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Il y a 70 ans la bataille des Ardennes. Les civils belges dans la guerre (2)

Un reportage publié par l'hebdomadaire Paris Match (Belgique), le 4 décembre 2014.

 

2. Dans l'enfer du feu

« Un mois durant, des milliers de personnes vécurent dans des conditions épouvantables. Entassés dans des caves ou des écuries, sans eau ni électricité et souvent avec un strict minimum de nourriture, assises le jour, assises la nuit, elles connurent des moments d’angoisse et de panique. L’ignorance totale de la situation, le froid et la neige qui s’infiltraient par les trous béants, le lugubre bruit de fond des coups de départ et d’arrivée rendaient plus pénible encore l’attente de la seconde libération. Des centaines de villageois furent tués et parfois engloutis sous les ruines de leur ferme. D’autres tentèrent de fuir et furent fauchés par la mitraille. Certains corps ne furent jamais retrouvés. Chaque village eut ses victimes, mais aussi ses héros obscurs : des gens qui bravèrent le danger pour secourir leurs frères en détresse. (…) La désolation planait sur chaque village, sur chaque hameau, sur chaque ferme. »(1)

Dans les années 60, le journaliste bastognard Joss Heintz réalisait un admirable travail de reportage à la rencontre des civils qui avaient vécu la bataille des Ardennes. Il montrait à quel point la guerre avait pu être cruelle, dans le périmètre de la ville assiégée, pour ceux qui ne la faisait pas. A l’époque, les témoins étaient nombreux ; 70 ans après que le bruit assourdissant des bombes se soit arrêté, ils le sont moins. Par contre, le souvenir est toujours là. Vivace et indélébile pour ceux qui ont vécu l’enfer. 

(1) Joss Heintz, «  Dans le périmètre de Bastogne », Presses de l’Avenir, Arlon, 1965, et édition enrichie éditée en 2005 par le Musée en Piconrue de Bastogne.

Gelés, les morts semblaient vivre encore

Il y a 70 ans la bataille des Ardennes. Les civils belges dans la guerre (2)

« Quand les Allemands sont arrivés dans notre ferme, ils ont demandé du “milch” à Papa. Comme il n’avait pas compris tout de suite ce qu’ils voulaient, ils ont commencé à tirer des balles incendiaires dans le hangar, ce qui a détruit toute nos réserves de nourriture. »

Maria Bever, 10 ans en 1944, se souvient de la peur éprouvée dans ce froid hiver de guerre : « Après ces mauvais débuts, un soldat qui était un peu moins dur que les autres a conseillé à mes parents de partir car certains de ses “collègues” avaient des visées sur les filles de la maison. Alors, Papa a attelé des chevaux à une charrette. On a quitté Mande-Saint-Etienne (NDLR: près de Bastogne). On était toute une bande, il y avait plusieurs filles, mais je me souviens aussi d’un petit garçon liégeois qui avait trouvé accueil dans notre ferme. C’était difficile de trouver un refuge parce qu’il n’y avait pas que nous. C’était la cohue. »

« Finalement, on s’est retrouvés à marcher de nuit dans les champs. Il y avait de la neige, on avait froid et Papa ne trouvait pas la ferme où nous devions nous rendre. A un moment, il est parti tout seul et nous a laissé avec quelques hommes et Maman. Quand il est revenu, il était avec des Allemands! A cause de sa lampe de poche, Papa avait été repéré et il avait été pris en otage. D’abord, ces soldats l’avaient pris pour un espion et voulaient le fusiller. Mais mon père a pu plaider sa cause, expliquer qu’il était avec des femmes et des enfants et qu’il cherchait simplement un refuge. Il leur a montré notre groupe et, par bonheur, ils nous ont laissé partir.»

