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Il y a 75 ans, la grande rafle de Bruxelles

Désormais en accès libre sur ce site, un dossier publié dans Paris Match (Belgique), le 31 août 2017 - Les photos ont été prises par Ronald Dersin.

Pour lire ce dossier dans son intégralité, ouvrir le fichier PDF en cliquant ici.

Au début de la Seconde Guerre mondiale, les quartiers entourant la gare du Midi étaient habités par une importante communauté juive. Elle a quasiment disparu à la suite des déportations vers le centre d’extermination d’Auschwitz. Dans les jours prochains,l’Association pour la Mémoire de la Shoah rendra hommage aux victimes de la rafle de Bruxelles, perpétrée le 3 septembre 1942, soit quelques semaines après celle du Vel d’Hiv à Paris. Ce soir-là,dans les rues proches de la grande station ferroviaire, dans les Marolles, à Anderlecht, à Saint-Gilles, des centaines de juifs furent arrêtés par les nazis. Une autre grande rafle eut lieu dans la capitale en septembre 1943, mais la traque était quotidienne en Belgique. Des familles juives disparaissaient, s’évaporaient. Dans le silence, climat de terreur oblige. Les témoins de cette époque se raréfient. J'ai retrouvé quelques-uns. Inge Schneid, Henri Nowak, Bernard Fenerberg, Henri Kichka. Leurs histoires sont différentes mais pour chacun d’eux, le temps s’est arrêté. Trop de peur, trop de souffrances, trop de morts, ces survivants ont été blessés à vie.

Arrêté avec ses parents lors de la rafle du 3 septembre 1942, Henri Kichka est le seul membre de sa famille à être revenu des camps de la mort. Agé aujourd’hui de 91 ans, il tient entre ses mains une photo prise en 1938 sur le boulevard Anspach à Bruxelles. De gauche à droite, on y voit ses soeurs Bertha et Nicha, Joseph, son père, Hanna, sa mère, et lui-même. (Photo : Ronald Dersin)

Arrêté avec ses parents lors de la rafle du 3 septembre 1942, Henri Kichka est le seul membre de sa famille à être revenu des camps de la mort. Agé aujourd’hui de 91 ans, il tient entre ses mains une photo prise en 1938 sur le boulevard Anspach à Bruxelles. De gauche à droite, on y voit ses soeurs Bertha et Nicha, Joseph, son père, Hanna, sa mère, et lui-même. (Photo : Ronald Dersin)

« C’est comme si rien ne s’était jamais passé dans ces rues »

Dans ces quartiers animés du centre historique de Bruxelles, aux alentours de la gare du Midi, la vie s’écoule naturellement, comme un fleuve dont le cours n’aurait jamais été interrompu. Elle fait du bruit, la vie. Celui des gens qui se parlent, celui des écoles, des enfants se défoulant pendant la récré, celui des marchands qui installent leurs étals, celui des restaurants et des cafés, des couverts qui heurtent les assiettes, des verres qui s’entrechoquent, celui des voitures omniprésentes, souvent en quête de stationnement dans des rues embouteillées.

Il y a trois quarts de siècle, ici, beaucoup de ces bruits étaient déjà les mêmes. « Il y avait beaucoup moins de voitures et énormément plus de bistrots, plus d’“echte Brusseleirs” (de vrais Bruxellois). Les Marolles, et dans une moindre mesure le Midi, c’était le quart-monde, mais ces quartiers populaires étaient chaleureux. Les gens qui y vivaient étaient des “zwanzeurs”, des débrouillards, certains d’entre eux à la limite de la délinquance. Il y avait des cris, des chants, du folklore et des consommateurs de bière qui finissaient leur journée “krimineel zat” (complètement saoul). Il y avait des échoppes, des marchés, de la vie », nous raconte Inge Schneid, qui trouva asile en Belgique en 1938.

Elle avait 8 ans. Ses parents et elle venaient d’Autriche, où les juifs étaient l’objet de discriminations depuis l’Anschluss. Ils avaient cru échapper aux nazis en venant s’installer dans la capitale belge, tout près de la gare du Midi. Mais à Bruxelles aussi, le bruit de la vie fut bientôt recouvert par celui des bottes ; par celui des vociférations haineuses, des insultes antisémites et des coups de crosse... Par celui des moteurs de camions s’arrêtant devant des immeubles où vivaient des juifs. Celui des portes que l’on défonçait. « Raus ! Raus ! » Les bruits sourds d’hommes et de femmes tombant au sol, poussés dans des escaliers, délogés de chez eux, faits prisonniers. Les cris d’enfants effrayés. Parfois le bruit d’une détonation, signe éphémère d’une exécution sommaire. Des bruits terrifiants pour imposer le silence, faire se détourner les regards des témoins.

