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Le site de Michel Bouffioux

Marie-Claire Houard (22/11/2007)

Publié le 22 Novembre 2007 par Michel Bouffioux in Paris Match Belgique

"HUMAINEMENT, J'AI VECU UNE AVENTURE EXTRA-ORDINAIRE"


- Entretien publié dans Paris Match (Belgique), le 22 novembre 2007 -

 

michel-houard.jpgLe 10 août dernier, une fonctionnaire liégeoise du ministère des Pensions, 45 ans, mariée et mère de deux grandes filles de 17 et 22 ans, s’installait derrière son PC pour écrire un petit texte sur la Belgique et l’envoyer vers un site de pétitions : «Nous, Belges de naissance, de cœur ou d’adoption, demandons que les hommes politiques respectent notre pays ! Et son Unité. Notre pays est trop petit, à l’heure de l’Europe pour être divisé. Nous, Belges de toutes les Régions et de toutes les Communautés, demandons aux hommes politiques de s’occuper des vrais problèmes tels que emploi, sécurité, santé, bien-être, l’environnement… Sans gaspiller leur temps et Notre argent à des querelles qui ne concernent qu’une petite minorité. L’Union fera notre force ! Merci».  Trois mois plus tard, cette madame «Tout le Monde», sans engagement politique ou public jusque là, peut se targuer d’avoir réuni plus de 140.000 signatures et d’avoir été l’initiatrice d’un mouvement citoyen inédit dont on a assisté à un moment très fort, sinon à l’apothéose, ce dimanche 18 novembre, dans les rues de Bruxelles. Au lendemain de la «Marche pour l’Unité du Pays», c’est une Marie-Claire Houard sereine et modeste qui s’est confiée à Paris Match.

 

Tout le monde se demande qui est cette citoyenne qui, partant de rien, est parvenue à mobiliser autant de monde ce 18 novembre ? Etes-vous magicienne, sorcière ou quelque chose de ce genre ?

Rien de tout cela : je suis une personne comme les autres ! J’ai simplement risqué… Disons que j’ai osé et qu’ensuite, j’ai assumé. Il y a déjà des années que l’idée de faire quelque chose pour la Belgique mûrissait en moi. Le texte que j’ai déposé sur le site «pétitions.be», ces quelques mots qui ont tout lancé, c’est le fruit d’une accumulation de petites frustrations, d’incompréhensions, de toutes ces choses qui montrent que d’aucuns ont le projet de toujours plus séparer les Belges : la B.r.t. qui devient la V.r.t., la Côte belge qui devient la «Vlaamse kust» etc. Y en a marre ! Le mot «Belgique» est-il si moche à prononcer ? Mais que se passe-t-il dans ce pays qui a tous les atouts pour réussir ? Pourquoi remettre en cause tellement d’acquis ? Je me suis demandé ce que je pouvais faire en tant que citoyenne pour faire prendre conscience au monde politique qu’il était en train de s’égarer, d’oublier les vrais problèmes des gens. Certains de nos représentants oublient de gérer la cité, c’est-à-dire la vie chère, l’environnement, l’emploi… Ce pourquoi ils sont élus, ce pourquoi ils sont payés avec nos impôts. Je trouve que séparer les gens, véhiculer des clichés sur les communautés, de part et d’autre de la frontière linguistique, c’est assez minable comme projet politique. Cela manque, en tous cas, d’envergure, de hauteur. Et tout simplement, d’intelligence. J’ai donc imaginé plusieurs modes d’action. Par exemple, imprimer des t-shirts avec le coq et le lion… Finalement, après avoir créé un site Internet sur le thème de l’unité de la Belgique, je me suis dit qu’une pétition ne coûterait rien à personne… Et c’est vrai, le succès, plus de 140 000 signatures, a dépassé toutes mes espérances. Je le constate : on est encore très nombreux à se dire qu’il est étrange de vouloir séparer un pays où il n’y a pas de gros problèmes entre les gens qui le peuplent.

 

Comment êtes-vous passée à l’idée d’une marche à Bruxelles ?