« Après avoir logé une nuit dans une ferme où il y avait déjà trop de monde, on a abouti chez Dubuisson à Horeux. On arrivait à point. Les fils étaient partis parce qu’ils étaient dans la Résistance et craignaient la vengeance des Allemands. Leurs parents, déjà d’un certain âge, avaient du mal à s’en sortir. Il n’y avait pas grand-chose à manger. Pour faire du pain, ma mère allait chercher du froment assez loin. Il fallait qu’elle passe à travers les lignes. Elle voyait des cadavres de soldats un peu partout. Figés par le gel, ces morts semblaient vivre encore. C’était effrayant! »

« A plusieurs reprises, des bombes sont tombées juste à côté de la maison. On était vingt-cinq à l’intérieur. On aurait pu tous y passer. On a eu de la chance. Dans cette ferme, on dormait où l’on pouvait. Sur les betteraves, sur les pommes de terre qu’on avait recouvertes avec de la paille. On mangeait tout ce qu’on pouvait manger. J’ai le souvenir d’une dame qui nous avait donné trois jambons en nous disant: “Prenez-les! Si vous ne les prenez pas, ce sont les Allemands qui les prendront! Un peu plus tard, elle s’était ravisée, mais tout était parti.» 

« Je me souviens aussi de la peur. Ma maman et moi, on pre - nait parfois le risque de dormir dans une chambre de la ferme Dubuisson. Au moment des fêtes de Nouvel An, des Allemands étaient là. Ils avaient bu, ils étaient saouls. On devait passer devant eux pour rejoindre la chambre. Maman s’y est refusée, craignant de possibles exactions. Cette nuit-là, un obus était tombé et la chambre n’existait plus… Les Américains sont arrivés quelques jours après. Ils ont installé un poste d’infirmerie dans la ferme. Un jour, le père Dubuisson regardait par la fenêtre ce qui passait. Il a eu les bras coupés par l’éclatement d’un obus. On est rentré chez nous, à Mande-Saint-Etienne, vers la mi-janvier. Il ne restait plus rien. On a mis des années à reprendre la vie dans des conditions normales

Une grenade pour remerciement

Il y a 70 ans la bataille des Ardennes. Les civils belges dans la guerre (2)

En décembre 44 et janvier 45, les Offergeld ont vécu, à Vielsalm, ce que beaucoup d’Ardennais ont dû subir : les heures interminables passées dans les caves pour tenter de survivre aux bombardements, les fuites multiples dans le froid, au milieu des combats, à la recherche d’un refuge, la faim, la peur, la maladie. Ils ont aussi connu cette atmosphère particulière des zones sinistrées par la guerre, celles où la mort rôde partout, pouvant frapper à tout instant, devenant presque banale.

Dans sa maison, tout près des bois où il fit une longue carrière d’ingénieur des Eaux et Forêts, Jean-Pierre Offergeld, 84 ans, nous parle avec beaucoup d’émotion de ces événements qui se sont passés il y a pourtant très longtemps. A plusieurs moments, les larmes coulent sur son visage. Nous les recevons comme une leçon de vie : les barbares peuvent tuer, violer, brûler, détruire, il subsiste toujours des témoins de leurs actes, des hommes et des femmes, que la rudesse de l’épreuve et les violences subies n’ont pas rendu secs, insensibles ou simplement misanthropes.

Jean-Pierre nous dit: « Nous passions les nuits dans les caves de la maison des Tilleuls, nous devions être une quinzaine de personnes. Autour de la chaudière qui brûlait au ralenti, il y avait quelques sièges, dont un bon fauteuil pour mon grand-père qui était âgé de 73 ans. Dans la soirée du 21 décembre, nous avons reçu la visite de dizaines de parachutistes américains. Ils se sont étendus dans leur sac de couchage partout dans la maison, sans le moindre bruit. Il n’était pas possible de faire un pas sans en écraser un. La nuit s’est passée dans le calme et le lendemain matin, à notre grand étonnement, la maison était entièrement vide. Ils étaient partis dans un silence absolu. Dans la cour, ils avaient laissé un jerrycan plein d’essence. Ainsi, nous avions du combustible pour un bon moment. »