"Parfois, les survivants parlent à des sourds. La vie incite à l’oubli." 

Tous ces bruits-là ont heureusement disparu. Au point que certains de nos contemporains n’imaginent même plus qu’ils aient pu exister. On torture dans les caves. On tue dans les camps. Les morts sont silencieux. Parfois, les survivants parlent à des sourds. La vie incite à l’oubli. « Pour nombre d’habitants de ces quartiers, pour nombre de passants, c’est comme si rien ne s’était jamais passé dans ces rues », confirme Daniel Weyssow.

Ce constat n’est pas vraiment source d’étonnement pour ce chargé de projet de la Fondation Auschwitz : « Des familles entières ont disparu, remplacées par d’autres aux origines différentes. Parmi les survivants, beaucoup n’ont pas témoigné à propos de leur vie dans ces quartiers avant la Shoah. » Les crimes qui ont été commis ne sont pourtant pas si anciens. Même pas un siècle. La grande rafle opérée par les nazis dans les Marolles et autour de la gare du Midi eut lieu le 3 septembre 1942. Elle visait des juifs étrangers, principalement originaires d’Allemagne, d’Europe centrale et de l’Est. Des victimes de l’antisémitisme venues chercher asile au début du siècle et dans les années 1930.

En septembre 1943, une autre rafle visa cette fois les juifs belges et les étrangers qui avaient échappé à la première… Mais l’histoire de la traque des juifs par la Sipo-SD ne se limita pas à ces soirées d’horreur. Elle fut permanente, à partir de 1942 jusqu’à la fin de l’Occupation. Soutenue, ne l’oublions pas, par des collaborateurs – les flamands de l’Algemeene SS-Vlaanderen, les francophones de la police politique rexiste – et par des dénonciateurs et autres corbeaux.

Soucieux d’entretenir le souvenir de ces heures tragiques, Daniel Weyssow organise des visites guidées dans le quartier des Marolles et du Midi(1). Avec lui, nous marchons dans ces rues où, avant ces crimes, vivait une communauté juive d’environ 4 000 personnes. « Comme aujourd’hui, ces quartiers populaires étaient plus accessibles au logement pour des immigrés de fraîche date », explique-il. « L’autre attrait du lieu était la proximité d’une gare ferroviaire. On peut se référer à la longue histoire des persécutions infligées aux juifs. Ceux qui vivaient là voulaient garder la possibilité de repartir facilement. En cas de malheur. »

In fine, tragique rebondissement de l’histoire, cette gare devint pour beaucoup d’entre eux la première station vers l’enfer, vers les chambres à gaz. Qui, il est vrai, aurait pu anticiper que seraient un jour commis de tels crimes contre l’humanité ? Dans les années 1930, beaucoup de signes annonciateurs d’un génocide à venir étaient bien visibles mais, aussi longtemps que possible, beaucoup s’en sont accommodés, armés de l’espoir peu raisonnable et certainement égoïste d’un mal circonscrit. Le nazisme, la nuit de Cristal, les autodafés des livres d’auteurs juifs, les lois antijuives et les premiers camps de concentration (Dachau a été créé en mars 1933, Buchenwald en juillet 1937), cela se passait en Allemagne…

Il y eut pourtant des actes de solidarité, de l’altruisme. Aux numéros 25-27 de la rue Roger Van der Weyden, tout près de l’actuelle avenue de Stalingrad, Daniel Weyssow nous montre l’immeuble où se trouvait le Comité d’aide et d’assistance aux victimes de l’antisémitisme en Allemagne : « Créé en 1933, il a accueilli des juifs ayant fui le nazisme en provenance d’Allemagne, mais aussi d’Autriche et de Tchécoslovaquie. Il fournissait un logement, une aide financière, sociale, médicale ou juridique. » Sur un mur, dans la cour de l’immeuble, une inscription en allemand, traduite en français, a traversé le temps : « Réfugiés ! Méritez l’hospitalité qui vous est accordée en Belgique ! Conduisezvous toujours de manière exemplaire ! Respectez les usages du pays. Ne vous faites pas remarquer. Evitez de parler à haute voix dans les rues et endroits publics (...). Il s’agit de votre propre intérêt. »

