ICDI était encore plus glauque que ce qui avait été initialement dénoncé…

 

«Non, ce n’est pas la peine d’insister. Je ne vous en dirai pas plus. De toute manière, à quoi cela servirait-il ? Ce monde m’a tué. Le système est toujours le plus fort. Je suis au bout du rouleau. Un jour peut-être, les médias parleront de moi. Ce sera quand j’aurai définitivement pété les plombs et que je ferai une connerie. Mais là, s’il vous plaît, laissez-moi seul avec tout cela ! La blessure est trop vive. Reparler de tout cela ne pourra que faire saigner la plaie.»

 

Cette enquête commence par les paroles d’un homme aigri, Jean (1), qui habite près de Mettet. Soyons franc : il est impossible de ne pas partager le dégout de cet ancien collaborateur forcé de l’Intercommunale pour la collecte et la destruction des immondices de la région de Charleroi (ICDI). Comment des responsables politiques se revendiquant du socialisme, chantant le point levé «L’Internationale», ont-ils pu à ce point trahir l’idéologie qui leur assurait prébendes et pouvoir ? Voici les Cariat, père et fils, envoyant au casse-pipe les plus précarisés des précarisés. Profitant de la détresse de sans-droits, de fragiles, de «damnés de la terre»… De décrochés du monde du travail qui ne peuvent dire non. Dégoût, le mot est-il assez fort ?

 

Tout part d’une belle intention. Une vraie belle idée lorsqu’elle n’est pas dévoyée comme elle l’a été à l’ICDI : remettre au travail des personnes ayant perdu tous leurs droits afin de les relancer dans leur vie professionnelle et administrative. Une matière réglée par le déjà vieil article 60 de la loi du 8 juillet 1976, qui donne aux CPAS la mission de prendre toutes les dispositions nécessaires afin de mettre à l’emploi certains de leur bénéficiaires. On parle ici de personnes devant justifier d’une période de travail pour obtenir le bénéfice complet de certaines prestations sociales (en général, il s’agit des allocations de chômage), ou d’autres qu’on cherche à insérer sur le marché de l’emploi en développant leur expérience professionnelle. Le CPAS fournit cette forme d’aide sociale en agissant lui-même comme employeur. Potentiellement, aussi, en mettant le travailleur engagé à la disposition d’un autre utilisateur, par exemple une société à finalité sociale.

 

C’est dans ce cadre que le CPAS de Charleroi avait naguère passé convention avec la joliment dénommée Société d’intégration par le travail en environnement en Région de Charleroi (Sitec), créée en 1999. Une société coopérative où tous les séides de l’univers cariato-carolosocialiste de l’époque se trouvaient rassemblés en un seul  conseil d’administration. Une structure qui, lors de sa mise sur pied, avait été présentée favorablement par la presse locale, laquelle, avec une certaine emphase, expliquait alors que «le propre de l’économie sociale n’est pas de dégager du profit, le bénéfice s’exprimera en emplois, en bien-être et en qualité de vie : l’homme et l’environnement seront les seuls à sortir gagnants de l’aventure dans laquelle l’ICDI vient de s’engager avec deux partenaires – Retrival et l’asbl Insertion, qui gravite dans le giron du CPAS. Il s’agit en fait de la mise en place d’une société d’intégration par le travail en environnement : la Sitec»(2).  Le même article révélait que cette belle action de « lutte contre le noyau dur du chômage » était aussi un investissement financier assez conséquent sous «la forme d’un subside de 12 394 euros par emploi créé, soit une dotation de 148 736 euros vu qu’à terme, il est prévu d’occuper douze travailleurs».

 

Du «bien-être», de la «qualité de vie», les «articles 60» qui ont été mis à disposition de la Sitec n’en ont pas beaucoup trouvé. Prêtés en second rang à l’ICDI – ce qui était déjà en soi contraire à la réglementation en vigueur –, ils étaient ainsi envoyés dans un univers professionnel où les contournements des mesures de sécurité et d’hygiène étaient légion… et où, en plus, ils allaient être immédiatement remisés dans le bas du panier, sortes de scories du monde ouvrier destinées aux tâches les plus rebutantes. En quelques mots, l’incroyablement nommé Raoul Boite, un ouvrier qui s’occupait des « déchets spéciaux » au parc à containers de Couillet, et à qui il arrivait de chapeauter le travail de certains «articles 60», résume le sort de ces damnés de l’ICDI : «Certains d’entre eux travaillaient au broyeur. Et là… on leur faisait faire les pires histoires !»

