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Le site de Michel Bouffioux

"L'héroïne n'est pas du tout invicible mais en Belgique elle est mal combattue" (16/10/2008)

Publié le 16 Octobre 2008 par michelbouffioux.over-blog.com in Paris Match Belgique

DEPUIS PRES DE 15 ANS, LE Dr LUC LECLERCQ A AIDE DES DIZAINES DE TOXICOMANES A QUITTE L'ENFER DE LA DROGUE

 

- Dossier évoqué dans le cadre de « L’Info Confidentielle Paris Match-RTL/Tvi », le 12 octobre 2008 et publié dans l’hebdomadaire Paris Match Belgique, le 16 octobre 2008 -

 

michel-methadone.jpgLe Dr Luc Leclercq interpelle à propos de la qualité de la prise en charge thérapeutique des héroïnomanes dans notre pays : « Cela fait de nombreuses années que je prescris de la méthadone. Mon expérience enseigne qu’avec un bon dosage de ce produit de substitution, l’arrêt sans souffrance de l’héroïne est garanti pour le toxicomane qui éprouve le désir sincère de ne plus consommer ! Mais en Belgique, par frilosité ou par méconnaissance, trop d’intervenants prescrivent des doses de méthadone trop faibles. Cette manière de faire débouche sur des cures inutiles qui condamnent les toxicomanes à des rechutes cruelles et incontournables. Elles les enferment aussi dans l’idée fausse que la drogue est invincible »…

 

Vous êtes devenu médecin en 1968. A cette époque, on commençait souvent les conversations par une question rituelle : « D’où parlez-vous ? »

 

Dr Luc Leclercq. D’où je parle ? Disons que je témoigne d’une expérience. En tout cas, je n’ai rien à vendre. A 66 ans, ma carrière médicale est faite. Je ne suis pas en quête de patients. Tout simplement, après plus d’une décennie de prise en charge d’héroïnomanes, je ne peux taire une conviction qui me dérange : celle qu’en Belgique, la plupart des toxicomanes ne reçoivent pas des doses suffisantes de méthadone, car ce produit est encore trop souvent l’objet de méconnaissance, voire de préjugés, dans le monde des prescripteurs de soins. Pour des patients qui sont en quête de sevrage, c’est une vraie catastrophe. Mais j’ai aussi acquis une autre conviction : il y a moyen de quitter définitivement l’héroïne sans souffrir le martyre. Avec un bon dosage de méthadone, le désir d’arrêter du patient et l’écoute d’un médecin compétent, la réussite se trouve systématiquement au bout du chemin. L’héroïne n’est pas invincible. Le contre-poison existe. Il suffirait de mieux l’utiliser pour sauver beaucoup plus de personnes de l’enfer de la drogue.

 

Par quel cheminement êtes-vous arrivé à des convictions aussi tranchées ?

C’est une longue histoire. J’ai rencontré mon premier patient héroïnomane au début des années 90. Il s’appelait Hugues. Je connaissais bien ses parents et ses deux sœurs. Lui, je l’avais soigné quand il était encore en culottes courtes. Je le redécouvrais, âgé de 20 ans, totalement prisonnier de la drogue. Cela m’a fort perturbé. Je constatais une énorme souffrance. Mais j’étais impuissant. Incapable de lui montrer la porte à ouvrir pour quitter cet enfer. Et puis, Hugues est mort… Alors, j’ai voulu que les choses bougent. J’ai consulté la Commissionla Santé de l’époque, Magda De Galan (PS), on a organisé les choses nous-mêmes. Près de 200 personnes confrontées à la toxicomanie dans leur pratique professionnelle ont ainsi pu partager des savoirs et des expériences (médecins généralistes, psychiatres, psychologues, travailleurs sociaux, policiers, magistrats). A l’instar de mes confrères qui avaient participé à cette formation, j’ai reçu, de la ministre et du Conseil de l’Ordre, l’autorisation de prendre en charge des toxicomanes. médicale provinciale. On m’a dit que ce serait une bonne idée de me former à la prise en charge des patients toxicomanes. Mais il n’y avait aucune formation possible en Belgique. Avec des collègues et le soutien de la ministre et du Conseil de l'Ordre, l'aurorisation de prendre en charge des toxicomanes.

 

Vous vous êtes donc lancé vers le milieu des années 90…

Oui, c'est-à-dire à une époque où il n’était pas évident du tout pour un médecin généraliste de prescrire de la méthadone. On nageait dans le flou sur le plan juridique. Cela ouvrait la porte à pas mal d’arbitraire. Ce médicament était plus ou moins toléré, la politique criminelle était variable selon les arrondissements judiciaires. Beaucoup de magistrats, mais aussi des médecins et des pharmaciens, continuaient à considérer la méthadone comme un stupéfiant aussi redoutable que l’héroïne elle-même. C’est un « grand malentendu » qui, aujourd’hui encore, a laissé des traces dans certains esprits.

 

La méthadone est tout de même un opiacé apparenté à la morphine.

Je n’ai jamais dit que la méthadone n’était pas dangereuse. Mais elle l’est principalement pour la personne qui n’en a pas besoin. Si vous donnez 80 mg de méthadone à un non-héroïnomane, il risquera certainement d’en mourir. Par contre, pour un consommateur habituel d’héroïne, cette dose ne représentera pas le moindre danger. N’en va-t-il pas de même avec des tas de médicaments ? L’insuline soigne le diabétique, mais si on en administre une dose importante à un non-diabétique, cela peut avoir des conséquences mortelles.