Bien se comporter ! Comme si cela eut suffi en ces temps de peste brune. Dès son arrivée en Belgique, l’occupant instaure un régime d’exception pour les juifs. Les administrations communales belges acceptent de constituer des registres spéciaux, la mention « Juif » étant apposée sur les cartes d’identité. Bientôt, les enfants juifs sont interdits d’école, leurs parents sont écartés de certaines professions, n’ont plus accès aux hôpitaux, aux homes, aux parcs publics… où l’on voit parfois des plaques mentionnant : « Interdit aux juifs et aux chiens ».

La violence est l’inaliénable conjointe du racisme : à Bruxelles, dès octobre 1940, des rexistes se sont attaqués aux magasins juifs de la place Bara mais, fort heureusement, la police de la capitale est intervenue. Des fonctionnaires plus dignes que ceux d’Anvers qui, en août 1942, participeront à la phase suivante du processus en prêtant main-forte à l’occupant lors des rafles organisées dans la métropole portuaire.

Avant cette traque systématique, il y eut les « étoiles jaunes » à coudre sur les vêtements et les « convocations pour le travail à l’Est » envoyées aux victimes par l’Association des juifs en Belgique (AJB), une organisation controversée, initiée par les Allemands. 4 000 personnes répondirent à ces « invitations », soit un tiers des juifs piégés par ce biais pour être transportées à Auschwitz. Ce n’était pas suffisant pour les nazis et aux fins d’accélérer les déportations, les SS formèrent des commandos dédiés à la « chasse » aux juifs.

C’est dans ce contexte que la rafle de Bruxelles est organisée, le 3 septembre 1942. Bien d’autres opérations de ce genre, à plus petite échelle, menées avec brutalité, auront lieu jusqu’à la fin de la guerre. A Bruxelles, la police refusa d’y participer, sauvant en partie l’honneur des communes de la capitale. Une ville où les traces de cette époque tragique sont discrètes. Rue de Lenglentier, une plaque posée à l’arrière de la façade de l’Ecole n°6 rend hommage « à la mémoire des juifs du quartier des Marolles victimes du nazisme et du racisme ».

Non loin de la gare du Midi, au 70 de la rue Clemenceau, une autre plaque rappelle l’acte d’héroïsme posé par des résistants juifs qui sauvèrent de la déportation quatorze petites filles juives qui s’y trouvaient cachées au sein d’une congrégation religieuse (lire plus bas témoignage de Bernard Fenerberg ). Mais il y a aussi beaucoup d’endroits qui sont devenus muets. Qui se doute en passant devant le n°52 de la rue Philippe de Champagne que siégeait là une « Centrale antijuive pour la Flandre et la Wallonie », où le collaborateur Pierre Beeckmans confectionna un fichier des juifs, notamment à partir de listes d’inscriptions établies par les administrations communales ? « C’est le document qu’utilisera la Gestapo – installée avenue Louise – pour organiser les rafles et vérifier les identités des personnes arrêtées en vue d’être déportées à Auschwitz », nous explique Daniel Weyssow.

A moins de 100 mètres, place Rouppe, l’actuel immeuble de la FGTB était occupé par la police militaire allemande. Et sur cette même place, là où se trouve l’actuel hôtel Windsor, la brigade Z des rexistes torturait des prisonniers dans les caves. A 100 mètres encore, au 18/20 de l’avenue de Stalingrad, se trouvaient les bureaux du notaire Léon Brunet, un collaborateur notoire, qui s’impliqua activement dans la spoliation des biens juifs. Au 56 boulevard du Midi subsiste la maison d’où lA’ JB envoya les « convocations pour le travail » en 1942, tandis qu’au 167-169 rue des Tanneurs se trouvaient les locaux de l’Entraide des travailleuses, à laquelle succéda l’actuelle EntrA’ ide des Marolles.

Daniel Weyssow nous explique que sa directrice, la baronne Van der Elst (Marie-Thérèse Robyns de Schneidauer), y œuvra au sauvetage de nombreux enfants juifs, les plaçant dans des familles d’accueil et des internats. Mais à part notre guide, qui sait encore tout cela ? Alors, parfois, dans ces rues, ce sont les trottoirs qui parlent. Ici et là, des « pavés de mémoire » rappellent que dans telle ou telle maison vivait une personne, une famille de déportés.

