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Le site de Michel Bouffioux

Quand Tintin rimait avec Pétain (28/10/2011)

Publié le 28 Octobre 2011 par Michel Bouffioux in Exclu www.michel bouffioux.be

Roger Bouffioux et sa jeune épouse, ma mère, en 1951 à la Foire du Midi. A côté d'eux se trouve mon grand-père paternel

Roger Bouffioux et sa jeune épouse, ma mère, en 1951 à la Foire du Midi. A côté d'eux se trouve mon grand-père paternel

Je suis allé rechercher dans une armoire une vieille farde cartonnée. Elle contient des papiers jaunis par le temps. Des documents que je n’ai plus consultés depuis des lustres mais qui me sont très chers. Je dirais même plus ! Je suis très fier que ces feuilles existent. Elles racontent une petite histoire dans l’Histoire. Celle de Roger Bouffioux, mon père, qui s’illustra par des actes de résistance pendant la Seconde Guerre Mondiale alors qu’il n’était encore qu’un gamin en culotte courte.

 

Oh, ce gosse n’a pas vécu des aventures aussi extraordinaires que celles de Tintin ! Il n’a pas fait sauter des ponts. Il n’a même pas égorgé un seul nazi. Tintin non plus d’ailleurs. Pas même en pensées… Mon père, un p’tit ket de Bruxelles, a échappé à la Gestapo de l’Avenue Louise. Au fort de Breendonk. A la torture. A la déportation. Et à la mort. Vu comme cela, il a donc échappé à énormément de choses. Beaucoup d’autres, parmi ceux qui ont participé activement à la lutte contre l’occupant n’ont pas eu cette chance.

 

Donc, Papa a fait de la résistance. C’était un très jeune patriote. Dans la vieille farde, les papiers racontent. Il y a notamment une attestation de l’Office de la Résistance datée du 30 novembre 1949 : «Roger Bouffioux, malgré son jeune âge, a été recruté comme membre de la résistance armée par le sieur Raoul Vandewhale, le 24 juin 1942 ; il a été présenté par son père à Mr Emile Michiels en septembre 1942 » et « il résulte de l’enquête à laquelle la Commission a procédé que depuis septembre 1943 (il avait 12 ans) jusqu’à la fin de l’occupation (septembre 1944), Roger Bouffioux a transporté des armes dans son cartable.»

 

La vieille farde recèle plusieurs témoignages sur les «grands services rendus sous l’occupation» par cet enfant qui avait intégré une cellule du Front de l’Indépendance. Outre les armes et munitions qu’il transportait d’une adresse à l’autre en région bruxelloise, on évoque aussi – et cela me touche évidemment très fort – sa contribution très active à la distribution de tracts et de journaux de la presse clandestine. Des titres sont cités : La Libre Belgique, L’Insoumis, La Voix des Belges… Des publications qui appelaient au courage, à la dignité et au combat contre la peste noire qui s’était installée dans notre pays : «Battus parfois, abattus jamais»(2)

 

A la même époque, d’autres titres de presse prenaient plutôt le pli de relayer les vues haineuses et racistes de l’occupant ; Une presse de collaboration qui transmettait docilement à la population belge, les ordres des nazis ; Qui approuvait la répression faite aux résistants et qui encourageaient les discriminations raciales et l’antisémitisme. C’est dans cette autre presse que Tintin, le héros aujourd’hui célébré par Spielberg, se mouvait alors.

 

Terribles coïncidences des dates. Implacable vérité des chronologies… Tellement de choses se sont passées en juin 1942. Un jeudi, le 11 de ce mois-là, les quatre premières cases de l’une des aventures de Tintin, intitulée «Le Secret de la Licorne» était publiées dans «Le Soir». Au grand dam de ses vrais propriétaires, ce quotidien était alors aux mains d’inciviques et de lâches engagés dans la collaboration avec les nazis.

 

On notera cependant que cette circonstance n’a pas empêché de très bonnes ventes du «Soir» qui tirait à 300.000 exemplaires pendant la guerre. Était-ce simplement parce que ce journal conservait un intérêt pratique (informations officielles, notamment en ce qui concernait les bons de ravitaillement)? Des historiens l’ont estimé. J’y verrais aussi un révélateur du sentiment général de résignation qui, pendant la plus grande partie de l’occupation a été fort répandu dans la majorité de la population belge.