 

La méthadone n’est donc pas une « drogue » au sens courant du terme…

Mais non ! Laisser croire qu’il puisse s’agir d’une « drogue légale » est un amalgame pouvant conduire à de tragiques confusions. Par exemple vis-à-vis d’un public jeune, qui pourrait imaginer recourir à la méthadone pour se défoncer. Le résultat est garanti : pas de plaisir et la mort à l’arrivée. Le discours qui consiste à dire que la méthadone donne du plaisir comme l’héroïne est criminel. C’est un médicament. Ni plus, ni moins.

 

Qui ne donne vraiment aucun plaisir à son consommateur ?

En prenant de la méthadone, le toxicomane éprouvera un soulagement, mais cela n’a rien à voir avec le « flash » provoqué par l’héroïne. Le produit de substitution agira sur lui comme le fait un antidouleur pour le migraineux. Accusera-t-on le consommateur d’Imitrex ou de Dafalgan de vouloir accéder au paradis artificiel ? Rappelons tout même que, sans méthadone, un héroïnomane en manque souffre mille morts : coups de pieds dans le ventre, coups de poing dans les reins, angoisse épouvantable, transpiration de tout le corps. Avec le produit de substitution, une heure après la prise, il va déjà mieux. Ce n’est pas une jouissance qu’il trouve, mais un soulagement. Pensez à une rage de dents qui prend fin.

 

Mais si c’est si simple, où est le problème, docteur ? 

Le problème, c’est le « malentendu » de départ : la mauvaise image de la méthadone dans les milieux judiciaires et médicaux a conduit des pratiques thérapeutiques inadéquates.

 

A savoir la prescription de « doses insuffisantes » dont vous parliez tout à l’heure ?

Voilà. C’est d’abord un constat de clinicien : j’ai trop souvent récupéré des patients qui, avant d’arriver dans mon cabinet, s’étaient vu prescrire des dosages de méthadone ridicules. Des gens qui recevaient 60 mg par jour alors qu’ils avaient besoin de 120 mg ou plus pour ne plus souffrir. Il y a, de plus, des statistiques officielles qui sont tout à fait éclairantes : en Belgique, les patients reçoivent en moyenne 47,2 mg de méthadone par jour. Bien sûr, ce n’est qu’une moyenne, mais elle est très basse par rapport à d’autres pays comme les Etats-Unis, où les patients tournent autour de 60 mg/jour.

 

Les chiffres que vous évoquez proviennent d’une étude de l’Association pharmaceutique belge, qui indique aussi que 26% des patients reçoivent plus de 60 mg par jour…

Si je traduis, cela veut dire aussi que les trois quarts des héroïnomanes sous méthadone en Belgique reçoivent moins de 60 mg. Cette donnée m’interpelle. Elle devrait provoquer un sérieux débat. Près de 16 000 personnes sont concernées par des traitements de substitution en Belgique. Reçoivent-elles ce qu’il faut pour arrêter l’héroïne ?

 

Le toxicomane qui se voit prescrire une dose insuffisante…

… est condamné à un cruel et inévitable échec ! La pulsion héroïnomaniaque est extrêmement forte. Une dose trop faible peut soulager le manque, sans supprimer cette envie, qui est plus forte que tout. Bien sûr, certains pourraient se résigner à des semi-cures : basses doses de méthadone avec poursuite de consommation de drogue. Pour moi, c’est éthiquement très contestable. Et d’autant plus après ces années de pratique, de réflexion et d’essais qui m’ont démontré que chaque patient, avec l’aide de son thérapeute, peut trouver un « dosage idéal » qui lui permettra d’abandonner définitivement toute consommation d’héroïne. Bien utilisée, la méthadone tue le manque physique mais aussi l’envie, la pulsion incontrôlable. Elle permet un arrêt sans souffrance de l’héroïne.

 

Ce ne serait qu’une affaire de produit ? N’est-ce pas balayer un peu vite le contexte psychosocial de la toxicomanie ?

Je ne doute pas que certains toxicomanes aient rencontré la drogue en raison de problèmes psychologiques, sociaux, voire psychiatriques. Dans le même temps, je ne suis pas du tout certain que ce soit le cas de la majorité d’entre eux. Je témoigne de cas vécus. J’ai traité des patients en tâtonnant avec eux jusqu’à trouver la « dose idéale » de méthadone. Parfois jusqu’à 245 mg… J’ai constaté que la plupart de ces gens, débarrassés du manque et de l’envie, ont très rapidement repris une vie normale ; que leur objectif était plus souvent de fonder une famille et de travailler que d’aller chercher chez un psy la « douleur morale inconsciente » qui était à l’origine de leur toxicomanie.

 

Vous n’allez pas vous faire que des amis…

Ecoutez, je veux bien mettre au défi n’importe quelle psychothérapeute parfaitement équilibré qui prendra de l’héroïne pendant quinze jours de ne pas devenir accro ! A mon sens, la question essentielle est donc bien plus celle du « produit » que celle de l’inconscient du toxicomane. Il est question de « poison » et de « contre-poison » : les patients qui reçoivent la bonne dose de méthadone retrouvent rapidement le goût à la vie, au travail et aux relations sociales. Leur besoin principal est d’en finir avec un produit qui emprisonnerait n’importe lequel de leurs psys s’il y goûtait.

