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Le site de Michel Bouffioux

Xavier Magnée : Confession inédite d'un homme double (27/10/2011)

Publié le 27 Octobre 2011 par Michel Bouffioux in Paris Match Belgique

Interview publiée dans l'hebdomadaire "Paris Match Belgique", le 27 octobre 2011.

Photos de Michel GRONEMBERGER (www.gronemberger.com)

 

 

 

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On vous voit depuis si longtemps dans les prétoires du Royaume. Quel âge avez-vous,

Me Magnée?

J’ai l’âge qui vous donne plus de passé que d’avenir, mais encore toutes chances de s’amender. La punition, au bout du compte, serait-elle le remord? Le Duc, dans le «Cyrano» d’Edmond Rostand, dit ceci : «Voyez-vous, lorsqu’on a trop réussi sa vie, on sent, n’ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal!, mille petits dégoûts de soi, dont le total ne fait pas un remords, mais une gêne obscure…»

Quoi? Vous seriez une sorte de pénitent? Nous avions plutôt envisagé une rencontre souriante avec un «homme de goût, un homme fortuné». Ne préféreriez-vous pas être ainsi présenté?

(Un éclair traverse ses yeux vifs) Parfaitement! Cette description de ma personne me convient très bien. Oui, je suis quelqu’un de fondamentalement content. En sus, je me décrirais comme une sorte de réactionnaire doublé d’un libertaire! Je ne serai jamais le roi de France, mais plutôt le duc d’Orléans. Mon père était avocat, c’était un membre  du Conseil de l’ordre et il aurait pu devenir bâtonnier s’il l’avait voulu. Mais cet homme avait une vertu fondamentale, la modestie… Quant à moi, je ne l’ai pas!

Au moins, vous êtes sincère!

J’ajouterai que je suis un personnage double. Certainement complexe. Je dirais un seigneur en dentelles en même temps qu’un révolutionnaire. De telle manière que j’utilise les armes du classicisme avec les pensées de la générosité. Par conséquent, le monde bourgeois dans lequel j’évolue me reconnaît certainement dans les dentelles, mais pas dans mes actions! Je suis une sorte de Mirabeau! (1)

 

photo1Photo :

Fier et conquérant, Xavier Magnée affirme que son éloquence est naturelle: «J’aime le panache, la volonté de ne pas me laisser dire. Un président de cour d'assises m’a un jour lancé: «Et maintenant, assis!» Je lui ai répondu: «Debout pour me le dire!» Comme l’a déclaré Edmond Rostand à l’Académie française: «Messieurs, vous me demandez ce qu’est le panache? C’est l’honneur d’être une cible.»

 

 

Vous avez souvent aimé à le rappeler dans vos plaidoiries, il faut se méfier des apparences. Un compliment peut parfois dissimuler une hallebarde! «Je suis un homme de goût et fortuné…» Ces mots que vous appréciez sont aussi ceux que les Stones prêtent à Lucifer dans leur chanson «Sympathy for the Devil» («Compassion pour le diable»)…

Le diable est certainement un grand seigneur. Il a le charme et la classe de tous les escrocs. Mais je ne suis pas pour le diable, même si on me considère comme tel, parce que je dérange… Je concède cependant que Jacques Vergès, mon ami et avocat correspondant à Paris, a pour adresse mail «diablenoir@…» et qu’avec lui, je partage un même papier à lettres. Tous les deux, on dérange encore, et c’est sans doute le meilleur élixir de jouvence. On est à la mode et on est jeune aussi longtemps qu’on remet en cause l’ordre établi. C’est d’ailleurs l’essence même du métier d’avocat : être un contre-pouvoir. J’aime beaucoup le personnage de Surcouf, surtout quand l’Amirauté lui dit : «Vous vous battez pour l’argent et nous pour l’honneur.» Et qu’il rétorque: «Chacun pour ce qui lui manque!»