« On entendait le bruit des armes dans les environs. Nous sommes restés confinés dans la cave sans savoir si les Américains tenaient toujours la place. La nuit revint, les tirs étaient toujours plus proches, les balles claquaient contre les murs de la maison. A un moment donné, nous avons été “réveillés” par des bruits de pas au-dessus de nos têtes, mais pas n’importe quels pas: ceux de bottines ferrées. La porte qui grinçait, donnant sur l’escalier de la cave, s’est ouverte et nous avons entendu des voix d’hommes crier “Hello, no tommies here?” Maman s’est rapidement approchée de nous en nous disant de ne surtout pas répondre, car les Américains n’avaient pas l’habitude de se désigner comme des “tommies” et, de plus, ne portaient pas de souliers cloutés. Papa répondit en français que nous étions tous des civils, ils sont descendus dans la cave, ils étaient trois, habillés de tenues américaines, sauf bien entendu les souliers. Ils parlaient un anglais très guttural, ils ont examiné les caves puis sont repartis. Nous ne bougions plus, terrorisés par cette apparition. C’était donc bien vrai, ce qu’on disait: certains soldats allemands, pour mieux surprendre leurs adversaires, avaient revêtu des tenues US.» »

« Vers le 23 décembre, les Allemands ont pris d’assaut la caserne de Rencheux où se trouvaient des Américains, ainsi qu’un dépôt de carburant et de nourriture. Nous avons alors vécu la nuit la plus affreuse dont je me souvienne, d’abord très noire, puis parfois aussi claire qu’en plein jour, ponctuée de milliers de déflagrations, traversée par une infinité de raies de couleur vive provenant probablement de balles traçantes. Et puis, surtout, un bruit d’enfer! De ma couchette dans la cave, je voyais se dérouler cette apocalypse par une petite fenêtre. Cela m’a semblé durer une éternité, on priait tous ensemble, on récitait le chapelet, on entendait les canons tirer régulièrement, les carreaux des fenêtres – ou du moins ceux qui restaient – voler en éclats, les balles siffler ou frapper les murs, les obus miauler puis éclater… » Jusqu’au moment où des boches sont entrés dans la cave. Ils hurlaient comme des fous, portant sous les épaules un jeune officier SS qui était gravement touché à la tête et aux jambes. Ils ont chassé mon grand-père de son fauteuil pour y installer le blessé qui gémissait. Maman lui a lavé ses plaies, d’autres lui mirent des bandages. Il urina au nez de tous, jurant sur “Gott” et les Américains. Il nous insulta à de nombreuses reprises. L’aube approchant, le bruit s’atténuant, les boches vinrent le rechercher. En nous quittant, cet officier dit à Bon-Papa, dans un sourire moqueur, “Bonne chance”… Mon père voulu nettoyer le fauteuil qui était désormais plein d’urine et de sang. A notre stupéfaction, pour tout merci, ce monstre avait glissé sous le coussin une longue grenade à manche. Et celle-ci était en partie dégoupillée… »

« Le 24 décembre, la caserne était tombée aux mains des Allemands. Et nous aussi, nous étions à leur merci. Les boches étaient revenus occuper la maison et ils préparaient leur réveillon. Au plus l’heure tournait, on les entendait chanter et puis carrément gueuler dans la cuisine. On avait faim. Ma mère a tenté d’aller voir ce qui se passait. Elle constata que les boches avaient tué toutes les poules de Bon-Papa et qu’ils les faisaient cuire. Ils avaient aligné toutes les têtes sur la table. Complètement saouls, ils firent comprendre à Maman que si elle ne disparaissait pas aussi vite, ce serait toutes nos têtes qui se trouveraient à la place de celles des poules. »

« Dans les jours suivants, on s’est organisés pour survivre. On allait chercher de la nourriture où on le pouvait, lors de sorties éclair dans le village. Dans la bataille, les Américains prenaient le dessus. En conséquence de quoi, le 2 janvier, les Allemands nous ont donné l’ordre de quitter nos abris. Les habitants de Vielsalm qui n’obéiraient pas seraient considérés tels des francs-tireurs et seraient fusillés! »

