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Le site de Michel Bouffioux

Quand la justice belge dérape : un chauffard ivre, qui a tué deux jeunes, est acquitté (17/03/2011)

Publié le 24 Mars 2011 par Michel Bouffioux in Paris Match Belgique

CRIMINALITÉ ROUTIÈRE : DES PARENTS EN COLERE

 

Enquête évoquée sur le plateau de "L'Info Confidentielle Paris-Match" le 13 mars 2011 et publiée dans l'hebdomadaire "Paris Match Belgique", le 17 mars 2011.

 

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Tolérance zéro pour l'alcool au volant, peines plus sévères pour les criminels de la route, justice plus rapide. Telles sont les revendications de parents de victimes choqués par le récent acquittement prononcé par le tribunal de police de Namur. Une absolution judiciaire accordée à un chauffard en état d'ébriété qui avait fauché mortellement deux gamins de 17 et 19 ans, à Gembloux, en novembre 2008.

La maison de Karen Verduyckt se trouve a proximité de l’échangeur autoroutier de Daussoulx, dans la province de Namur. Depuis la rue sinueuse où réside cette jeune femme, on peut observer, au loin, un flux ininterrompu de bolides fendant l'air qui, sans cesse, doit lui rappeler la nuit du 16 juillet 2006. Une nuit d'enfer durant laquelle son frère Andy (25 ans) et l'un de ses amis, Adrien (19 ans), perdirent la vie des œuvres d'un chauffard ivre. Après une instruction que l'on qualifiera sans crainte de lacunaire (*), cette affaire sera abordée par le tribunal de police de Namur le 28 avril prochain... «C'est donc le magistrat qui vient d'acquitter un chauffard qui avait 2,54 grammes d'alcool dans le sang qui va trancher notre dossier ! Vous pouvez comprendre que nous sommes très inquiets de la décision qu'il pourrait prendre. Si la mort de Kevin et de Julien ne valait que cette scandaleuse absolution judiciaire, en sera-t-il de même pour celles d'Andy et Adrien ?» interpelle Karen en nous conduisant dans le séjour.

Assis avec d'autres parents de victimes autour de la table, Eric Verduyckt complète immédiatement le propos de sa sœur. C'est un homme en colère qui s'exprime. Il n'y a que du désespoir et de la colère dans ses paroles : «On a déjà dû déplorer que la justice n'ait pas fait ce qu'il fallait pour éclaircir les circonstances de la mort de mon frère et de son ami. Des témoins n'ont pas été entendus, l'enquête nous a semblé partiale. Et maintenant, je crains le pire. Une apothéose, si j'ose dire, dans cette horreur judiciaire. Et si l'auteur s'en tirait sans la moindre sanction ? L'acquittement qui a défrayé la chronique la semaine dernière était déjà écoeurant. Une décision identique le serait plus encore dans notre dossier, car les faits se ressemblent mais ne sont pas identiques !»

En effet, dans les deux dossiers, les victimes habillées de sombre marchaient, la nuit, du mauvais côté d'une route. Et dans les deux cas, elles ont perdu la vie après avoir été renversées par un chauffard imprégné d'alcool. Mais la comparaison s'arrête là, comme le rappelle Eric : «Dans notre affaire, il faut ajouter la vitesse excessive du conducteur, et le fait qu'il n'a pas prévenu les secours et s'est enfui après l'accident, qui s'est produit sur une route parfaitement rectiligne et par beau temps».

Qu'on ne croie cependant pas qu'en dehors de la classique prévention d'homicide involontaire, le médecin qui a tué Andy et Adrien serait aussi poursuivi pour non-assistance à personne en danger. Karen nous explique pourquoi : «La justice n'a pas retenu cette charge parce qu'elle a estimé que mon frère et son ami sont morts sur le coup et que, dès lors, il n'y avait aucune assistance à leur donner qui aurait pu changer cet état de fait. C'est un raisonnement abject et injuste, car le chauffard et son passager (NDLR : un kinésithérapeute) ne pouvaient évidemment pas savoir s'ils avaient tué ou blessé quelqu'un sans s'arrêter pour le vérifier ! Une telle manière de juger implique que le chauffard en délit de fuite a un intérêt objectif à tuer ses victimes sur le coup ! Comment la justice peut-elle en arriver à de telles horreurs ? »

Silencieuse jusque-là, Cécile Jacob opine du bonnet. En août 1998, cette femme a aussi perdu un fils, Frédéric, à Welkenraedt. A cause d'un chauffard ivre. Ce qui l'a conduit à s'impliquer dans un combat de tous les jours pour qu'il y ait plus de sécurité sur nos routes. Elle le mène au travers du Groupement pour l'action routière (GAR) et, depuis toutes ces années, elle ne cesse de pointer des incohérences, des insuffisances, des échecs judiciaires. Elle répond à l'interrogation de Karen : «Cette impossibilité de poursuivre pour non-assistance à personne en danger dans le dossier d'Andy et Adrien n'est pas une fatalité. Il revient au législateur de modifier la donne. Ne pas s'arrêter en cas d'accident impliquant des personnes devrait être considéré dans tous les cas comme une faute pouvant être pénalement sanctionnée !»