Dans la chanson des Stones, le Diable affirme aussi que «de la même façon que tous les flics sont des criminels et tous les pécheurs des saints, pile est face…» Il y a là des thèmes qui sont souvent revenus dans vos plaidoiries. La duplicité de chacun d’entre nous, l’innocence relative, l’influence du hasard, de l’enchaînement des faits, du destin dans le parcours de ceux qui commettent l’irréparable…

De fait, les monstres sont le produit de la folie ou celui de la société. Mille expériences rencontrées dans ma vie d’avocat m’ont démontré qu’il n’y a pas d’égalité des chances pour les pauvres. Des monstres sont créés socialement. Quand on naît ou qu’on évolue dans certains milieux, il faut être un saint pour ne pas tourner mal. Cela dit, les saints venus du milieu riche sont très rares. Ce sont le plus souvent des malchanceux au départ. Le confort et la richesse engendrent, trop souvent, le dédain des autres et l’égoïsme. Que vaudrait notre charité s’il n’y avait pas les fêtes de charité? Faire notoirement l’aumône? Je suis frappé par ce gaspillage bourgeois dans lequel je vis moi aussi… A côté de cela, il y a la Somalie. Trois millions de morts en Somalie! Notre monde va sauter. Nous sommes le 13 juillet 1789… Et dans le milieu ou je fraie, j’entends des gens dire que «la Villa Lorraine n’est plus tout à fait ce qu’elle était»…

Vous vous sentez en décalage par rapport à ce milieu?

Tout à fait. Mais qui est décalé? Moi?

Franchise, voire témérité, Me Magnée!

Vous pensez bien qu’à 75 ans, je ne vais pas commencer à faire ma publicité.

Mais que faites-vous pour que ce monde soit moins injuste?

J’ai mes pauvres. Des clients que je défends uniquement pour la cause.

Parmi ceux-ci, il y a Geneviève Lhermitte… Et vous plaidez que nous pourrions tous être des Geneviève Lhermitte!

Assurément!

C’est difficile à entendre! Cette femme a tué ses cinq enfants à l’arme blanche.

Les braves gens ont bien de la chance. Ils ont tendance à croire qu’ils sont braves simplement parce qu’ils sont

purs. Non, ils sont braves parce qu’ils ont aussi beaucoup de chance. Les grandes tentations ne se sont pas présentées à leur porte. J’affirme que si j’avais vécu un parcours similaire au sien, j’aurais commis les mêmes actes que Geneviève.

Cette femme a grandi dans un milieu très strict et elle est tombée sur un gars qui sentait bon le sable chaud. Sa libération espérée fut un enfermement. Un piège mortel. Pour elle, à un moment donné, avec son histoire, sa vie, son éducation, la recette était fatale. L’arsenic était dans la soupe de son âme.

Si la justice avait accrédité l’idée que les mêmes causes auraient produit les mêmes effets pour n’importe qui, des personnes fragilisées aurait pu recevoir cela comme…

… un feu vert?

Oui, pour ne pas dire une invitation au passage à l’acte! photo3

La justice ne doit pas être rendue telle un cours que l’on donne à la société mais en tenant de la spécificité des cas individuels. La justice qui est guidée par l’intérêt social est une justice de régime totalitaire, une justice d’extrême droite: l’Etat d’abord, l’ordre d’abord? Non. La justice, c’est un confessionnal, c’est comme comparaître devant Dieu. C’est être juste! Cela n’a rien à voir avec être politiquement correct.

  

 

Photo : 

«Le moteur de mon existence est ancien. Si ma motivation est intacte, elle vient de loin. Pas une blessure d’enfance, mais tout de même une épreuve. J’étais fils unique et la séparation de mes parents, survenue en 1945, fut brûlante. Et constructive. Cela m’a fait découvrir que chaque épreuve permet de mieux comprendre les autres et de grandir. La peau n’est jamais si solide qu’à l’endroit des cicatrices. J’ai eu cette réaction de me battre contre l’adversité. Et puis, j’ai commencé à plaider: je défendais toujours papa chez maman et maman chez papa. C’est peut-être de là que tout vient.»

  

  

Geneviève Lhermitte n’a pas eu droit à une décision juste parce que le message aurait été mauvais pour l’ordre social?