 

A cet égard, l’histoire de Jean, l’homme dégoûté de Mettet, est assez exemplative. Après un parcours de vie difficile, cet homme qui a été exploité professionnellement par ses propres parents – des maraîchers – pendant des années se retrouve à la rue, sans droit à des allocations de chômage. Engagé comme «article 60» par le CPAS de Charleroi, il est mis à la disposition de l’ICDI à partir du 2 mai 2005. A Couillet, il est immédiatement affecté à un poste de travail peu apprécié par les salariés de l’Intercommunale : le nettoyage de la cave située sous le broyeur des encombrants.

 

« Pour les “articles 60’’ qui étaient envoyés au broyeur, ce n’était pas évident », explique Raoul Boite. «Un certain Freddy S., qui les commandait, leur demandait souvent d’aller dans la fosse où, à l’aide d’une pelle, ils devaient nettoyer les résidus de broyage. C’est un travail dur où l’on est potentiellement exposé à pas mal de matériaux nocifs, comme des métaux lourds.» Une tâche dangereuse nécessitant d’évidentes mesures de protection (vêtements adaptés, masque, gants) et une formation pour les travailleurs. Or, une enquête menée sous la direction de l’auditorat du travail de Charleroi en 2007 a établi que ces soucis préventifs étaient parfaitement ignorés dans l’ICDI de l’ère Cariat.

 

Ce n’est pas que l’intercommunale n’aurait jamais été rappelée à l’ordre quant à ces manquement ! A l’issue d’une analyse de ce poste de travail, le 12 octobre 2005, le service interne de prévention du CPAS de Charleroi écrivit à Lucien Cariat, alors président de l’ICDI, pour lui demander de prendre les mesures nécessaires à la sécurisation des  opérations de nettoyage de la fosse du broyeur. En attendant, Jean et ses amis de galère devaient impérativement être affectés à d’autres fonctions… Mais l’ICDI et la Sitec n’eurent cure de ces remarques. Et quelques mois plus tard, l’homme aujourd’hui dégoûté était victime d’un grave accident de travail : brûlures au second degré.

 

Les faits se passent le 5 avril 2006. Ce jour-là, sans vêtements adaptés, Jean est une nouvelle fois envoyé dans l’enfer, au fond la cave du broyeur. Et il prend littéralement feu ! Son pantalon imbibé d’un produit inflammable mélangé aux résidus de broyat se met à brûler à cause des étincelles provoquées par sa pelle en fer, qui heurte le sol pour racler le ramassis de déchets. Une scène digne de Germinal … que l’ICDI, époque Cariat, a carrément ignoré, témoignant par là-même d’un mépris considérable pour Jean, «l’article 60».

 

Pour preuve, nous pouvons nous référer au témoignage de Raoul Boite : « Jean a été blessé quand il travaillait au broyeur et, de ce fait, il a été éjecté en douce. » Une autre source est encore plus précise : une enquête du Service de contrôle du bien-être au travail du SPF Emploi, qui s’est rendu au parc de Couillet quelques semaines après nos révélations de juin 2006. Cette administration déplorait alors que «l’accident de travail survenu à Monsieur (Jean) n’a pas plus fait réagir la Sitec que l’ICDI qui n’ont pas déclaré l’accident, ni effectué d’enquête. Lors de l’enquête technique provoquée par notre service, Cariat Luc a dit n’avoir pas connaissance de cet accident. Au moment de l’accident, M. (Jean) était occupé dans la cave du broyeur malgré l’interdiction du CPAS , situation qui a fait faire une fausse déclaration par la victime ! Le poste de travail n’était pas sécurisé malgré l’invitation du CPAS. Pour le CPAS, Robert M. était le conseiller en prévention Sitec mais lors de l’enquête, Robert M. a dit ne pas assumer cette fonction. »

 

Plus généralement, l’administration constate aussi lors de cette inspection qu’à l’ICDI version «Cariat de père en fils», tous les contre-pouvoirs et barrières imaginés par le législateur pour faire respecter les droits des travailleurs sont bafoués :

 