 

Quel est votre taux de « réussite » ?

Ma manière de prescrire s’avère efficace pour 80 % de mes patients. C'est-à-dire pour la proportion d’entre eux qui ont vraiment le désir d’arrêter. C’est comme la cigarette : avant d’essayer d’arrêter, il faut être clair avec son désir d’y arriver. Quand le souhait d’en finir avec l’héroïne est bien là, le succès est garanti au bout du chemin. C’est du 100 %. A ce jour, une centaine d’anciens patients y sont arrivés : ils ne consomment plus d’héroïne et ils en ont fini avec la cure de substitution. Une centaine d’autres sont actuellement sur la bonne voie : plus de drogue, mais ils ont encore besoin de leur méthadone.

 

Cela signifie quoi par comparaison à d’autres thérapeutes ?

En 2006, j’ai voulu comparer mes résultats avec ceux obtenus par les six centres méthadone en wallonie, à Bruxelles et dans le nord de la France. Aucun centre n’a pu ou n’a voulu répondre à cette demande. J’ai alors cherché dans les publications des spécialistes du traitement de la toxicomanie. Personne n’y parle de résultats. J’ai ainsi trouvé le texte d’une directrice d’un centre parisien qui avoue que tous ses patients, malgré la prise de méthadone, continuent à consommer de l’héroïne, mais, ajoute-t-elle, c’est… purement récréatif ! C’est horrible de dire cela, car une consommation récréative d’héroïne est rigoureusement impossible. J’en viens au constat que le secteur de l’aide aux toxicomanes est fortement peuplé de psychanalystes qui considèrent qu’il y a forcément une « douleur morale inconsciente » chez tous leurs patients toxicomanes… Dans cette logique, il est exclu que la méthadone résolve tout d’elle-même. C’est plutôt un produit d’appel vers le thérapeute. Moi, je ne propose pas de psychanalyse à mes patients et ils ont le culot d’aller très bien. C’est incroyable, non ?

 

Comment procédez-vous pour arriver à la « dose idéale » ?

Il s’agit d’être au plus près des besoins du patient. Ce dernier doit être aussi un acteur de sa thérapie en trouvant avec son médecin la dose avec laquelle il va se sentir complètement libéré. Cela se fait par étapes, en quelques jours, de 40 mg en 40 mg. Cela peu monter jusqu’à 245 mg de méthadone par jour _ la moyenne étant de 120 mg. Il y a un moment où le patient va se retrouver complètement. Non seulement sans manque physique, mais aussi en ayant perdu totalement l’envie de consommer de l’héroïne.

 

Qu’espérez-vous obtenir par votre témoignage ?

Que les autorités politiques ou judiciaires réaffirment clairement aux médecins qu’ils peuvent sans crainte soigner au mieux les toxicomanes. Tout le monde y gagnerait, car un toxicomane bien soigné cesse aussi d’être un danger pour la sécurité publique. J’aimerais également que mes réflexions empiriques sur la question du « bon dosage » de méthadone puissent être validées scientifiquement. Je ne suis pas un sorcier ou un gourou. Ce que je prescris, d’autres médecins pourraient le prescrire. Je désire aussi donner un espoir aux toxicomanes désespérés qui se croient condamnés à mourir avec cette compagne empoisonnée. Cette idée reçue les emprisonne encore plus. Ils peuvent retrouver une liberté de choix, une liberté de vie qu’ils ne croyaient plus accessibles.

 

L’obstination peu honorable de certains magistrats

Généraliste dans la région de Mons, le Dr Luc Leclercq (66 ans) voit tout doucement arriver les dernières années d’une carrière qui l’aura conduit à aider des dizaines d’héroïnomanes à quitter définitivement la plus redoutable des drogues dures. Cette « brune » féroce qui emprisonne à tel point son consommateur qu’il pourrait la percevoir comme invincible. C’est notamment à cette idée reçue que le médecin voulait tordre le cou en témoignant, dans Paris Match, d’une expérience de près de quinze ans dans la prise en charge des héroïnomanes. Malgré ses succès, le Dr Leclercq n’a pas la grosse tête. C’est un homme calme et serein. Tel le capitaine d’un navire au retour d’un long voyage, heureux d’avoir traversé plusieurs tempêtes sans encombre. Pionnier du traitement de substitution en Belgique, ce praticien a, en effet, été mis en cause à plusieurs reprises par la justice. En 2002, le parquet de Mons a même tenté de lui coller la mort d’un jeune sur le dos… Et il a eu droit à tout ce qui va avec ce type d’accusations : 100 jours de prison, les rumeurs, les comptes rendus médiatiques méchants et ignorants, parce que porteurs de la seule parole de l’accusation… Au final, après avoir reçu le soutien de la Ligue des droits de l’homme, un non-lieu. Dans quelques semaines encore, un vieux dossier refera surface au tribunal correctionnel de Mons, car il se trouve encore des magistrats qui, avec une obstination qui ne les honore pas, veulent la peau du rebelle. Le Dr Leclercq est donc poursuivi pour avoir prescrit des « doses abusives » de méthadone… antérieurement à la publication de l’arrêté royal de 2002 autorisant la prescription de ce produit ! Encore un peu de crachin en vue, capitaine, mais rien de grave…

 

 

COMPLEMENT D'ENQUETE AU DOSSIER PUBLIE DANS PARIS MATCH LE 16 OCTOBRE 2008 :

 

- Marc Reisinger : "Certains patients auront besoin de 50 mg/jour de méthadone, d’autres peuvent avoir besoin de 850 mg/jour !"