Exactement! Il s’est agi d’un jugement social, dans le mauvais sens du terme. Avec un message politique: il ne faudrait pas maintenant que des mères sentent justifiable d’égorger leurs enfants. Donc, pas la moindre circonstance atténuante en dépit des rapports de trois psychiatres et de deux psychologues disant qu’elle n’était pas en état de juger ses actes au moment où elle les a commis! Donc perpétuité. Moi, je ne demandais pas de dire que les actes posés par ma cliente étaient bien, je ne demandais pas de constater qu’elle était ulcérée. Je ne sais rien de la nature des relations qu’il y avait entre deux acteurs du drame, mais ce que je sais, c’est ce que ma cliente en pensait. Cette femme, comme le disait les experts, était devenue folle et elle n’était pas responsable. Un internement aurait été une gentille solution en termes d’Etat de droit.

Quelle relation entretenez-vous avec Geneviève Lhermitte?

Une relation magnifique.

Il se dit que vous la voyez très souvent?

Actuellement, toutes les trois semaines. Après le procès, c’était tous les dimanches.

Ce n’est pas avec tous les clients comme cela!

Non, mais j’ai constaté que cette femme était très seule. Nous avons un dialogue qui va au-delà du jugement moral. Je peux me permettre de lui dire qu’elle a eu tort et elle peut l’admettre, en étant certaine d’être comprise sur les circonstances qui l’ont conduite à des extrémités pareilles. Il y a une telle différence d’âge entre elle et moi que je l’appelle «ma grande fille». J’ai en elle une telle confiance que si Geneviève Lhermitte sortait de prison, j’en ferais certainement la nounou de mes petites filles.

Pardon?

Sans hésiter. Parce qu’elle reporterait sur mes petites-filles l’amour perdu des cinq enfants qu’elle a pourtant égorgés. Et parce qu’il n’y aura plus jamais ce qui a provoqué cette chose! Les psychiatres expliquent bien pourquoi elle est devenue folle. Aujourd’hui, elle ne l’est plus parce qu’elle n’a plus de raison de l’être. Elle dit d’ailleurs: «Je n’ai jamais été aussi libre que depuis que je suis en prison.» Là, elle mène sa journée. Après avoir été «tenue» par ses parents, elle est passée d’une garde à l’autre. Maintenant elle est son personnage, elle dit oui, elle dit non. Elle est enfin dans quelque chose de normal. Geneviève est d’ailleurs extrêmement bien considérée par les autorités de la prison où elle séjourne.

A-t-elle compris comment elle aurait pu faire pour ne pas en arriver là?

Elle regrette… Elle aurait pu aller chez le juge de paix, mais elle continue à penser que l’avenir de ses enfants n’était pas avec leur père. Elle aurait demandé le divorce, le père marocain aurait eu le droit d’emmener les filles au Maroc. Quel eût été leur destin? D’être localement confiées à un mari jugé convenable? Quant au fils, aurait-il survécu aux trottoirs de Marrakech? Cela ne l’empêche pas de regretter son acte. Les anniversaires sont terribles. Ceux des naissances et ceux des exécutions. Ce sont des jours où je dois lui tenir la main.

Vous croyez en Dieu?

Oui, je crois avec force.

Pourquoi le Dieu auquel vous croyez permet-il l’existence de personnages comme Dutroux, un autre de vos clients «célèbres»?

Le pire péché d’orgueil est celui qui consiste à vouloir tout comprendre.

Vous esquivez, là!

Non. Quand le prêtre a transformé le vin et le pain en sang et chair du Christ, il dit la plus belle phrase de la messe: « Il est grand le mystère de la foi.» Si tout était démontré, il n’y aurait aucun mérite à croire. Il y a peut-être deux divinités, celle qui penche pour le bon, celle qui penche pour le mauvais. La générosité et l’égoïsme. Cette bivalence de l’âme s’exerce à chaque fois que vous esquissez le moindre geste. Elle est partie intégrante de l’humanité et si tel est le cas, c’est que Dieu a dû forcément le tolérer.

Et il tolère donc que le petit Younes Jratlou et tellement d’autres enfants quittent cette terre dans des circonstances horribles – ici un meurtre, ailleurs la maladie ou la faim – si peu de temps après leur naissance?

Si l’âme est éternelle, elle n’est pas née au moment au moment où nous venons au monde. Elle ne disparaît pas quand nous en partons.

Quelle est désormais votre stratégie pour la défense du père du petit Younes?

Ce n’est pas une stratégie de défense! Je pense que le père est innocent.

