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Le site de Michel Bouffioux

Tragédie de Ghislenghien. Des photos compromettantes

Publié le 18 Août 2004 par Michel Bouffioux in Ciné-Télé Revue

Reportage publié dans l'hebdomadaire belge Ciné-Télé Revue, le 19 août 2004

 

 

 

    GhislenghienTouchée de plein fouet par la tragédie de Ghislenghien – 6 morts parmi ses contractuels sur les 20 recensés à ce jour- la société Diamant Board, en tous cas sa direction bruxelloise, nie qu’il y ait eu de la précipitation dans la construction et l’aménagement de son nouveau bâtiment sur le zoning athois. Prises trois semaines avant l’explosion, des photos confirment pourtant qu’un certain empressement à s’installer à Ghislenghien avait causé des manquement en termes de sécurité et d’hygiène. Y-a-t-il eu d’autres «erreurs» en amont, dans le contrôle de la qualité du travail de certains sous-traitant ? C’est la justice qui répondra à cette question qui n’a pas encore de réponse…

 

    Rétroactes. Dans sa précédente édition, Ciné Télé Revue diffusait l’interview d’un cadre de Diamant Board (DB) qui dénonçait «la précipitation» qui aurait présidée à la construction du nouveau bâtiment de la multinationale dans le zoning de Ghislenghien. Serge Steenhout, c’est de lui qu’il s’agit, affirmait que DB avait un chrono dans les mains pendant toute la durée de ce chantier; Il fallait réussir la construction du nouveau bâtiment et la délocalisation du personnel en quelques mois seulement. Sous peine de devoir payer des astreintes au nouveau propriétaire du site de Forest (Bruxelles). Notre témoin pointait ainsi un doigt accusateur en direction de «manquements graves» en termes de sécurité et d’hygiène qui auraient été la résultante de cet empressement de la direction de DB. Des ouvriers lui avaient d’ailleurs confié qu’ils avaient surnommé ce nouveau bâtiment d’une manière pour le moins explicite : «le couloir de la mort». Comme autres indices de précipitation, M. Steenhout évoquait aussi les confidences de sous-traitants qui avaient oeuvré sur le chantier de Ghislenghien : «J’ai entendu des choses graves. (…) Il était question de malfaçons. L’un des sous-traitant qui coordonnait les différents intervenants extérieurs m’avait fait part d’inquiétudes quant à la gestion de tous ces corps de métier dans un contexte de course contre la montre…(…)L’enquête judiciaire pourrait, à mon sens, déterminer d’éventuels manquements qui en auraient découlés. Les entrepreneurs locaux qui ont travaillé sur le site ont-ils été informés correctement ? C’est une des questions que je me pose (…) Nous produisons des outils diamantés, nous ne sommes pas des constructeurs de grands bâtiments.»

 

Cette interview a été publiée le jeudi 12 août. Depuis le lundi précédent, nous avions proposé à la direction de DB de nous éclairer de son point de vue. Celui-ci nous a été communiqué deux jours plus tard, mercredi 11 août, par M. Meulemans, le directeur des ressources humaines de la société. Un entretien bref –lire encadré- au cours duquel notre interlocuteur niait qu’il y ait eu une quelconque précipitation sur le chantier de DB. Au contraire, affirmait Guy Meulemans, il y aurait toujours eu une politique «pro-active» en matière de sécurité! Cependant, cette version de la direction de DB est contredite par un autre témoignage, celui de Roberto Callari. Il s’agit d’un délégué syndical qui accompagnait M. Steenhout, le 12 juillet 2004, lors d’une visite surprise sur le site de Ghislenghien. Ce jour-là, M. Callari s’était muni de son appareil photo numérique. Il nous a commenté quelques-uns de ses clichés.

 

«Je n’accuse pas DB d’être responsable de la tragédie de Ghislenghien», prévient Roberto Callari. «Je tiens seulement à étayer le témoignage de mon collègue Serge Steenhout. Au moment où les photos ont été prises, plusieurs ouvriers étaient déjà fonctionnels sur le site et les conditions dans lesquels ils devaient travailler ne nous semblaient pas acceptables. Les choses sont allées trop vite : le bâtiment aurait dû être complètement et correctement terminé, en ce compris le placement adéquat des machines et l’aménagement des locaux, avant d’y envoyer le personnel. Mais la direction voulait avoir quitté Bruxelles pour octobre 2004 au plus tard et il y a donc eu de la précipitation. La question est de savoir si cette précipitation a  eu d’autres effets et conséquences… C’était, semble-t-il, aussi assez irréaliste du côté du travail de chantier effectué au chronomètre par les sous-traitants.C’est à la justice de faire son enquête. De déterminer les responsabilités. Moi, en tant que délégué syndical, vis-à-vis des familles endeuillées, je dois dire ce que je sais. C’est une question d’honneur».   