Il y a déjà plus d’une centaine de pavés de ce genre à Bruxelles et plusieurs milliers dans le monde. Pour inciter au souvenir de tous ceux qui furent victimes de l’entreprise criminelle nazie, il en faudrait des millions. « Rien que pour ma famille, il y en a déjà 31 », nous explique John Zalane.

Il nous raconte une histoire familiale tragique, ce genre de récit que l’on retrouve dans beaucoup de familles juives : « Originaire des environs de Kiev, mon grand-père est arrivé en Belgique en 1913. Comme ingénieur, il a travaillé pour Cockerill et pour les chemins de fer. Ensuite, il a ouvert un commerce dans la rue des Tanneurs. Il faisait du gros dans le domaine de la maroquinerie. Ses affaires ont prospéré. Il a acheté d’autres immeubles. Il a pu faire venir des membres de sa famille et de celle de sa femme, laquelle était originaire de Pologne. Au début de la guerre, ils étaient 40… Après la guerre, quatre personnes étaient encore en vie, dont mon père. »

Combien d’autres vies pourrions-nous raconter qui ont été affectées, brisées, meurtries, inévitablement redessinées parce qu’elles traversèrent ces ténèbres ? Plus bas sur cette page, on a lira quelques récits de vie exemplatifs. Il y a 75 ans, Inge Schneid, Bernard Fenerberg, Henri Kichka et Herman Nowak vivaient dans ces rues.

(1) Renseignement à la Fondation Auschwitz et via le site dédié :  marolles-jewishmemories.net/fr

 

Très peu d’entre eux survécurent

« Le 3 septembre 1942, en une soirée de rafle à Bruxelles, 597 juifs étrangers ont été arrêtés, emmenés vers la caserne Dossin à Malines, via la gare du Midi. Ensuite, ils ont fait partie des 8e et 9e convois vers le centre d’extermination d’AuschwitzBirkenau », explique Laurence Schram. Selon cette historienne spécialisée, la rafle effectuée un an plus tard, soit le 3 septembre 1943, visant cette fois autant les juifs belges que les étrangers, conduisit à la déportation de 643 personnes qui firent partie des transports XXIIA et XXIIB vers les chambres à gaz.

Trois autres rafles importantes, réalisées celles-là avec la collaboration des autorités policières locales, eurent lieu à Anvers en août et septembre 1942, condamnant 2 467 personnes à la déportation. Entre août 1942 et juillet 1944, 25 274 juifs furent déportés depuis la Belgique, principalement vers le centre d’extermination d’AuschwitzBirkenau. 5 % d’entre eux survécurent. Dans les 28 convois belges se trouvaient quelques 4 246 enfants de moins de 15 ans. 290 d’entre eux n’avaient pas 2 ans.

Lors de l’invasion de la Belgique, en mai 1940, environ 10 000 juifs de Belgique ont aussi cherché refuge en France, tandis que 4 500 juifs étrangers qui avaient trouvé asile dans notre pays pour fuir l’Allemagne nazie ont été expulsés par le gouvernement belge vers la France. Par conséquent, entre 1942 et 1944, 5 879 juifs provenant de Belgique furent aussi déportés vers Auschwitz, principalement via le camp de rassemblement de Drancy, près de Paris. 283 d’entre eux survécurent. Entre cinq et six millions de juifs ont été méthodiquement assassinés par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.

Pour en savoir plus : Laurence Schram, Dossin, L’antichambre d’Auschwitz, Racine, 2017. Lieven Saerens, Rachel, Jacob, Paul et les autres. Une histoire des Juifs à Bruxelles, Mardaga/CEGESOMA, 2014. Joost Loncin, Rafle dans les Marolles, Versant-Sud, 2003. Richard Kalisz, L’Eté 42, Rafle dans les Marolles, document audio, 8 Cd disponibles à la Fondation Auschwitz.
 