Vous avez pourtant dit, il y a quelques semaines: «Je n’exclus pas la baffe de trop, un drame à la Balzac ou à la Zola, chez des pauvres gens.»

Si c’est un accident, il est encore innocent!

Mais votre client ne dit pas cela!

Cet homme est ce qu’il est. Pour lui, nier tout, nier en bloc, c’est le salut. De toute manière, je ne crois pas qu’il est coupable d’avoir tué son fils. C’est la solution par défaut. Parce qu’on n’a pas trouvé dans une enquête qui comporte encore beaucoup de mystères. Le papa s’en va dans la ville à la recherche de sa femme pendant que les deux enfants restent à la maison. Pour le papa et la maman, quand ils reviennent, Younes a disparu. Mort? Enlevé? Perdu? Etouffé? Il ne reste que l’autre, l’aîné… Que s’est-il passé? En réalité, cette enquête ne répond à rien, le dossier n’emporte aucune démonstration quelconque! L’argument principal de l’accusation, c’est qu’il y aurait des fibres des vêtements des parents sur ceux que portait l’enfant. Ces fibres ont été trouvées après que l’enfant ait séjourné pendant dix jours dans l’eau: est-ce que ces fibres datent de cinq minutes ou de huit jours avant sa mort? J’ai vu mes petites filles il y a dix jours, je suis certain qu’il y a des fibres de mes vêtements sur les leurs et qu’on pourrait encore les trouver aujourd’hui ou dans un mois. Ce n’est pas pour cela que je les ai tuées hier!

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Photo : 

«Le bonheur, c’est d’avoir encore le projet de réaliser quelque chose de bien. Chaque dossier qui rentre est une nouvelle bataille.»

 

 

Les trois «clients» que nous avons nommés évoquent des affaires qui ont bouleversé l’opinion. Seriez-vous attiré par l’odeur du sang et du scandale?

Ces dossiers-là représentent 5% du travail de mon cabinet. Je suis pénaliste mais capable de lire un bilan. Je suis licencié en études européennes. J’ai plaidé du pénal financier. Mais, paradoxalement, les affaires sanglantes sont celles que j’estime les plus humaines. Elles correspondent à l’image que je me faisais du métier d’avocat quand j’étais enfant: défendre les indéfendables dans les pires affaires. C’est aussi une façon, suivant en cela mes instincts, d’être en dentelle pour faire le procès de la société.

Y-a-t-il une femme ou un homme que vous ne pourriez défendre?

Xavier Magnée. Non. Le plus bel exemple, c’est Dutroux. Je crois que je ne me suis pas déshonoré en étant son avocat. La bourgeoisie m’a un peu boudé pendant quelque temps. On m’a demandé s’il était compatible d’être à la fois l’avocat de quatre personnes de la famille royale et celui de Dutroux. J’ai répondu: «Dutroux n’y voit pas d’inconvénient.»

Le fait que, pendant le procès d’Arlon, vous ayez épousé le discours des parents de ses victimes est apparu fort dérangeant!

Etait-ce de l’habilité? Décevais-je? Aurais-je dû être un méchant? Un type avec une sale gueule qui mente, qui vienne affirmer l’impossible. Que l’avocat de Dutroux soit un salaud comme Dutroux, cela aurait été plus simple? Sans doute. La seule vérité certaine de cette affaire, c’est que chaque fois que vous vous y replongez, vous retrouvez le malheur abominable de ces gens dont les filles ont subi ce sort indescriptible. Pendant le procès, un père m’a reçu. Je suis allé boire une tasse de café et manger un morceau de tarte chez lui. On est allés ensemble sur les lieux du drame pour tenter la reconstitution impossible. Il n’y a pas un mois, j’ai reçu chez moi d’autres parents. Ils voulaient savoir… Maintenant, c’est chez moi que des parents viennent me demander comment décoder cette affaire. On a passé un moment très émouvant. Ils m’ont bien dit qu’ils faisaient la différence entre Dutroux et son avocat. Ils ont compris que j’avais mené une enquête pour trouver la vérité.

Dutroux, vous le voyez encore?