 

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Précipitation et manque de précaution (légendes de photos jointes au texte publié dans Ciné-Télé Revue)

  

A Petit-Hornu (Mons), où il nous reçoit à son domicile, M. Callari sort quelques feuillets A4 sur lesquels il a imprimé ses photos. Et il témoigne. D’abord, il y a deux clichés d’un grand rayonnage en métal sur lequel reposent d’innombrables caisses. «Ce ne sont pas des cartons vides», précise le témoin. «Dans ces caisses, il y a de l’acier. Et cela pèse! J’ai pris une photo en gros plan de l’un des pieds de l’étagère pour prouver que l’une des précautions élémentaires n’avait pas été prise : fixer toutes les  pattes au sol. A cet endroit, on constate qu’il n’y a pas d’écrou et en plus le pied est endommagé. Si cela s’écroulait…». Un résultat de la précipitation à emménager à Ghislenghien ? Sans doute. Notre témoin précise en effet que «cette étagère se trouvait dans l’entrée principale de l’entreprise. Soit dans le magasin». Etant donné qu’«une seule personne était responsable du magasin et que dans le même temps où elle devait s’occuper de fixer ces étagères, elle devait aussi  gérer les expéditions et réceptions, elle n’avait pas eu le temps de tout faire dans les règles» (Photo 1 et 2).

 

Selon M. Callari, «dans cette course contre la montre pour délocaliser avant la date butoir d’octobre 2004, on a fait travailler des ouvriers dans un bâtiment inachevé. On parle toujours du chantier de Ghislenghien mais plusieurs ouvriers de DB étaient déjà en phase de production alors que des sous-traitant étaient afférés à forer et à creuser à droite et à gauche. Irréaliste. Un cliché (photo 3) démontre l’encombrement des lieux. D’autres (photo 3,4, et 5) témoignent du véritable ‘parcours du combattant’ que le personnel de DB devait emprunter lorsqu’il devait se rendre aux toilettes. Une expédition qui le faisait passer par un endroit où il y avait encore des ouvriers de chantier qui travaillaient. Dans de telles conditions, on aurait dû mettre un casque pour aller au petit endroit! A cela, d’un point de vue hygiène, s’ajoutait l’état lamentable des toilettes : sales et sans chasse. Pour une usine à cinq cent millions de francs, cela fait mauvais genre! En plus, dans cette partie du bâtiment, il n’y avait aucune porte coupe-feu, or il s’agit d’une mesure de précaution élémentaire, surtout dans une industrie où l’on travaille des produits dangereux».

 

Plus grave encore, la distance de sécurité n’était pas respectée entre des machines dangereuses «disposées à la va-vite, en dépit du bon sens». Sur la photo 6, on voit une fraiseuse installée à proximité immédiate d’un tour. «De la folie, il aurait fallu cinq ou six mètre entre ces deux machines. L’engin que l’on voit en premier plan sur la photo comporte une table qui avance et qui recule.Si un ouvrier prend cela dans le dos, il est, au minimum, gravement blessé. Bien sûr, le 12 juillet, quand on s’est indigné de cela auprès de la direction, elle a directement fait arrêter l’ouvrier qui travaillait là. Mais, encore une fois, la précipitation dans l’installation de ce matériel avait fait son œuvre. Comme en témoignent encore d’autres clichés. Celui, par exemple, où l’on constate qu’une foreuse radiale destinée à percer des grands disque (photo 7) était disposé à proximité immédiate du bureau et de l’informatique d’un brigadier. Ce n’est pas normal : on a besoin d’espace pour manipuler ces disques qui sont lourds et encombrants. L’ouvrier qui travaillait à ce poste disposait tout au plus de 60 cm; On risquait l’accident à tout moment. 

 

Au cours de notre entretien, M. Callari nous montre encore d’autres photos. Une meule qui devait être utilisée sans protection, une machine à avivage rafistolée avec du carton… Il conclût en ces termes : A côté de cela, bien sûr, les ouvriers avaient une machine à café…  Comment la direction a-t-elle pu prétendre et juré  qu’il n’y avait pas eu de problèmes en termes de sécurité ? A cet égard, les dirigeants de DB doivent assumer leurs responsabilités».

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«Pas de polémique»

 

Guy Meulemans, directeur des ressources humaines de Diamant Boart estime que «rien n’a été bâclé» sur le chantier de Ghislenghien et «toute la documentation nécessaire avait été donnée aux sous-traitants». En d’autres termes, R.A.S…

 

-Au cours de son enquête, Ciné Télé Revue a entendu beaucoup de critiques sur les conditions dans lesquelles le chantier de construction du nouveau bâtiment de DB a été mené à Ghislenghien…

 

-Dans les circonstances actuelles, il est évident que l’on peut tout critiquer… La seule chose que je puisse dire, c’est que le chantier s’est tenu dans le cadre d’un planning. Lequel a été respecté, à quinze jours près…

 

-D’accord, mais n’y a-t-il pas eu des problèmes de coordination et de contrôle de la qualité du travail des sous-traitants. On parle même de malfaçons…