« En 2000, Monsieur Cariat Luc, directeur des achats, devient conseiller en prévention. En 2004, il devient chef d’exploitation sans qu’il y ait désignation d’un autre conseiller en prévention alors qu’il y a incompatibilité entre les deux rôles. Il a démissionné en septembre 2006. Actuellement, il n’y a plus de conseiller en prévention pour diriger le service interne (…) Cariat Luc avait été désigné en 2000 sans l’accord du Comité de concertation de base (CCB) et sans qu’un temps minimum de prestation ne soit défini. (…) Des preuves de fonctionnement du service interne n’ont pu être apportées (…) Pas d’avis donné dans le cadre d’une politique de prévention, pas de participation dans l’analyse des risques, pas de fichier des accidents de travail. Les accidents de travail n’étaient pas analysés en vue d’en rechercher les causes et de proposer des remèdes. (…) Le CCB ne fonctionnait pas. Les délégués syndicaux négociaient directement avec monsieur Cariat Lucien en “père de famille”. (…) L’avis des travailleurs n’est pas sollicité. (…) Comme il n’y a pas d’analyse des risques au sein de l’entreprise, il n’y a pas de plan global de prévention. (…) Les fiches d’accident de travail ne sont pas établies  (…) Les déclarations d’accident, elles-mêmes, ne sont pas remplies correctement et les codes de classification des accidents ne sont pas renseignés. A la lecture d’une déclaration, il est impossible de se rendre compte si l’accident est classé comme grave. » Etc.

 

Dans ce désordre affligeant, les «articles 60» étaient bien évidemment des oiseaux pour le chat. Et ceux qui n’étaient pas au broyeur étaient utilisés à une autre mission périlleuse que l’ICDI, au surplus, effectuait en toute illégalité. C’est encore Raoul Boite qui témoigne : «Moi, je n’étais qu’un ouvrier, pas un chef. Je faisais ce qu’on me demandait. Un jour, on m’a dit que je devais diriger quelques “articles 60’’. J’en ai eu cinq au total. J’ai reçu l’ordre de les affecter au démontage des frigos et autres congélateurs. Je leur ai montré comment faire mais, bien entendu, je ne pouvais rester là, à les regarder, parce que j’avais encore du travail par ailleurs. Ils avaient l’outillage nécessaire mais s’ils ne l’utilisaient pas comme il le faut pour se protéger, je n’en suis pas fautif. De temps en temps, Bernard Van Dick – un autre élu PS, créature de Lucien Cariat qui était à l’époque “secrétaire-gérant” de Sitec – venait voir comment cela se passait.»

 

Ces faits n’ont rien d’innocent. Lucien et Luc Cariat doivent d’ailleurs en répondre dans l’un des dossiers ouverts à leur encontre, en cours actuellement devant le tribunal correctionnel de Charleroi. Les frigos démontés à l’époque des faits contenaient du gaz fréon qui, en cas de manipulation maladroite, peut s’avérer extrêmement nocif. Il convient de ne pas le respirer (irritations graves de la gorge, arythmie cardiaque), ce qui implique le port d’un masque. Il faut aussi éviter tout contact avec la peau (brûlures). Le simple fait de libérer ce produit dangereux dans l’air sans mesures de précaution adéquate est une infraction. De plus, le stockage de des frigos implique une autorisation spéciale (déchets d’équipements électriques et électroménagers), dont ne disposait pas l’ICDI.

 

Résumons : des «articles 60» devaient travailler sans formation, sans surveillance, sans matériel de protection sur des objets dangereux que l’ICDI n’avait même pas le droit de stocker. Plus fort, il ressort d’une enquête réalisée en 2007 par la police fédérale que, dans ce contexte d’illégalité et d’irresponsabilité totales, Lucien Cariat himself donnait des directives de démontage des frigos à des «articles 60» ! En témoigne notamment Philippe D., l’un de ceux «mis à disposition» par la Sitec, qui a arrêté ce travail rudimentaire effectué à l’aide de pinces, burins et autres marteaux après qu’il se soit coupé un doigt. Détail piquant : l’implication de Lucien Cariat dans ces faits contrevenant à la loi a notamment été établie par le témoignage de Luc Cariat qui a lui-même déclaré pendant l’enquête judiciaire : «Mon père m’a appris qu’il avait donné comme directive d’enlever le moteur des frigos

 

Pour n’avoir pas fait l’analyse de risque et exposé la santé de travailleurs, Lucien et Luc Cariat ont déjà été condamnés par la 7e chambre du tribunal correctionnel de Charleroi le 11 février 2011. Mais il ne s’agissait là que du volet «social» de ce dossier initié par l’Auditorat du travail. Il est encore question du stockage illégal des frigos et des manipulations dangereuses de fréon, sous l’angle des infractions au droit à l’environnement, dans le procès en cours actuellement devant le même tribunal.