 

 Marc Reisinger est vice-président de l’Association Européenne de Traitement de la Dépendance aux Opiacés (EUROPAD). Ce pionnier en matière de traitements de substitution en Belgique, et même au plan mondial, confirme très largement les propos tenus par le Dr Luc Leclercq dans l’édition de Paris Match Belgique de ce 16 octobre. 

 

Votre confrère Luc Leclercq explique qu’en utilisant correctement la méthadone, c’est-à-dire en cherchant avec le patient, une « dose idéale », ce dernier pourra arrêter l’héroïne sans souffrir. C’est un discours de charlatan ?

Pas du tout ! Je connais Leclercq. C’est un homme compétent et consciencieux. Avec le nombre très important de patients qu’il a traité, il n’a jamais eu à déplorer d’overdose. Cela démontre qu’il sait être très prudent dans la première phase – la plus délicate - de la prise en charge de ses patients. S’il vous explique qu’ensuite il est à leur écoute pour trouver une « dose idéale » de méthadone, cela me semble tout à fait adéquat. C’est exactement ce que je préconise aussi. Voici ce que j’en disais encore tout récemment dans une conférence : « Il faut monter progressivement la dose pour arriver à la disparition successive de quatre symptômes : 1) Suppression du manque et arrêt de l’usage quotidien d’héroïne. (…) 2) Arrêt de l’abus d’alcool et de tranquillisants. Ce type d’abus pouvant d’ailleurs être le signe de la recherche d’une compensation chez des patients sous dosés en méthadone. 3) Disparition des envies spontanées et des rêves d’héroïne (parfois précurseurs de rechutes). 4) Enfin, la dose adéquate est atteinte lorsqu’un patient peut résister aux « tentations », c’est-à-dire aux offres d’héroïne. »


Très peu de médecins ont conscience de nécessaire et possible recherche des paliers 3 et 4. Quand quelqu’un est arrivé au stade 4, on peut lui déposer une dose d’héroïne devant lui et il va savoir décliner une invitation, même pressante, à la consommer.

 

Le Dr Leclercq dit en effet qu’au moment où la « dose idéale » a été trouvée, plus que le manque, c’est l’envie d’héroïne qui disparaît totalement.

Il suffit d’aller pas à pas avec le patient jusqu’à cette dose adéquate. En dialoguant avec lui.  En lui expliquant où il en est. Quand les gens arrivent à la « dose adéquate », il y a une métamorphose et les gens ne consomment plus tout. Il repense à travailler, à fonder une famille etc… C’est gagné.

 

Mais peut-on définir quantitativement la « dose adéquate » ?

Non, car cela dépend du métabolisme individuel. D’un patient à l’autre, l’effet de méthadone peut varier d’un ordre de grandeur de 1 à 17. Pour atteindre un taux sanguin efficace, certains patients auront besoin de 50 mg/jour de méthadone, d’autres pourront avoir besoin de 850 mg/jour ! Pour définir, cela il n’est pas nécessaire de procéder à une mesure du taux sanguin de méthadone. On peut, simplement se fier aux quatre symptômes décrits plus haut en écoutant ce qu’en dit le patient. Ensuite, il sera essentiel de résister à leurs demandes de diminution, tant que les 4 symptômes n’auront pas totalement disparu. Cela se fera très lentement, pas doses «homéostatiques», imperceptibles, car toute perception physique de diminution entraîne des effets psychiques déstabilisants.

 

Partagez-vous le sentiment du Dr Leclercq que trop de patients sont « sous dosés » en méthadone et que trop de thérapeute ne sont pas du tout à la recherche de ce que vous appelez la « dose adéquate » ? 

Tout à fait… Je crains qu’il y ait beaucoup de médecins qui n’aient pas eu les formations nécessaires en la matière. Il y a parfois de fausses prudences qui sont l’expression de vraies ignorances.

 

Certains pointent du doigt une culture de la « faible dose » qui se serait installée chez certains thérapeutes. La méthadone n’étant plus considérée comme un outil pour en finir définitivement avec l’héroïne mais comme une aide permettant seulement de baisser la consommation de drogue. De la rendre seulement moins problématique …

C’est une aberration.

 

Vous ne serez sans doute pas d’accord avec votre collègue généraliste Leclercq quand il dit : « Pour le patient qui veut arrêté et a atteint sa dose idéale, ce n’est pas si difficile tant physiquement que psychologiquement de quitter l’héroïne »…

Si je suis tout à fait d’accord. C’est facile. Il faut juste du temps. Mais la durée du traitement importe relativement peu puisqu’il n’y a pas de souffrance.

 

Ce serait comme arrêter la cigarette avec du « Champix », dit-il…

C’est une bonne comparaison.

 

Pour Leclercq, cela implique que certains patients peuvent guérir par le seul bon usage d’un contrepoison, c’est à dire sans être l’objet de longues psychothérapies les aidant à trouver les « douleurs morales inconscientes » qui les ont conduit au bord du gouffre…

C’est certainement vrai aussi. Tous les toxicomanes ne relèvent pas de la psychiatrie.