Non. Cette relation est devenue inutile. D’emblée, la communication a été difficile. Lors de la première rencontre, il m’a dit : «Me Magnée, vous n’imaginez pas que je vais tout vous dire!»

Un type intelligent?

Plutôt très malin. Comme peut l’être un indicateur. Comme aurait pu l’être un type qui collaborait avec la gendarmerie qui filmait sa façade. Comme un type furieux d’aller en prison pour un vol de camion alors qu’il rendait de tels services. Permettant peut-être à une gendarmerie d’extrême droite de faire chanter le monde de gauche de Charleroi.

Vous grossissez le trait!

J’imagine n’importe quoi, face à n’importe quoi! Pourquoi la gendarmerie filmait-elle la façade de Dutroux alors que ses victimes étaient détenues à l’intérieur? On peut supposer que Dutroux ait été furieux d’avoir été mis en prison pendant trois mois et d’avoir été en situation de retrouver ses victimes mortes ou mourantes, et que là, il se décide à enlever vraiment des filles… Alors il enlève Sabine, qui est une fille de gendarme… Il était alors devenu un électron libre et il fallait que cela cesse? Alors intervient, peut-être, un grand indicateur qui passe une commande pour qu’on prenne Dutroux sur le fait? La suite à l’écran…

Pure fiction, en effet! Fantasmons avec vous: autrefois, vous avez défendu des gens d’un milieu que d’aucuns ont qualifié d’affairiste. Un milieu où il y a du fric, du sexe tarifé, de la drogue. Peut-être même des représentants de différents pouvoirs. Du chantage, de la criminalité en col blanc…

Et peut-être même des parties fines? Non, c’est pour rire.

Et l’affaire Boas qui vous a valu d’être perquisitionné? Il était bien question de relations troubles entre affaires et politique, non?

Roger Boas était un self-made-man talentueux. Il dirigeait une société qui fabriquait des pièces détachées qui servaient dans la fabrication de blindés. Finalement, il a décidé de fabriquer un blindé à lui tout seul quand l’armée a eu besoin de remplacer 1039 transporteurs pour l’infanterie. Il a effectivement décroché la commande: l’un des contrats du siècle, 13 milliards de francs belges. On a créé une société qui comprenait, en plus de Boas, Cockerill et GBL. Le conseil d’administration était donc de bonne compagnie. J’ai négocié la licence avec les Américains pour construire les blindés en Belgique. J’étais jeune, j’étais en forme, j’étais licencié en études européennes, j’étais donc un technicien du droit économique. Et en plus officier de réserve chez les Chasseurs ardennais utilisant ce matériel! On m’a donc demandé de présider le CA. Tout s’est très bien passé. Un concurrent évincé a déposé une plainte, affirmant de manière très téméraire que nous aurions donné un potde- vin à Paul Vanden Boeynants. Mais jusqu’où va l’imagination? M. Boas a été perquisitionné. Moi aussi. Tout GBL, tout Cockerill… C’est vrai. Mais personne n’a même été inculpé sur cette fable.

Une tache sur votre cv?

Mais non! Après cette perquisition, des confrères avaient certes décrété que Magnée, qui roulait en Lamborghini et était le président de BMF, était foutu! Sur quoi, aux élections suivantes, je me suis porté candidat au bâtonnât. J’avais, face à moi, un rival imbattable en la personne d’Adrien Wolters, un être parfait et admirable. Je me suis simplement présenté pour signifier à la galerie que je n’avais rien à me reprocher et j’ai fait un résultat très honorable: 40 % des voix. C’est comme cela que je suis devenu bâtonnier quatre ans plus tard, que j’ai arrêté de courir les filles, de rouler en voiture de sport et d’être administrateur de société. Saint Paul est tombé de son cheval sur le chemin de Damas et, moi, je suis devenu bâtonnier parce que j’ai été perquisitionné.

Cela rend-t-il heureux de fréquenter les grands bourgeois du Cercle gaulois et de rouler dans des voitures de luxe?