 

Dans ce contexte morose, relativement défaitiste, beaucoup de compatriotes étaient prêts à se contenter d’ersatz de fierté nationale. C’est que ce Tintin dont les histoires paraissaient dans le plus grand journal collaborationniste francophone restait malgré tout debout. C’était un héros belge. Certes, il n’était même pas un succédané de Thyl Ulenspiegel qui, au 16ème siècle, faisait des pieds de nez à l’occupant espagnol. Mais tout de même, ce héros né pendant la crise de 1929, ce journaliste de fiction qui avait célébré la colonie congolaise, incarnait une subsistance de la Belgique d’avant la débâcle de mai 1940. Une Belgique qui s’était sentie puissante et courageuse. A cet égard, il y avait certainement quelque chose de Pétain dans Tintin.  

 

Car l’image de Pétain, elle aussi, renvoyait à un passé révolu mais réputé glorieux dans la conscience collective française. Le Maréchal qui cultivait le mythe du vainqueur de Verdun rappelait un temps où « les boches » avaient été battus. Mais il n’était bien sûr qu’un tigre de papier, une illusion collective, un mirage. Le paravent de la défaite et de la résignation… Ce que tous les Français se refusaient à voir en 40. Ce que presqu’autant se refuseront à voir plus tard. Longtemps… Même après la rencontre de Montoire avec Hitler, même après la mise en œuvre d’une politique de collaboration avec les nazis, laquelle consistait notamment à participer activement à la déportation des Juifs. Même après le débarquement de Normandie et la victoire éclatante des choix stratégiques du général de Gaule ! En témoignet encore récemment, un documentaire intitulé «Petain, un héros si populaire » qui a été diffusé sur France 3. On y montrait «des images d’archives effarantes, incompréhensibles aujourd’hui». Pétain acclamé au balcon, Pétain célébré par une foule de Français en liesse, Pétain adoré et remercié… Des images filmées à Saint Etienne, le 6 juin 1944 !

 

Le propos n’est pas ici de dire que Tintin a collaboré. Il était comme la majorité de ses contemporains : neutre. Horriblement neutre, dirions-nous aujourd’hui avec le courage de ceux qui n’étaient pas là. Myope donc. Insensible à toutes les souffrances et abomination commises par l’occupant et ses collaborateurs belges. Cherchant seulement à s’en sortir en ne regardant jamais l’ennemi dans les yeux. Aussi, dans les extraordinaires aventures vécues pendant la guerre par le reporter à la houppe, les Allemands ne sont pas là. On n’en dit rien, on ne les voit pas à l’œuvre. Tintin voyage. Loin d’ici, loin de la réalité de l’occupation. Aide-t-il l’occupant par son silence ? Aide-t-il les occupés à mieux supporter leur sort en les distrayant ? Débat intéressant.

 

Mais pendant que Tintin voyage, les nazis torturent, ils tuent, ils organisent la déportation des citoyens de confession juive dans les camps d’extermination. Car juin 1942 n’est pas seulement le mois où le jeune reporter rencontre le capitaine Haddock dans les pages du Soir volé ; Juin 1942, c’est aussi l’époque où les juifs qui vivaient en Belgique commencent à être rassemblés à la caserne Dossin à Malines. Et bien avant que Tintin aura élucidé le «Secret de la Licorne», beaucoup d’entre eux auront déjà été conduits dans les convois de l’horreur. Entre le 4 août 1942 et le 31 juillet 1944, 29.906 Juifs et 351 Tsiganes ont été déportés vers Auschwitz-Birkenau. 1207 personnes, - 1207 seulement !- parmi ces victimes de la barbarie, en reviendront.

 

Tintin lui aussi a survécu. Avec Haddock – qui ne pouvait être évidemment qu’un capitaine de la marine marchande -, il est revenu sain et sauf de ses « extraordinaires aventures » pendant et en dehors de la guerre. Un peu fatigué, tout de même. Le jeune reporter en témoigne dans les dernières cases du « Secret de la Licorne » publiées dans «Le Soir» daté du 14 janvier 1943 : «Allo ? Le Soir ? Ici Tintin, mon cher secrétaire de rédaction. Pouvez-vous m’accorder un mois de congé ? Le temps de faire mes préparatifs pour partir à la recherche du trésor de Rakham le Rouge… Accordé ? Merci… Oui…, oui, oui. Bien. Bon. Au revoir!»