 

-Je sais. Tous les jours, on lit des choses dans les journaux et il y a beaucoup de distorsions par rapport à la réalité. C’est pour cela que nous, pour tout ce qui concerne les causes de ce qui est arrivé, on collabore avec la cellule d’enquête. On répond à toutes ses questions. On est à sa disposition. On tient vraiment à avoir les résultats de ces investigations; Pour savoir ce qui s’est passé et déterminer pour l’avenir le niveau de sécurité dont on pourra bénéficier à Ghislenghien… Nous, la seule chose qu’on puisse dire c’est qu’il y a une politique proactive de sécurité dans notre groupe. Et qu’elle a toujours été mise en œuvre. Pour le chantier de Ghislenghien, toute la documentation nécessaire avait été donnée aux sous-traitants.

 

- Pour vous, il n’y a pas de problème : DB a bien mené ce chantier ?

 

- Ce n’est pas nous qui l’avons dit. C’est l’Ideta (ndlr : l’intercommunale qui gère le zoning de Ghislenghien) qui l’a déclaré elle-même à la presse. Je répète qu’on avait une politique de sécurité proactive. La conception du bâtiment a été étudiée de façon sérieuse et on a pris le temps nécessaire à cette fin. Il répondait à toutes les normes pour l’usage que l’on voulait en faire. Tous ces plans ont été visés par des spécialistes de la construction. Rien n’a été bâclé… Pour le reste, on veut rester sobres et sereins en termes de communication; On ne va pas commencer à polémiquer sur la place publique. Ce n’est pas le style de notre maison.

 

-Il y a tout de même eu un dossier photographique qui a été réalisé sur le chantier par une délégation syndicale, laquelle dénonçait des manquements en termes de sécurité et d’hygiène…

 

-La seule chose que je puisse vous dire, c’est qu’on a eu des contacts avec le comité de sécurité et d’hygiène et que l’on continuera à en avoir. Nous travaillons toujours avec nos partenaires sociaux… De manière proactive aussi. Le comité de sécurité et d’hygiène fait partie des organes de gestion d’une entreprise. Et ce chantier a été régulièrement discuté au sein de cette instance.

 

-Et il n’y a pas eu de polémique ?

-A ma connaissance, jusqu’à présent, non… Mais on en a discuté plusieurs fois. Le projet se menait avec la collaboration des partenaires sociaux. On a dit qu’à la suite d’un conseil d’entreprise, le bâtiment aurait été déplacé. Ce n’est pas exact. Je ne tiens pas à polémiquer…

 

-On parle de précipitation dans l’exécution des travaux…

-Je ne vois pas pourquoi. Encore une fois, le planning a été respecté. Il a été coordonné de façon proactive tant au niveau de la conception du bâtiment que de la conception du projet. Et cela, dans un dialogue permanent avec les partenaires sociaux.

 

-Pas de précipitation ? Vous êtes formel sur ce point ? Ne deviez-vous pas terminer le bâtiment pour octobre, au risque de devoir payer des astreintes au nouveau propriétaire de vos anciens locaux, si vous n’aviez pas déménagé ?

 

-Il y a toujours de choses qui se passent sur un chantier. On a eu un hiver très pluvieux etc… Mais je dirais que le planning du chantier a toujours tenu la route.

 

- Mais, justement, pour tenir ce planning n’a-t-on pas pris des risques en termes de sécurité ?

 

-Ma position, c’est de ne pas polémiquer. Ma réponse se limite à répéter que, pour le moment, le planning prévu a été tenu. Et pour le reste, les choses sont tellement complexes… On va continuer à travailler avec la cellule d’enquête… Nous sommes encore en état de choc, il faut le comprendre. Moi je suis ici en première ligne avec le personnel qui est choqué et les familles des victimes. Et on essaye de gérer cette situation de la manière la plus humaine possible.

 

-Que fait D.B pour soutenir les familles des victimes?

-Différentes aides ont été octroyées.

 

-Des aides financières ?

-Aussi sur ce plan-là. Mais, actuellement, nous avons donné la priorité à une cellule de crise interne pour l’aide psychologique. Elle est composée de professionnels qui se mettent en contact avec les familles, les hôpitaux et les organisations d’aide aux victimes. Pour que, là aussi, les choses soient bien faites… Il y a aussi tout l’aspect administratif. Aujourd’hui encore, un collègue a visité quatre familles pour expliquer tout ce qui se passe au niveau des assurances. Il y a vraiment une prise en charge, une guidance pour les familles touchées. Ce qu’on peut faire à cet égard, on le fait… Dans une affaire comme celle-ci, avec l’émotion, on a parfois du mal à faire la part des choses. Moi je veux rester sobre et modéré en respect pour les victimes.

 

Nous avions proposé à M. Meulemans de nous recontacter après la publication, ce 12 août, de l’interview de M. Steenhout s’il désirait opposé des arguments à ceux de notre témoin. Il ne l’a pas encore fait.

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