Non. Le bonheur, c’est d’avoir encore le projet de réaliser quelque chose de bien. Chaque dossier qui rentre est une nouvelle bataille. Avec de plus en plus d’audace et, sans doute, de plus en plus de compétence. A l’âge que j’ai, sachant que le juge le plus vieux quitte le palais à 65 ans, qu’il m’a toujours vu et qu’il m’a toujours vu ayant au moins dix ans de plus que lui, cela me donne une sécurité, une sûreté, mais aussi une responsabilité. Cela ne m’empêche pas d’évoluer encore. Je suis jeune, avec mon expérience de cinquante ans de barreau. Je vous jure que je me lève le matin en me disant: « Je ne serai plus jamais aussi jeune qu’aujourd’hui! »

Arrêter de plaider, ce serait envisageable?

Surtout pas!

Faire un tour de monde, écrire?

Je coulerais avec mon bateau! Quant à écrire mes mémoires, j’y renonce. Les mémoires, c’est le passé. De quoi est fait le passé? Des bons moments que vous considérez avec regret parce qu’ils sont passés. Et des mauvais moments qui dictent du remords ou des réflexions moroses. Il ne faut pas essayer de remonter la Lesse. Quand on monte dans un kayak, c’est pour prendre le sens du courant. Tout est dans l’avenir. Quand on évoque le présent, c’est déjà le passé… Cela dit, je me réjouis de mon passé, bien que cette joie-là soit assez récente. Hier m’a permis des fantaisies. Il m’a autorisé à changer d’horizon. A divorcer, à changer de vie.

Il y a eu combien de femmes?

Trois épouses. Sans peur et sans reproche. C’est moi le mauvais sujet.

Vous êtes difficile à vivre?

Pas du tout. Ma troisième épouse, dont j’ai divorcé, habite encore ses appartements dans notre maison. C’est une femme extraordinaire. Elle a un charme exquis. C’est un administrateur. L’un des grands mystères de la Seconde Guerre mondiale, c’est de savoir comment Eisenhower a réussi le débarquement de Normandie sans elle!

Comment perd-on une telle femme?

Par ma faute.

Et comment votre faute a-t-elle été démasquée?

Par hasard, comme toujours… «C’est arrivé bêtement, Monsieur le Commissaire!» Un beau carnaval en Italie. Je cherchais un masque pour le bal du soir. J’ai disputé l’objet choisi avec une dame de qualité. J’ai abandonné le masque contre un gage. Une histoire à la Casanova. Lors du bal du soir, ce fut comme on devine. Léger. Le gage, c’était moi.

On y arrive, aux regrets! photo5

Assurément. J’ai plaidé coupable.

 

Photo :

«C’est poignant de faire de plus en plus attention au coeur des gens. Je suis de bonne écoute. Instinctivement, beaucoup de personnes le ressentent et viennent chez moi comme on irait chez un Don Bosco doublé d’un Saint-Just.»

 

 

La séparation est arrivée à un mauvais moment, en plein milieu de la cour d’assises de l’affaire Dutroux…

Oui, cela a été difficile. Je n’étais plus à la maison pour «plaider ma cause» mais à Arlon toute la semaine pour plaider celle d’un autre. Pendant ce temps-là, elle a trouvé un autre bonheur. Sérieux.

«Un bruit d’illusions sèches et de regrets…», dit aussi le Duc dans «Cyrano».

Oui, c’est bien cela. Après coup, je me serais coupé la main avec laquelle j’ai signé l’acte de divorce. Et donc voilà! Ce n’est pas un remords, c’est un regret. Aujourd’hui, on s’entend bien.

Le temps, l’expérience de la vie vous ont-ils rendu plus bienveillant?

Je le crois. C’est poignant de faire de plus en plus attention au coeur des gens. Je suis de bonne écoute. Instinctivement, beaucoup de personnes le ressentent et viennent chez moi comme on irait chez un Don Bosco doublé d’un Saint-Just.

Pas les mêmes personnages!

Je suis convaincu, comme Saint-Just, qu’ «on ne peut régner sans crime». Et comme Don Bosco, que les plus pauvres sont les plus grands. Ma grande maison bourgeoise accueille les gens les plus modestes avec chaleur et réconfort. Quant aux plus avantagés, ils n’ont pas de leçons à donner. Certaines réceptions dans le monde bourgeois rappellent le musée Spitzner, chacun se préoccupant seulement de savoir s’il a bien été vu…

Vous êtes de ce monde bourgeois!