 

Et ce sont les mêmes juges qui auront aussi à prendre connaissance du «volet amiante» de ce dossier, nos révélations de 2006 ont été plus que confirmées par l’enquête de la police fédérale. Abordons ce volet avec, une fois encore, les souvenirs du retraité de l’ICDI Raoul Boite : «J’ai beaucoup travaillé avec l’amiante mais aussi avec d’autres produits peut-être plus nocifs encore. Il y a eu une période de plusieurs années, je dirais jusqu’en 1998, où les plaques d’amiante, les ondulés et les conduits de cheminée étaient balancés dans les conteneurs sans précaution… Sauf que parfois, on essayait de mettre ces matériaux dans la couche supérieure des déchets pour éviter qu’il y ait trop de casse et de dispersion de particules dans l’air.»

 

Interpellant ? Certes, mais ce n’est rien au regard de ce qu’ont entendu des policiers effarés dans leur enquête sur ce volet «amiante»… Ne citons ici que quelques courtes déclarations tout à fait édifiantes.

 

L., ouvrier à l’ICDI : «Les déchets d’amiante se trouvaient à l’air libre, sans bâche placée au-dessus. Lorsque le tas de déchets prenait trop de place, je devais rouler avec le bull dessus.»

 

S., un des chefs de l’ICDI : «C’est vrai que parfois, il y avait assez bien de déchets d’Eternit. Des ouvriers sont venus se plaindre. J’ai demandé pour avoir un humidificateur (sic) à Luc Cariat. Il m’a répondu : “Non, cela coûte trop cher.”»

 

D., qui a pendant un temps, assuré la surveillance du parc de Couillet : «En faisant l’état des lieux, j’ai constaté la présence de plusieurs mètres cubes d’Eternit. Sachant que nous n’avions pas l’autorisation de stocker ni de traiter l’Eternit sur ce parc, j’ai téléphoné au responsable du Comité de sécurité et d’hygiène, Luc Cariat, qui a aussitôt chargé Claude P. de régler le problème… Suite à cet incident, j’ai été interdit de parc de Couillet par Luc Cariat et Claude P. » 

 

«Ce n’est pas que les Cariat étaient dans l’ignorance des règles visant à préserver la santé des travailleurs et l’environnement, c’est qu’ils faisaient juste ce qu’ils voulaient, comme ils le voulaient, avec un sentiment total d’impunité », résume une source qui a participé à l’enquête policière.

 

Et c’est ainsi que jusqu’en 1999, de l’amiante a été mélangée aux «inertes» sans autre forme de précaution, qu’ensuite ces matériaux dangereux se sont retrouvés avec les «encombrants», et qu’entre 2000 et 2002, la gestion folle de l’ICDI a conduit à ce que les plaques d’amiante se retrouvent au broyeur ! Question : qui nettoyait la fameuse cave à ce moment ? Ensuite, jusqu’à ce que le scandale éclate en 2006, l’amiante qu’un camion à grappin de l’ICDI allait récupérer dans différents sites de l’intercommunale était stockée massivement dans un «bunker» à Couillet. Tout cela, bien entendu, sans autorisation de transport de déchets dangereux et de stockage de l’amiante dans ce parc à containers.

 

Quelques mois après nos révélations de 2006, un programme de surveillance de santé a été élaboré par Arista pour les membres du personnel qui ont été exposés à l’amiante. Ils sauront dans quelques années si cette exposition à ce produit mortel a condamné leur santé. Quant à Jean, il est déjà fixé. Souffrant de séquelles qu’il se refuse à nous détailler, il doit percevoir une indemnité de 125 euros. Par an... Emile Zola, reviens parmi nous !

 

(1) Prénom d’emprunt.

(2) Didier Albin, « La Sitec entre en action. L’ICDI apporte sa pierre à l’économie sociale » in Le Soir, 27 juillet 1999.

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