« Dans notre famille, il y avait de vieilles personnes et des enfants en bas âge. Ma mère tenta de parlementer, mais rien n’y fit, et nous nous retrouvâmes sur les routes enneigées, obligés par les Allemands d’accompagner leur retraite en marchant vers l’Est. Mon père traînait une petite charrette, chacun de nous un traîneau. Maman poussait une voiture d’enfant dans laquelle ma petite sœur, qui avait 6 mois, était enfouie dans un nid de couvertures. Etienne allait avoir 11 ans, Anne-Marie n’avait pas 10 ans, j’en avais 14. Bon-Papa portait une petite valise arrondie où il avait entassé les quelques valeurs qui nous restaient, et notre brave basset, Miche, suivait. »

« Nous avancions péniblement dans la haute neige. Sur une route en forte pente, bordée alors de prairies des deux côtés, je me souviens d’une vision d’horreur, la neige noircie par les trous de bombes et les projections de terre, des morts des deux camps sur les côtés de la route dans toutes les attitudes, des musettes et des casques abandonnés, et pourtant nous avancions sans bruit et sans pleurs, résignés. Nous sommes arrivés au village de Provedroux. Toutes les maisons avaient fait le plein de réfugiés. A une fenêtre, nous avons vu des connaissances. Ils étaient partis plus tôt que nous. Nous avons continué à avancer. Pour enfin déboucher dans le village de Langlire…» 

«  Nous ressemblions à des bêtes sauvages » 

Il y a 70 ans la bataille des Ardennes. Les civils belges dans la guerre (2)

A Langlire, les Offergeld trouvent finalement asile dans la ferme Lescrenier. Jean-Pierre, 14 ans à l’époque, se souvient: « Là, on était vraiment arrivés en enfer. D’autres réfugiés s’étaient joints à nous. Nous étions nombreux, nous étions affamés. Vu le manque d’hygiène et la qualité douteuse de l’eau disponible, une épidémie de dysenterie s’était déclenchée. Dans un bouquet d’arbres, tout près de la ferme, se trouvait un canon allemand qui produisait un bruit terrifiant. A longueur de jours et de nuits, il tirait et tirait encore. Les Américains approchaient et cherchaient à le faire taire. Ils pilonnaient le village. »

« De nombreuses fermes étaient détruites, alors les boches chassaient les civils des bâtiments qui tenaient encore debout pour s’y réfugier. Ainsi, nous avons été forcés de trouver un nouvel asile, quelques centaines de mètres plus loin, dans la ferme de la famille Tielen. Nous étions nombreux mais il y avait de grandes caves. Installés sur un tas de pommes de terre, nous récitions tous ensemble des chapelets. Ces prières murmurées pendant de longues heures finissaient par nous endormir. L’eau n’était plus potable, il aurait fallu la faire bouillir, mais il n’était pas possible de faire du feu dans la cave. Mme Tielen avait dans sa réserve un tonnelet de vinaigre de pommes sauvages qu’elle distribuait au compte-gouttes. C’était pour nous un véritable nectar, supérieur à tous les champagnes du monde ! Nous vivions comme des taupes et petit à petit nos yeux s’étaient habitués à l’obscurité permanente. »

« Les Allemands avaient installé un état-major dans la cuisine juste au-dessus de la cave. M. Tielen, malade, avait obtenu l’autorisation de se coucher dans un divan placé dans un coin de cette pièce où les soldats étaient nombreux. Nous mangions des pommes de terre crues ou, de temps en temps, un sucre que ma mère nous donnait. Car, pour pouvoir nourrir ma petite sœur de 6 mois, elle était parvenue à emporter quelques kilos de sucre. Comme il n’y avait plus de lait, c’est avec de l’eau sucrée faite avec de la neige fondue que Maman l’alimentait. Par contre, elle ne savait plus changer ses langes car il n’y avait pas d’eau pour les laver. La situation devenait progressivement intenable pour tous. Nous ressemblions à des bêtes sauvages essayant de survivre. »