 

Trois fois « oui » au patron du journal collabo ! Citons un récent article du Soir, celui d’aujourd’hui : «En 1973, Hergé reconnaîtra clairement s'être fourvoyé, confiant au magazine Elsevier, combien il était « naïf en ce temps-là », une naïveté, précisait-il, confinant « à la bêtise » et « même à l'imbécillité ». Il ajoutait que « tout cela, à juste titre, a été mal considéré après la guerre », se défendant cependant d'avoir collaboré d'une quelconque façon. « Je n'ai jamais rien fait d'autre que de dessiner mes bandes dessinées pendant la guerre. Je ne faisais pas de propagande allemande. Je ne me considérais pas comme ce qu'on a appelé un “ incivique”»(4). Fin du débat historique à l’occasion de la sortie de la version hollywoodienne du «Secret de la Licorne». L’information ne devrait jamais se laisser dominer par le marketing.

 

Pour ma part, j’ai très récemment participé à une émission de télé au cours de laquelle, il était aussi question de l’incontournable sortie du «Secret de la Licorne» de Spielberg (5). J’ai voulu faire le malin en remarquant que «Tintin est tout de même un type un peu particulier. Il vit seul avec son chien, il se change peu souvent… ». Je n’ai pas pris le temps de poursuivre en évoquant quelque chose de bien plus «particulier», à savoir son «non engagement» pendant la Guerre. En rentrant chez moi, je n’ai pu m’empêcher de sortir la farde de carton jaunie sur laquelle feu mon père avait écrit «Résistance» ; De comparer les dates. Juin 42, le Secret de la Licorne, Juin 42, le début de la déportation des Juifs en Belgique, Juin 42, l’engagement de mon père dans la Résistance.

 

J’ai alors pensé qu’il était envisageable que papa ait été aussi l’un des lecteurs des géniales aventures de Tintin dans Le Soir de 1942… Mais que, comme d’autres compatriotes, il avait pris le risque de ne jamais découvrir la fin de l’histoire. J’ai aussi imaginé les yeux d’un enfant sur les quais de la gare de Malines. Des yeux plein d’effroi, de peur et d’incompréhension. Des yeux pleins de larmes qui, peut-être, avaient lu les premières cases du Secret de la Licorne. Et qui n’auraient jamais la chance d’aller assez loin dans le feuilleton pour découvrir Rackham le Rouge. Je me suis alors senti obligé d’écrire ce texte. Non pas pour faire le procès de Tintin (6) –mais pour ne pas exclure un contexte historique, le territoire de la mémoire, de ce grand moment de célébration médiatique.

 

Je voudrais dire encore que, malgré tout, les aventures extraordinaires de Tintin ont bercé mon enfance. Jamais mon père ne m’a parlé du passé très neutre du reporter à la houppe dont il m’avait acheté tous les albums. Et c’est ce Tintin que je ne peux m’empêcher d’apprécier, qui m’a donné des envies d’aventure, qui a ouvert ma vocation pour le journalisme et qui m’a donné un certain goût pour la prise de risque et la vérité. Surréaliste ? Je dirais même plus : « Belgement complexe » !  

     

(1) : Voir notamment, Paul Struye, G. Jacquemyns, José Gotovitch, La Belgique sous l'occupation allemande, 1940-1944, Editions Complexes, 2002.

 

(2) : Manchette du bi-mensuel «La Voix des Belges», le 15 octobre 1941.

 

(3) : Serge de Sampigny, Pétain, un héros si populaire, Histodoc, 2010.

 

(4) : « La Licorne est née dans le Soir volé », un article de Daniel Couvreur et de Frédéric Soumois publié dans «Le Soir » du mardi 25 octobre 2011.

 

(5) : Les Francs-Tireurs, émission diffusée le 23 octobre dernier sur RTL/TVI.

 

(6) Bien que ce serait intéressant d’en organiser un, avec de vrais avocats, un vrai procureur, des témoins… Cela déboucherait sur une radioscopie très intéressante de la société belge d’hier et d’aujourd’hui. Où l’on ne condamnerait sans doute pas Tintin… Car comme dirait l’autre, on a tous en nous quelque chose de Tintin.

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