Donner une dose de méthadone trop faible à un patient qui veut arrêter l’héroïne, n’est-ce pas dévaloriser le produit de substitution, au point de lui donner un sentiment d’impuissance face à l’héroïne ?

C’est évident, oui.

 

Certains partisans de la  « psychothérapie à tout prix » ne donnent-ils pas des doses trop faibles parce qu’ils ne peuvent accepter l’idée que le seul usage adéquat d’un « produit » rendrait leur intervention inutile.

Il y a des personnes qui veulent absolument vendre leur camelote psychanalytique.

 

Quand une de vos consoeur me dit que « la méthadone est une aide médicamenteuse à un accompagnement psycho médicosocial »…

Je vous réponds qu’il y a des gens qui n’y connaissent rien et que cela donne en plus le sentiment qu’ils ont quelque chose à vendre. C’est évidemment faux de prétendre que les toxicomanes ont toujours besoin de ce type d’accompagnement. On dit parfois que 80% des personnes qui sont tombés dans la toxicomanie y étaient prédisposés par des problèmes psychiatriques ou psychologiques. Honnêtement, je n’ai jamais partagé ce sentiment là. Qu’il y ait plus de cas psychiatrique que dans la population générale, c’est possible mais ce n’est pas si criant que cela.

 

Leclercq affirme que si n’importe quel psychothérapeute parfaitement équilibré prend de l’héroïne pendant deux semaines, il sera aussi accroc que n’importe quel autre consommateur…

Affirmer qu’une personne équilibrée ne pourrait devenir toxicomane, c’est une manière de se protéger… Mais c’est aussi n’importe quoi !  En Suisse, un soignant de toxicomane a voulu faire l’expérience. Il a commencé à consommer en se disant qu’il parviendrait à contrôler… Et bien sûr, il a eu les pires difficultés à s’en sortir. J’ai compris beaucoup de choses avec un patient, il y a longtemps déjà. Je cherchais les raisons psychologiques qui avaient poussé un jeune marocain à consommer de l’héroïne. Je ne trouvais rien de particulier chez ce garçon qui me semblait équilibré et calme. Il m’a dit : « Vous savez, depuis l’âge de 12 ans, je zone avec toute une bande de copains. L’héroïne était dans la rue à portée de nous. On est tous devenu héroïnomanes et vous croyez qu’on a tous besoin d’un psy ? ». Dans sa question, il y avait la réponse.


 

- Le Dr Sophie Lacroix : « Un soutien médicamenteux à un accompagnement psycho-médico-social ».

 

Le Dr Sophie Lacroix est coordinatrice du Réseau Alto. Cette association réunit 400 médecins généralistes en Région Wallonne qui accompagnent des usagers de drogues dans le cadre de leur pratique privée, soit près de 3000 patients.  Pour elle, « c’est se fourvoyer que de focaliser le débat sur la seule question de la dose de méthadone ». Elle nous a demandé de pouvoir s’exprimer au travers de ce texte.

 

« L'accompagnement des usagers de drogues est un long parcours qui ne peut se résumer à la prescription de méthadone. La dose de méthadone est d'ailleurs très variable au cours du suivi, commençant autour des 20 mg, évoluant vers des valeurs parfois élevées et diminuant progressivement (sur plusieurs années parfois) pour se terminer par de très petits dosages. Même si le rapport 2007 de l'IPhEB (institut de pharmaco-épidémiologie belge) nous apporte des données intéressantes en terme de santé publique, on ne peut donc se contenter de calculs de moyennes pour évaluer un traitement. Au delà de ce travail de prescription, nous défendons l'importance de l'accompagnement psycho-médico-social. Dans le colloque singulier, le traitement de substitution, la méthadone en l'occurrence, n'est que le soutien médicamenteux à cet accompagnement. Il nous faut bien sûr tenir compte du métabolisme de chaque patient. Un usager de drogues n'est pas l'autre. L'écoute et les symptômes présentés par lui sont des guides importants dans l'évaluation de la dose. Ecouter le patient et déterminer avec lui la dose de méthadone n'a rien de nouveau : c'est ainsi que nous pratiquons depuis toujours !

 

Le but est que le patient soit bien dans sa peau, qu'il ne soit ni en manque, ni en « envie ». De plus, il n'y a aucune corrélation entre la dose ingérée et la concentration dans le sang. La prise en charge globale du patient reste l'élément clé d'un accompagnement de qualité.

 

En d’autres termes, il est vrai que la priorité pour le médecin généraliste, c’est l’écoute et l’empathie envers son patient. Mais quand il y a des problèmes psychologiques sous-jacents plus importants – et c’est souvent le cas – il faut un suivi parallèle vers lequel nous, médecins généralistes, conduisons le patient. Car, on n’arrive pas n’importe comment « en toxicomanie ». Il peut y avoir des début récréatifs pour des personnes sans problèmes au départ, mais le plus souvent, c’est le résultat de souffrances qui durent depuis très longtemps. Un psychologue ou un psychiatre, formé à l'accompagnement des patients avec assuétudes, est une personne-ressource souvent nécessaire. Bien que souvent, des patients consultant un généraliste cherchent à se contenter de la méthadone, un gros travail d’accompagnement pourra leur ouvrir la porte vers d’autres intervenants qu’ils soient psychologues, médecins (dépistages et traitements spécialisés divers) ou assistants sociaux. C’est tout cela l’accompagnement et cela se passe sur des années. »

 

 

- Jean-Paul Brohé, pharmacien et Yves Ledoux, sociologue : "10 mg chez l'un, cela peut avoir le même effet que 170 mg chez un autre" 

 

Jean-Paul Brohé et Yves Ledoux ont menés des études sur la délivrance de méthadone pour le compte de l’Association des Pharmaciens de Belgique (1). Ils nous indiquent que les chiffres cités par le docteur Leclercq sont exacts (dose moyenne de 47,2 mg/jour par patient en Belgique) et qu’il n’ont gère évolué à la hausse depuis 2003.