« J’ai demandé à mon père la permission d’aller “glaner” quelque chose à manger en haut chez les boches et je me suis discrètement glissé dans la cuisine pleine de soldats, debout ou assis en rang d’oignons contre les murs. Certains examinaient une carte d’état-major. Joseph Tielen se trouvait face à moi, étendu sur son divan. J’avisai sur la table un gros os de jambon devenu tout blanc, mais sur lequel il restait cependant quelques traces de viande rose. Comme un chien, j’ai pris l’os pour le ronger. A ce moment, un Allemand m’a pris sur ses genoux. J’allais commencer à mordre. Alors survint un fracas épouvantable. Apparut une lueur toute bleue ponctuée de petits points rouges. Et aussi, après, des hurlements. Un obus venait de défoncer le plafond! Cette vision, le souffle de l’explosion, les cris d’effroi resteront à jamais gravés dans ma mémoire. De nombreux Allemands avaient été tués, de même que Joseph Tielen. Grâce à ma petite taille sans doute et à la providence sûrement, je n’avais qu’une petite blessure sur le dos de la main. Je me suis précipité hors de la pièce et j’ai dégringolé les escaliers de la cave en poussant les boches qui s’y engouffraient. Je criais: “Laissez-moi passer, je suis mort! Laissez-moi passer, je suis tué !” Et, dans ce moment tragicomique, il y eut grand éclat de rire dans la cave… suivi des hurlements de douleur de Mme Tielen et de sa fille. Elles voulaient absolument faire descendre la dépouille de leur mari et père dans la cave. Papa est allé trouver un officier allemand pour le convaincre de ne pas accéder à cette demande. Avec d’autres hommes, il a déposé le mort devant la porte, dans la neige, où le froid devait le conserver. »

« Nous avons encore passé une nuit dans cette cave, mais le lendemain, probablement le mercredi 10 janvier 1945, les boches nous ont intimé l’ordre d’évacuer. Ils installaient leur quartier général dans le sous-sol. Nous les avons suppliés d’avoir pitié de ces vieillards et de ce tout petit enfant, ma sœur, dont on n’entendait plus le son de la voix mais qui respirait encore. En vain. Ils nous ont poussés dehors comme quelqu’un qu’on jette à l’eau: nage ou noie-toi! Petite Langlire, où nous étions, se trouvait sous le feu nourri des Américains et la ferme Tielen était située à une extrémité du village. Ce fut chacun pour soi et ma mère pour deux. Dans ce feu d’enfer, à plat ventre sur la route enneigée, par un froid sibérien, nous nous suivions lentement. Les balles sifflaient au-dessus de nos têtes, les obus déchirant l’air tombaient tout autour et pourtant nous avancions. Dieu, que ces deux cents mètres ont été longs! »

« Nous avons atteint un carrefour où restait debout une petite baraque en pierre avec un boche posté dedans. Il nous permit d’entrer. D’où nous étions, on pouvait voir la ferme Lescrenier qui brûlait. Prenant son courage à deux mains, mon père partit jusque-là en rampant pour aller y rechercher nos traîneaux et la petite charrette, des engins qui nous étaient indispensables pour porter nos quelques biens. Au bout d’un temps qui nous a semblé tellement long, il est revenu sans notre chien qui l’avait suivi, mais avec la charrette et les traîneaux. Alors, le soldat allemand qui nous voyait tellement malheureux s’est mis à pleurer à chaudes larmes. Il a pris Papa dans ses bras pour l’encourager. Mon père pleurait aussi. Ce soldat venait sans doute de comprendre toute l’absurdité de cette guerre voulue par les nazis… »

« Nous avons finalement abouti dans une autre ferme. Nous avons frappé à la porte de la cuisine. Il y avait déjà trop de monde. Quelqu’un nous a dit: “Il n’y a pas de place pour vous ici, nous sommes au complet.” Il y avait beaucoup de neige, il faisait très froid. Un canon allemand placé dans la cour de la ferme tirait vers le bois, au nord. Nous étions comme Joseph et Marie un jour de Noël, abandonnés. Nous ne pouvions pas aller plus loin. Alors nous avons grimpé sur le fumier de la ferme. Nous nous sommes serrés les uns contre les autres et comme des momies, transis par le froid, nous avons attendu que le jour se lève. Nous attendions que le ciel nous aide, les secondes devenaient des heures et les heures l’éternité. Puis tout à coup, au matin du 11 janvier, nous avons entendu Maman nous dire: “Ecoutez, on parle anglais!”»