Manifestement, je suis des leurs. Mais des leurs au pluriel, tout en n’hésitant pas à croiser le fer avec l’un ou l’autre au singulier. C’est pour cela que je suis un peu Saint-Just: je n’ai pas beaucoup de pitié pour mes semblables. Ces

gens qui ont autant de chance que moi doivent mériter mon estime. Comme moi la leur. Bien sûr, je ne fais à personne le reproche d’être nanti, mais il est bien plus difficile pour un riche d’arriver au paradis que pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille. Pourquoi voudriez-vous que je me penche sur les problèmes d’un propriétaire de Ferrari comme je le ferais sur ceux d’un malheureux qui n’a pas eu de chance? Sauf si le riche homme vient se confesser, bien entendu. Et qu’il m’ouvre son coeur, ce que la Ferrari n’empêche pas.

Avez-vous une haute idée de vous-même?

J’ai le bonheur d’avoir réussi ce à quoi j’ai consacré beaucoup d’efforts. Le matin, je ne me lève pas en me regardant dans un miroir. Je ne me parle pas: « Ciel, Magnée se lève!», comme l’aurait fait Louis XIV. Je ne suis pas nimbé dans mon importance. D’ailleurs, il y a un danger à jouer les acrobates: celui de tomber du trapèze… On vient parfois m’écouter. Ou me voir tomber?

C’est quoi, un flambard?

Sans doute voulez-vous m’entendre dire que c’est ce que je suis?

Certes, oui!

Attention à ne pas confondre le flambard avec le flambeur. Ce dernier est celui qui claque tout son pognon à la roulette. Le flambard est celui qui, encore comme Cyrano, prend le droit de porter son feutre de travers s’il lui plaît. C’est celui qui a le sens de la réplique, qui ne va pas supporter l’affront. Celui qui, dans le temps, se battait en duel. Celui qui considère qu’à tout prendre, la suprême bonté, c’est le bonheur que l’on peut répandre autour de soi mais qui, en revanche, ne tolérera pas l’agression d’un loubard ou d’un tricheur. Qui, impitoyable, dénoncera le mal acquis.

L’ histoire d’un homme heureux?

Celle d’un flambard parfaitement bien dans sa peau. Impatient de nouveaux combats. Je suis loin d’avoir fini.

Vous avez l’âge que vous avez!

Non. Je n’ai pas l’âge que j’ai ! Je n’ai pas de moments de fatigue. Je suis toujours attiré par des vues nouvelles sur la société… J’ai un fils et une fille magnifiques et je suis grand-père de six petites-filles: Jade, Rose, Jioia, Ambre, Hortense et Céleste. Mes enfants, mes petits-enfants, l’avenir sont mes meilleurs amis. ■

(1) Mirabeau (1715-1789) a laissé le souvenir d’un homme certes éclairé, en avance  sur son temps, mais dont les principes contrastaient très fort avec ses actions.

 

 

 

 

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Beaupain Yves 19/11/2011 11:28

Un grand homme,élogieux pour somme toute un faussaire, conseil de dame Wolman, "princesse" Alexandre de Belgique" ad intérim, pour laquelle, le grand homme monta avec ses amitiés de la mafia du
droit, un faux dossier recel pour les bijoux de la Castafiore "volés" en 1997, ce en 2004 soit huit ans aprés ledit "vol", fin 2010 ce dossier tronqué est pour la Poubelle, chapeau le faussaire,
maintenant á mon tour de poursuivre avec constitution de partie civile votre cliente pour harcélement par procuration et faux... chaque son tour Ha! Grand Homme grandes Magouilles !

Beaupain Yves 19/11/2011 11:15

Grand Homme... surtout l'homme des magouilles déloyales, conseil de dame Wolman, "princesse" Alexandre de Belgique, ayant contitué un faux dossier recel pour les bijoux "volés" á sa cliente en
1997, aidé par ses amitiés de la mafia du droit...
Aprés dix ans d'attente,ledit dossier étant maintenant pour la Poubelle... Monsieur le faussaire, c'est á mon tour de déposer plainte avec constitution de partie civile, contre votre "princesse"
pour harcélement par procuration et faux... un Grand Clown de mon avis, A trés bientot le faussaire, et les bijoux de la Castafiore ha!