1150 jours dans les camps de la mort

Il y a 75 ans, la grande rafle de Bruxelles

"Nous n’anticipions pas ce qui nous attendait. Quelque chose de ce genre n’est pas imaginable. A 91 ans, cela me fait trop de mal d’évoquer encore ce que nous avons subi, ce que j’ai vu dans l’univers concentrationnaire. J’ai témoigné dans un livre, il y a quelques années. Il y a désormais des rues de ma mémoire que je ne veux plus fréquenter. »

L’homme qui nous dit ces mots est très impressionnant. Il s’appelle Henri Kichka. Encore adolescent, il a survécu à 1 150 jours d’enfermement dans 11 camps de la mort. Tous les membres de sa famille ont été déportés – sa mère, son père, ses deux sœurs. Des oncles, des tantes. Lorsqu’il est revenu de l’enfer en 1945, il n’y avait plus que lui et une tante qu’il croyait morte et qui l’a cru mort après de vaines recherches. Des naufragés dans un océan d’indifférence qui se retrouveront bien des années après la guerre. Après avoir résisté aux brimades, à la faim, à l’arbitraire, il y a eu la solitude, renforcée par l’impossibilité de dire : « Quand je suis revenu de là, ce qui s’était passé dans les camps n’intéressait pas grand-monde. En 1945, les gens voulaient oublier la guerre. Après m’être reconstruit, j’ai refondé une famille et moi-même, j’ai opté pour le silence. Au moins jusqu’à mes 60 ans, même si parfois des cauchemars m’ont trahi. Je voulais préserver mes proches, mes enfants surtout. Ne pas les désespérer de ce monde. Et puis finalement, ce sont eux qui m’ont incité à témoigner. Car le silence n’est léger pour personne. »

Il nous parle de sa sœur Bertha qui, le 1er août 1942, alors qu’elle avait 13 ans, reçut la convocation envoyée par lA’ JB pour aller travailler à l’Est. « Elle devait se munir d’une valise contenant des effets de première nécessité. Le reste lui serait fourni lors de son séjour en un endroit non précisé. Avec ma petite sœur Nicha, âgée de 9 ans, et mes parents, nous l’avons accompagnée jusqu’au tram qui la conduirait gare du Midi. Pourquoi mes parents l’ont-ils laissée partir ? La question me hante. Trois jours plus tard, dès son arrivée à Auschwitz, elle fut assassinée. Après son départ, nous étions désespérés et c’est presque avec résignation que nous nous attendions à être l’objet d’une arrestation. Nous n’avions pas conscience que d’autres juifs avaient trouvé refuge dans des couvents, chez des particuliers. Nous habitions le 29 de la rue Coenraets. J’entends encore le bruit des bottes dans l’escalier. Le hurlement : “Tür aufmachen, Juden raus !” (Ouvrez la porte, les juifs dehors !) Quand nous nous sommes retrouvés dans la rue, nous avons vu que des femmes terrorisées s’étaient jetées par les fenêtres, ayant parfois entraîné un bébé dans la mort. Emmenés à la gare du Midi, on nous a entassés avec d’autres malheureux dans des wagons à bestiaux, direction la caserne Dossin. »

Quelques jours plus tard, les Kichka font partie du 9e convoi. Le 13 septembre 1942, dix jours après la rafle de Bruxelles, sa mère, sa sœur et une tante sont assassinées à Auschwitz et pour Henri et son père, débarqués à Kosel, commence la plongée dans les ténèbres concentrationnaires. En janvier 1945, après 37 mois d’une souffrance indescriptible, les deux hommes sont encore en vie et participent à une « marche de la mort » qui durera 13 jours, par une température de -31 degrés.

« Quand nous sommes arrivés à Buchenwald, le dernier camp, mon père était mourant. Le perdre m’a mis au désespoir, j’ai pensé à me suicider. » Le 11 avril 1945, le camp est libéré par les Américains. Henri sera rapatrié par l’armée anglaise. Trois quarts de siècle plus tard, cet homme extraordinairement résistant est toujours là, devant nous, fier d’avoir eu 4 enfants, 14 petits-enfants et 13 arrière-petits-enfants, préconisant de voir la vie avec optimisme. Malgré tout, malgré ces crimes imprescriptibles. Il nous donne son livre, lequel se termine par ces mots : « Ma nombreuse et merveilleuse descendance représente pour moi la plus belle des revanches. Un magistral pied de nez aux nazis ! Jamais, je ne pourrai oublier. Mais jamais, au grand jamais, je ne pourrai pardonner aux nazis. »

A lire : Henri Kichka, Une adolescence perdue dans la nuit des camps, Renaissance du Livre, 2014.
 