C’est un simple enchaînement. Il y a trois mois, je n’aurais jamais imaginé qu’on en serait arrivé là ! Mais quand la pétition a atteint quelques milliers de signatures, des gens m’ont rejoint. On a formé un petit groupe. On s’est réunis, on a réfléchi… J’ai d’ailleurs épuisé tout ce qui me restait comme jours de congés ! Et puis, les médias se sont emparés de ce qui se passait : nos petites chaînes nationales d’abord, puis des tas de télés étrangères. Celle du Qatar, les Japonais de la NHK, CNN, des Coréens, des Français, des Italiens, que sais-je encore ? Cela a fait boule de neige… A tel point que mon compagnon, qui, au départ, m’avait pourtant encouragé à assumer les suites de ma pétition, en arrivait à se poser des questions ! Aujourd’hui, si j’en ai un peu assez de rencontrer des journalistes, j’aurais bien tort de me plaindre de cette médiatisation qui, évidemment, a renforcé l’attrait de la pétition.

 

Vous avez aussi fait de l’affichage, de la pub, etc…

Oui et honnêtement, ce développement-là m’a parfois un peu effrayée. Il se fait que le Dr Guy Spiltoir, un neurochirurgien, a rejoint le petit groupe informel qui s’était créé après le lancement de la pétition. Un homme plein d’idées, lesquelles allaient bien au-delà de ce que nous avions imaginé. Il y a eu l’ouverture d’un compte dans une banque, la réservation d’espaces publicitaires, l’impression d’affiches… Moi, je ne sais rien ou presque de l’aspect financier de toutes ces opérations. Il paraît que des gens, des signataires, ont donné des sommes parfois très importantes… Et que l’affichage a coûté 170 000 euros. Ce dont je suis certaine, c’est que les panneaux « I want you for Belgium » ont eu de l’influence. Ils ont contribué à doper le nombre de signatures de la pétition… A tel point qu’il est devenu incontournable d’aller remettre celle-ci au Parlement, ce qui a débouché sur l’idée de cette marche qui a finalement réuni 35 000 à 40 000 personnes à Bruxelles… Enfin, c’est le chiffre officiel. A mon sens, on était beaucoup plus nombreux !

 

Au cours de ces trois mois, avez-vous eu des contacts directs avec des femmes et hommes politiques belges ?

Quarante huit heures avant la marche, Joëlle Milquet m’a envoyé une lettre pour de me dire qu’elle y participerait. Cela dit, quand j’ai lancé la pétition, j’avais communiqué le lien Internet à tous les partis politiques, mais ma demande était restée lettre morte. A part Charles Michel qui m’a envoyé un courrier pour m’indiquer que j’avais eu une très bonne initiative.

 

Et vous ? Vous êtes plutôt de quel bord ?

J’ai toujours eu le cœur plus à gauche mais je n’ai pas voté pour le PS aux dernières élections en raison de la réaction trop faible de ce parti lorsqu’il a été confronté aux « affaires ». En ce qui me concerne, de toute manière, j’estime que par respect des personnes qui ont signé la pétition, je ne dois m’impliquer dans aucun parti, afin d’éviter toute forme de récupération d’une idée qui transcende les logiques partisanes ou communautaires.

 

Avez-vous l’impression que le monde politique a capté le message véhiculé par la marche du 18 novembre ?

Difficile à dire, mais je constate que quelques tête connues étaient là ce dimanche. Finalement, je me demande si Reynders n’a pas eu l’attitude la plus intelligente : il n’est pas venu, comprenant que le message était adressé au monde politique.

 

Quel sentiment vous inspire la crise actuelle ?

A mon sens, les dés sont pipés puisque l’un des négociateurs qui se trouve à la table, je veux parler de la NV-a, porte un projet clairement séparatiste et indépendantiste. J’ai aussi le sentiment d’un manque de dialogue, d’une pénurie grave de bon sens.

 

Cela dit, la tâche des politiques belges n’est pas aisée : si vous étiez à la place des élus francophones, vous céderiez en tout ou en partie aux exigences flamandes de réforme de l’Etat ?