Et Mme Jacob d'en appeler aussi au monde politique pour qu'il modifie les dispositions réglementaires qui ont permis l'acquittement dans l'affaire Kevin et Julien : «Le juge a tenu compte de la différence qui peut exister entre le taux d'imprégnation alcoolique et l'ivresse ressentie par le chauffard. On part ici de l'idée que deux personnes ayant absorbé une même quantité d'alcool peuvent avoir un niveau de conscience - ou plutôt d'inconscience - différent... Et pour évaluer cela, le juge tient compte des constats faits par les verbalisants après l'accident : l'intéressé s'exprime de manière cohérente ou pas, il marche droit ou pas, etc. Cette manière de faire n'est pas du tout objective parce que, d'un agent à l'autre, le constat fait sur les lieux de l'accident pourra être très variable. De plus, elle ne correspond à rien sur le plan scientifique : il est tout à fait faux de croire que les réflexes de certaines personnes ne seraient pas émoussés par l'alcool ! Et il est criminel de la part de magistrats représentant l'autorité de le laisser croire ! Quel mauvais signal que de propager une telle idée dans la population au travers d'une décision judiciaire ! C'est aussi en ce sens que le jugement rendu à Namur est scandaleux. Il ne fait pas que meurtrir une deuxième fois des familles en souffrance, il relaye aussi des idées dangereuses, catastrophiques en termes de prévention. Va-t-on devoir expliquer dans les écoles que des magistrats abusent la population en laissant croire qu'on peut conduire correctement avec 2,54 g/l d'alcool dans le sang ? Ce qui vient de se jouer dans ce tribunal de Namur m'a profondément choqué... »

Un homme au visage marqué par la douleur prend la parole. Il s'appelle Jean-Luc Vielvoye et, lui aussi, il a perdu un fils. Rémy avait 32 ans. Encore un piéton écrasé par un conducteur en état d'ébriété. Cela s'est passé le 23 septembre 2007 à Tongrinne et Jean-Luc est usé par la procédure judiciaire qu'il voudrait plus simple, plus directe, plus rapide : «Ces débats judiciaires abscons, à force de disséquer les faits à l'extrême, produisent de l'injustice. Cela devrait être la tolérance zéro en ce qui concerne l'alcool au volant. Il faut en finir avec ces différences entre imprégnation alcoolique et ivresse. Il suffirait que les peines, en cas d'accident, soit plus ou moins alourdies en fonction du taux d'alcoolémie révélé par la prise de sang. Voilà la seule manière de donner un message clair et d'obtenir des décisions judiciaires cohérentes et objectives, quels que soit les tribunaux où les chauffards devront être jugés en Belgique».

Cette réponse judiciaire, les parents de victime la veulent plus rapide et plus ferme. Nettement plus ferme. Cécile Jacob s'indigne du fait que «les chauffards qui sont à l'origine de drames gardent trop souvent leur permis en attente du procès qui les jugera. Ce n'est pas une fatalité, le permis peut être immédiatement soustrait pour quinze jours et cette mesure peut être prolongée de trois mois en trois mois. Quand on attend un jugement pour décider du retrait, la longueur de la procédure impose aux victimes de constater que l'auteur des faits peut encore conduire. Et pire, elle joue clairement en faveur du chauffard car, après deux ans, on ne peut plus lui retirer son permis en raison de la prescription !»

Jean-Luc réclame que l'on s'inspire de la justice américaine, bien plus sévère avec les chauffards ivres : «Non seulement la réparation judiciaire doit être plus rapide mais elle doit être nettement plus forte. Dans l'Etat de Washington, une personne qui tue au volant en étant ivre prend, au minimum, vingt ans de prison. Ici, on fait éventuellement quelques jours de préventive... Et les condamnations sont dérisoires, généralement quelques mois, voire des travaux d'intérêt général. Il faut que le monde politique réagisse et comprenne que, pour les familles des victimes, il y a un senti ment de déni de justice, et que c'est très difficile pour elles de faire leur deuil dans de telles conditions. Je vous assure que quand on découvre des jugements comme celui du tribunal de police de Namur, la semaine dernière, on passe facilement de l'amertume à la colère !»

Cécile Jacob conclut le réquisitoire des parents de victimes : «Si la justice avait été plus sévère, certains enfants seraient encore en vie. Il y a quelque temps, à Seraing, un garçon de 15 ans a été fauché par un chauffard qui en était I sa neuvième récidive ! Vous imaginez ? Neuf récidives ! Et le encore, cet homme n'a pris que quatre ans de prison... Pas pour les faits proprement dit, mais parce qu'il n'a pas respecté les conditions de son sursis. Je pense souvent au cas du petit Maxence à Liernu, mort renversé par une dame qui avait été déjà contrôlée plusieurs fois avec des taux d'alcoolémie incroyables. Et qui a tué en buvant une bouteille de que tous ces crimes ne soient plus considérés comme des délits mineurs ? Il s'agit clairement d'un problème de société qui dépasse largement la justice elle-même. Ce débat doit être pris en compte par le monde politique, mais aussi par chaque citoyen. Car nous sommes tous des tueurs potentile en prenant la route».

 (*) Voir à cet égard les enquêtes déjà publiées dans Paris Match les 12 juillet 2007 et 6 avril 2009.

 DES REGARDS QUI PARLENT

Pour prendre plus encore conscience de ce problème de société qui nous concerne tous, il n'est pas inutile de visiter le site internet du Groupement pour l'action routière (www.gar-asbl.be) et de cliquer sur l'album souvenir des victimes de la route en Belgique. Tellement de jeunes personnes, de regards confiants, de sourire, de beauté, d'espoir... Aucun d'entre eux n'imaginait perdre ainsi la vie, si tôt, si brutalement. Aucun d'entre eux ne reviendra. Mais beaucoup, parmi ceux qui les ont privés de vie, circulent encore sur nos routes...

 

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Interpellée par l'acquittement prononcé la semaine dernière par le tribunal de police de Namur dans un autre dossier de criminalité routière, Karen Verduykc a exprimé son incompréhension et son inquiétude, dimanche, dans le cadre de «L'Info confidentielle Paris Match» sur RTL-TVI. Dans quelques jours, le même tribunal examinera le dossier du chauffard qui a tué son frère Andy et son ami Adrien.

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