« Elle a crié et nous en chœur: “Women and children here!” Ils sont alors apparus comme dans un rêve, tout de blanc vêtus. Les GI’s étaient là! Un premier boche s’est rendu. Maman a expliqué au gradé que la ferme était pleine de civils belges mais aussi de soldats ennemis. Alors les Américains nous ont poussés devant eux, mon frère et moi. Ce qui, avec le recul, m’étonne un peu! Je suis rentré le premier. J’ai crié: “Ils sont là!” Les civils étaient couchés au sol, les boches me faisaient face, ils n’ont pas riposté, ils ont levé les bras en l’air. Il y en avait 70. Quelle inoubliable joie que de les voir tous se rendre!»

Le 18 janvier 1945, les Offergeld revinrent dans la ville de Vielsalm en ruine. Matériellement, cette famille avait tout perdu, mais tout le monde était encore en vie, même le grand-père de 73 ans, même la petite sœur de 6 mois… La « providence » estime Jean-Pierre.

« Et alors j'ai vu ces oiseaux lents et majestueux »

Il y a 70 ans la bataille des Ardennes. Les civils belges dans la guerre (2)

Jusque-là, il n’y avait eu que du brouillard, une vraie purée de pois. Mais le 23 décembre 1944, le soleil se mit enfin à briller. Le ciel était bleu et permettait à l’aviation alliée d’entrer en scène dans la bataille des Ardennes. L’une des premières préoccupations des Américains fut alors de ravitailler les assiégés de Bastogne où, le jour précédent, le général McAuliffe avait lancé son célèbre «Nuts» aux émissaires allemands venus demander sa reddition. Les GI’s manquaient de tout: vivres, médicaments, munitions. Un moment de joie dans l’enfer. Des heures inoubliables pour les soldats mais aussi pour les civils, tel Robert Delperdange, qui nous reçoit à Bastogne. Ce témoin n’avait alors que 6 ans mais l’image des parachutes qui s’ouvrirent par centaines au-dessus de la ville encerclée s’est définitivement imprimée dans sa mémoire.

« C’était un spectacle magnifique. Il m’a fort impressionné. Les parachutes avaient des couleurs différentes selon le type de colis. A un moment, nous avons même cru que l’une des caisses allait tomber tout près de la maison, mais un coup de vent en a décidé autrement.» Il y a dix ans, dans un très beau reportage réalisé par TV Lux, Nicole Maus de Rolley, 26 ans en décembre 1944, témoignait aussi de ces heures d’allégresse : « J’étais à l’intérieur et j’ai entendu une clameur. J’ai regardé ce qui se passait sur la terrasse et il y avait tous ces jeunes gaillards qui avaient 18-20 ans qui sautaient comme des gamins, bondissaient, hurlaient, criaient de joie. Et alors j’ai vu ces oiseaux lents et majestueux qui arrivaient et qui passaient et qui laissaient tomber des parachutes bleus, rouges, jaunes…»

Dans le même document, Victor Bouvy, 11 ans en décembre 1944, ajoutait: « Dans la cave, les gens se sont dit: “On va être délivrés.” On est tous sortis. J’entends encore la clameur en voyant tous ces avions et ces planeurs qui passaient parce qu’on était bien placés. On était presque en face des voies de chemin de fer, vers Sans-Souci. C’est là que les planeurs sont descendus. Des rouges, des noirs, toutes sortes de couleurs.» (1) Toutefois, le retour du beau temps annonçait aussi d’autres types de bombardements, comme on le lira plus loin dans ce récit…  

(1) Un mois en enfer, La bataille des Ardennes en province de « Luxembourg 1944-2004 », Weirich Edition, pp. 104-105

Lire aussi en ouvrant le PDF.

Il y a 70 ans la bataille des Ardennes. Les civils belges dans la guerre (2)

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