C’est évident que le « dossier Belgique » est complexe. Je le conçois aisément et j’ai bien noté la difficulté de créer des coalitions entre des partis aux vues divergentes et, au surplus, entre des formations politiques qui appartiennent à des communautés différentes… Toutefois, il faudrait arrêter de tout conflictualiser. Il faudrait cesser de poser le débat en termes de « céder ceci ou cela », restaurer un dialogue. D’autant plus qu’il n’y a pas d’autre voie possible. Tout le monde le sait, au Nord comme au Sud, à droite comme au centre et à gauche… Tout le monde sait qu’on finira comme toujours par trouver un compromis… à la belge. Alors, pour l’image de la politique et de ce pays, il serait temps de siffler la fin de la récréation. Et cette fois, s’il vous plaît, que des engagements soient pris sur un long terme pour ne pas recommencer ce tour de piste communautaire après chaque élection fédérale !

 

Dire non à toute réforme de l’Etat, c’est foncer dans un mur ?

 Certainement. Restaurer un dialogue, cela ne veut pas dire tout accepter. Et cela veut dire aussi, côté flamand, prendre des engagements sur un long terme. Pas négocier quelque chose avec, déjà, l’idée d’une étape suivante à franchir lors de la prochaine échéance électorale.

 

35 000 ou 40 000 Belges dans les rues de Bruxelles pour demander au monde politique de veiller à la pérennité du pays, c’est un succès ?

Quand on voit qu’on a démarré de rien, je trouve que c’est vraiment une réussite, oui. En plus, la presse néerlandophone a très peu parlé de l’événement. Et quand certains journaux flamands l’ont fait, c’était un peu dénigrant. L’un d’entre eux a même écrit que j’espérais la présence de 20 000 personnes mais qu’au maximum, il y aurait 100 Flamands et que ce ne seraient pas des vrais Flamands ! Un internaute d’Alost m’a, par exemple, écrit qu’il serait bien venu ce 18 novembre mais qu’en lisant son journal, il avait compris que ce serait une marche de francophones contre les Flamands. Il a donc changé d’avis !

 

La marche de Bruxelles, en ne réunissant que 20 % de personnes venant du nord du pays, n’a-t-elle pas surtout confirmé que la préoccupation de l’avenir de la Belgique est un sentiment essentiellement francophone ? En d’autres termes, n’auriez-vous pas atteint un résultat inverse à l’objectif que vous visiez ?

J’en reviens à ce que je disais à propos du problème «médiatique» qu’on a connu au Nord… Et pour avoir discuté avec beaucoup de Flamands durant ces dernières semaines, il est clair que le climat entretenu par certains de vos confrères flamands et des hommes politiques du Nord est vraiment pesant pour ceux qui se sentent Belges et Flamands. On rabâche sans cesse les thèmes du Wallon profiteur, etc. A tel point qu’un jeune homme de 25 ans m’a dit qu’il n’osait pas mettre son drapeau belge à la fenêtre de peur d’être perçu dans sa communauté comme étant un «mauvais Flamand». Il faudrait peut-être tenter une marche à Anvers pour que les Flamands osent enfin afficher leur belgitude.

 

Sur le forum électronique d’un quotidien belge, un internaute fait la remarque suivante : « Marie-Claire Houard est sans doute une petite dame brave et courageuse. Mais qu’est-ce que cette manifestation va changer ? ».

J’espère qu’elle va donner au monde politique le sentiment que la population n’est pas une masse amorphe qui regarde ce qui passe — ou plutôt en ce moment, ce qui ne se passe pas ! —  sans regard critique. Les citoyens sont là, ils peuvent et ils veulent se faire entendre. Ils aiment ce pays et ils sont prêts à le dire, voire si nécessaire à le crier.

 

Que retiendrez-vous de cette expérience ?

 Au cours de ces dernières semaines, j’estime avoir vécu une aventure humaine extraordinaire. J’ai rencontré tellement de personnes. Des Flamands, des Bruxellois, des Wallons. Des Belges, quoi !

 

Certaines rencontres vous ont-elles particulièrement marquée ?

 Oui, notamment celles avec des gens assez âgés pour avoir connu des Belges qui ont donné leur sang, leur vie, pour la liberté de ce pays. Et aujourd’hui, certains seraient prêts à se battre pour B.h.v. ? C’est tellement dérisoire. Surréaliste. Tellement idiot !

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