 

(1) : Voir notamment "Evaluation de la Délivrance de Méthadone en Belgique, Recherche-Action sur le rôle du Pharmacien d’officine, la mise en place d’un Observatoire des cures substitutives et le suivi de patients", par Yves Ledoux, Association Pharmaceutique Belge, Promoteur : Jean-Paul Brohée Rapport de fin de phase au 20/10/2003)

 

Les données de l’étude réalisée en 2003 sont-elles encore d’actualité. 47 mg/jour en moyenne, ¾ des patients belges en dessous de 60mg/jour de méthadone ?

J.P. Brohé : Grosso modo, ces chiffres n’ont pas évolué.

 

Le médecin décide-t-il seul des quantités de méthadone qu’il donne à son patient ?

La liberté thérapeutique du médecin est évidemment garantie. Il existe des commission médicales provinciales : si un médecin dérape en estimant que tous ses patients doivent avoir 250 mg, cela va être repéré et là, il devra aller s’expliquer devant des paires.

 

La dose moyenne de 47 mg/jour en Belgique, qu’en dites-vous?

C’est trop peu, oui.

 

Nous allons publier un article pour dire que l’on donne des doses trop faibles en Belgique.

C’est une bonne idée. Cela dit, le repérage des doses n’est pas encore tout à fait au point. Nos recherches n’étant pas de voir le dosage mais de repérer des fraudes. De détecter si monsieur Untel (anonymisé dans l’étude, bien entendu) va voir plusieurs médecins et plusieurs pharmaciens.

 

Des gens ne font-ils pas du shopping chez plusieurs intervenants parce qu’ils reçoivent difficilement la dose dont ils ont vraiment besoin pour ne plus ressentir de manque ?

C’est une hypothèse mais ce n’est pas la seule. Il y a des médecins qui prescrivent trop peu, un  peu par peur. Il faut tout de même insister sur le fait qu’une dose de 60 mg qui est la dose théoriquement idéale pour une personne qui a développé une dépendance aux opiacés est une dose toxique et mortelle pour une personne qui n’est pas toxicomane. On peut comprendre que les médecins soient prudents. Dans le même temps, des doses de 20 à 30 mg sont parfois limites pour éviter le manque. Maintenant, cela correspond parfois à une demande de toxicomanes qui veulent simplement mieux gérer leur consommation d’héroïne, sans la supprimer totalement.

 

C’est éthiquement défendable ?

Sans doute que non. Mais des médecins peuvent considérer que c’est un premier pas vers une resocialisation. Le toxicomane consomme moins, peut-être pas tous les jours. Il ne doit plus trouver de l’argent quotidiennement. Et par conséquent, devenir délinquant, voler le sac des petites vieilles. C’est une gestion de la toxicomanie qui est moins regrettable qu’une déchéance totale.

Et puis, il y a aussi des gens qui se sentent très bien avec des doses faibles. Des gens tout à fait resocialisés, qui ne consomment plus de drogue. Et enfin des patients qui sont en dose régressives. Des gens à 10 mg qui tire la moyenne vers le bas.

 

Peut-on dire qu’il y a une dose maximum de méthadone ?

Non. Selon le type de personne, son métabolisme, ce qui va rester comme méthadone dans le sang va très fort varier. La variation est incroyable : c’est de 1 à 17. A l’extrême, 10 mg chez l’un, cela peut avoir le même effet que 170 mg chez un autre.

 

On peut déduire de ce constat là que le patient doit être acteur de son traitement en aidant son thérapeute à trouver ce qui sera, pour lui, la bonne dose d’équilibre ?

Absolument.

 

Le thérapeute ne doit pas avoir des tabous du genre : « Oh là, je ne dois pas dépasser 60 mg »…

Certainement pas. Le bon dosage se trouve par tâtonnement. La qualité de la relation entre le médecin et son patient est essentielle. La personne en dose d’équilibre se sent tout à fait bien. Elle n’est pas prête à piquer du nez parce que la dose serait trop forte et elle n’est pas en manque à 4 heures de l’après midi.

 

Cela peut aller jusqu’où…

120, 200, j’ai même vu un cas d’un patient qui prenait 400 mg par jour. Et il s’en portait très bien. Il faut encourager les médecins à s’affilier à des réseaux comme Alto pour les décomplexer par rapport à l’utilisation d’un tel produit. Ils doivent se renseigner.

 

Que pensez-vous du docteur Leclercq ?

C’est un homme compétent et d’un dévouement exceptionnel, un homme de conviction. Mais c’est aussi quelqu’un qui, à un moment donné, s’est laissé débordé par sa patientèle. Je pense qu’à un moment, il a un peu dérapé en allant faire des ordonnances à la gare, là c’est un peu de la médecine foraine. Quand vous êtes confronté en permanence à des toxicomanes qui n’ont pas de limites, vous pouvez vous-même un peu perdre vos repères. Il n’a pas su mettre les limites qu’il fallait au bon moment. D’un autre côté, on était tout de même bien content de l’avoir à Mons parce que quand il a été mis sous les verrous, cela a semé un vent de panique avec tous ces toxicomanes qui débarquaient chez les pharmaciens en disant qu’ils n’avaient plus leur doc !

 

De manière empirique, Leclercq conclut qu’il y a non seulement une « dose idéale » qui permet au patient de perdre totalement l’envie d’héroïne ?

Je peux le croire. Toute la littérature scientifique américaine confirme son constat.

 

Avec de trop faibles doses, on n’arrive pas à ce seuil de disparition totale d’envie… Dans un tel cas, cela condamne le toxicomane à un échec inévitable ?

C’est exact

 

Il y a un gros problème en Belgique, en termes de délivrance de méthadone, non ?

Peut-être mais ce n’est pas si net que cela en a l’air. C’est vrai sur le papier, dans les études, mais au cas par cas, c’est plus compliqué que cela. Il ne faut pas jeter la pierre aux petites doses. Il faut aussi voir la demande réelle de nombre de patients. Il y aussi de facteurs qui perturbent une bonne administration de méthadone comme les consommations parallèles d’autres produits (alcools, médicaments).

 


- Yves Ledoux : « On peut déduire de ces chiffres qu’il y a tout de même un sous dosage en Belgique »

 

Au sein de l’Association Belge des Pharmaciens, le sociologue Yves Ledoux a dirigé diverses études sur l’évolution de la délivrance de méthadone en Belgique. Il confirme les propos tenus par M. Brohé en termes de dosages : « Cela n’a pas fort évolué ces dernières années, tant pour le chiffre moyen que pour le chiffre relatif patients recevant des doses de plus de 6O mg/jour (environ 25%). Or, quand on regarde toute la littérature abondante sur les dosages de méthadone, on constate tout de même qu’il convient de travailler avec des doses supérieures à 60 mg/jour. Ce qu’on peut déduire de ces chiffres, c’est qu’il y a tout de même un sous dosage en Belgique. Par ailleurs, on peut dire que 6 à 7% des patients font du shopping médical.

 

Sur combien de personnes qui prennent de la méthadone en Belgique ?

Il y avait environ 15.000 patients qui se voyaient prescrire de la méthadone en Belgique en 2007 (1). Cette population est répartie inégalement en termes de communauté : 9.000 en Région wallonne, 2500 à Bruxelles et 4500 en Région flamande… Maintenant, le nombre de patients méthadone plus important en Wallonie n’implique pas nécessairement qu’il y ait plus d’héroïnomanes dans cette partie du pays. La bonne question est peut-être de savoir si toutes les personnes qui ont besoin de méthadone en Flandre en reçoivent. Les doses de méthadone prescrites dans le Nord du pays sont d’ailleurs encore plus faibles –en moyenne – que dans le Sud du pays, ce démontre une certaine frilosité par rapport à ce produit.

 

Que peut-on dire de la fidélité des patients à leur médecin ?

A cet égard, les données belges sont relativement positives. 2/3 des patients restent fidèles à leur prescripteur de méthadone durant toute leur cure de substitution. Mais pour revenir à la question du sous dosage, il faut signaler que cela ouvre surtout le débat de la poursuite de consommation d’héroïne par des patients qui sont en traitement de substitution.

 

Un traitement de substitution ne devrait-il pas viser à l’arrêt de la drogue plutôt qu’à une consommation plus « confortable » d’héroïne pour des patients un peu socialisés parce légèrement moins en situation de manque au quotidien ?

Oui, c’est un débat important. Beaucoup de thérapeutes ne semblent cependant pas désireux de l’ouvrir.

 

Est-ce que cela veut dire que la norme thérapeutique est devenue de donner des doses un peu faibles de méthadone tout en acceptant l’idée que le patient continue à consommer de l’héroïne ?

Exact. C’est mon sentiment, en tous les cas…

 

(1) En 1996, M. Ledoux a aussi fait une étude dont la conclusion était que l’on pouvait estimer à 24.000 le nombre de consommateurs d’héroïne, rien qu’en communauté française de Belgique. 20.000 en Wallonie, 4000 à Bruxelles.

 

Paroles de patients

En près de 15 ans de prise en charge de patients toxicomanes, le Dr Leclercq peut revendiquer un très beau succès thérapeutique : plus de 100 héroïnomanes sont arrivés au bout de la cure de substitution qu’ils suivaient chez lui. C'est-à-dire qu’ils ne consomment plus du tout d’héroïne et qu’après plusieurs années de traitement, par prise dégressives, ils ont en également terminés avec la méthadone. Plusieurs de ces patients nous confirmé que prise à bonne dose, la méthadone permettait un arrêt de l’héroïne sans les énormes souffrances et crises d’angoisses redoutées par certains toxicomanes. « Le principale désagrément que cause l’administration de ce produit, c’est la transpiration abondante qu’il occasionne parfois. Je crois que c’est lié au système nerveux central », nous explique l’un des patients du Dr Leclerq. Parmi ceux-ci, il y a Isabelle (prénom fictif) qui prend 245 mg par jour de méthadone depuis plusieurs années : Le Dr Leclercq m’a permis de retrouver un équilibre, une vie normale et le goût de l’avenir », dit-elle. Prochainement, cette dame qui est infirmière va devenir chef de son service. Parmi ceux qui sont arrivés en bout de cure, on pourrait parler de Thierry (prénom fictif) qui est manager dans une société de transport. De Patrick qui est chauffeur poids lourds international ou de Serge (prénom fictif) qui est gérant dans la restauration sur la Grand place de Mons etc… Des vies sauvées. Des preuves vivantes que l’héroïne n’est pas invincible.

 

 

Un témoignage reçu 2 mois après la publication de cet article :

Objet : Dr Luc Leclercq

 

Monsieur,

 

Je tiens à vous témoigner ma gratitude pour l'article que vous avez publié dans la revue Paris Match concernant le docteur Luc Leclercq.

 

Je suis "tombée" sur votre article tout à fait par hasard et je voudrais vous raconter ci-après l'impact qu'il a eu sur notre famille et sur mon fils Alexandre que s'est drogué pendant 7 ans.

 

Alexandre a pris sa première prise de drogue, grâce à un "gentil" camarade qui lui en a donné lors du réveillon du 1er janvier 2001, afin de "fêter" l'entrée dans le troisième millénaire !

 

Évidemment, le plongeon dans l'horreur ne s'est pas fait en un jour : certains savent gérer, mais pas mon fils. Une fois le pas franchi, la drogue se met en place insidieusement, jusqu'à ce que la vie devienne un cauchemar.  Alexandre était conscient du problème et voulait arrêter. Pas tout de suite, au début il avait l'illusion de pouvoir gérer la situation. Lorsque cela a commencé à devenir ingérable, il a fréquenté tous les endroits susceptibles de le sortir de là : des séjours à la Citadelle de Liège, des cures à Henri-Chapelle, des séjours à Bruxelles dans des centres variés et divers, des consultations chez des psychologues, des consultations d'aide aux toxicomanes...  à peu près toutes les adresses que nous avons pu trouver.  Aucun résultat, que des échecs après quelques jours de cure, et une reprise de sa consommation d'héroine de plus en plus importante. 

 

La mort rôde alors dans ma maison, je vois mon enfant dépérir, s'éloigner, tomber dans un gouffre. L'enfant fait place à un  monstre que seule la prise de drogue peut apaiser. Tous les jours il faut discuter, des discussions qui parfois durent des journées entières, il faut résister avant de donner l'argent qui servira à acheter cette "saloperie".  J'ai face à moi, un malade, et ne compte pour lui que l'argent qui lui permettra d'obtenir sa drogue. Il n'a plus de réflexion, de conscience, d'éducation... rien n'existe à part la drogue. 

 

Son problème devient le mien, je le vois dépérir, et j'ai l'impression que je dépéris avec lui.  Il faut vivre cela pour en mesurer toute l'horreur.  La  rage de lutter fait parfois place au désespoir qu'il me faut aussitôt chasser. Le plus dur est le sentiment d'impuissance, la constatation que la drogue est la plus forte, qu'il ne reste rien des moments heureux et qu'il n'y en aura plus jamais. J'ai le sentiment que tout est fichu, qu'il n'y a pas de solution, que cela cessera forcément un jour, mais que cela finira mal. La tristesse est là,  la peur aussi, je dois pourtant y croire, me rassurer, oui cela va aller, on finira par trouver une solution.  La réalité est pourtant inquiétante : combien de temps un corps peut-il résister d'être ainsi intoxiqué ?  La maigreur, les dents qui commencent à tomber, des plaques sur la peau, cela sont bien des signes que le corps s'épuise. 

 

Les jours passent, le problème persiste. Malgré les épreuves et les déceptions, je garde l'espoir : je suis sûre au fond de moi que forcément quelque chose doit arriver...

 

...et je lis votre article. 

 

J'en parle à mon fils et adresse une lettre au docteur Leclercq. Je lui dis que j'ai été très intéressé par votre article et lui demande s'il connaît un médecin sur Liège qui procède comme lui.  Il me téléphone le jour même où il a reçu ma lettre, et me donne rendez-vous chez lui pour le lendemain.  Cela s'est passé il y a plus d'un mois.  Alexandre a reçu une prescription méthadone, au dosage supérieur à ce que l'on lui avait prescrit lors de ses précédentes cures à échec. Il n'a plus aucune envie de se droguer !  C'est miraculeux : il est sorti de sa chambre (il faudrait dire son squat !) où il dormait toute la journée,  d'où il ne sortait que pour aller chercher sa drogue.

 

Depuis un mois, il se lève le matin en même temps que le reste de la famille, se lave, se soigne et a changé d'apparence. Il a grossi, fait des projets d'avenir et redécouvre la joie de vivre. 

 

Il a eu 24 ans la semaine dernière.

Bien que nous soyons en décembre, tous les jours il me dit : regarde maman, comme il fait beau aujourd'hui, quel beau soleil il y a !! -oui Alexandre, mais je te signale qu'il neige, -oui maman, mais regarde le ciel, il y a du soleil tout de même...

 

Je voulais partager ma joie avec vous et vous remercier, car sans votre article nous n'aurions peut-être jamais rencontré le docteur Leclercq. 

 

Je vous donnerai des nouvelles d'Alexandre.

Mille mercis.

Salutations,

 

Hélène R.

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