15 vies sauvées

Il y a 75 ans, la grande rafle de Bruxelles

"Et si c’était à refaire, je referais ce chemin », déclamait le poète Aragon dans une balade qui célébrait le courage des résistants. Cette phrase est aussi la première d’un livre de souvenirs naguère écrit par Bernard Fenerberg. Âgé aujourd’hui de 91 ans, cet homme de convictions nous la cite d’emblée alors qu’il nous reçoit dans son appartement bruxellois. Le père de Bernard était un aventurier précoce.

Dès l’âge de 12 ans, il avait fui un milieu familial difficile en Pologne, devenant pendant quelques années garçon de ferme en Allemagne, tentant ensuite d’aller à New York, échouant au dernier moment, aboutissant ensuite dans les mines de Charleroi, émigrant à Paris, avant de revenir à Bruxelles dans le quartier des Marolles, rue Haute et puis rue Terre-Neuve… Bernard est né pendant l’étape parisienne de ce périple d’avant-guerre. Et par la force de l’Histoire, son destin sera également précoce.

Il a 14 ans quand les Allemands envahissent la Belgique. Le début de la guerre évoque pour lui des départs définitifs, traumatisants : « En mai 1942, mon père a été “convoqué”. On le forçait à participer à la construction du Mur de l’Atlantique pour le compte de l’organisation Todt. Avec ma mère, nous l’avons accompagné jusqu’à la gare du Midi. La dernière image que j’ai de lui, c’est ce clin d’œil qu’il nous a fait, perdu dans cette foule de travailleurs obligés. Il voulait nous rassurer. Il n’est jamais revenu. Après la France, ils l’ont transféré à Auschwitz. Je revois aussi le départ de deux amis de mon âge. David et Jean avaient reçu l’une des “convocations pour le travail” à l’Est distribuées par l’Association des juifs de Belgique, qui jouait les relais pour l’occupant. Ils ne savaient pas où ils allaient. David a été assassiné à Auschwitz. »

Bernard a eu une carte d’identité frappée de la mention “Juif”, en rouge. Il a aussi porté l’étoile jaune jusqu’en septembre 1942. « Ce mois-là, la nuit du 3 au 4, ma mère, ma sœur et moi, nous avons échappé à la grande rafle. Conscients de notre chance, nous avons décidé de passer dans la clandestinité. Plus d’étoile, plus de papiers. Ma mère et ma sœur ont trouvé refuge chez un oncle qui habitait Molenbeek. Plus tard, ma sœur a été cachée dans un couvent à Herverlee. Moi, j’ai trouvé un logement, une mansarde, chaussée de Mons, grâce au soutien de l’abbé Bruylants qui œuvrait à la paroisse Notre-Dame Immaculée d’Anderlecht. »

Le 20 mai 1943, la Gestapo débarque au couvent du Très Saint-Sauveur, avenue Clémenceau. Quatorze filles juives âgées entre 2 et 12 ans et leur accompagnatrice de 21 ans y sont cachées. A force de négociations, les sœurs obtiennent un report de l’arrestation pour préparer les affaires des enfants. Informé de ce péril imminent par la cuisinière de l’abbé Bruylants, Bernard décide d’intervenir : « Les nazis allaient revenir le lendemain. Il fallait faire quelque chose. Je travaillais comme fourreur dans un atelier au centre de Bruxelles. J’en ai parlé à mon collègue et ami Tobie Cymber knopf. Il connaissait le commandant des Partisans armés, Paul Halter. On l’a informé. Le soir même, je faisais partie du commando qui se présenta au couvent. Nous ligotâmes les sœurs pour qu’elles ne subissent pas de représailles allemandes et nous prîmes les enfants. J’avais 17 ans. Grâce à ma participation à cette opération de sauvetage, Paul Halter a accepté que je rejoigne la Résistance. J’ai revu les filles sauvées… 52 ans plus tard, en 1995. Ce fut un grand moment de mon existence. » Homme de convictions, homme de combats, homme fidèle, Bernard nous parle encore pendant des heures avec Cécile, son épouse depuis 72 ans, à ses côtés.

A lire : Bernard Fenerberg, Ces enfants, ils ne les auront pas ! Récits de guerre et de résistant d’un ketje de Bruxelles, préface de Anne Morelli, Couleur Livres, 2013.

Les enfants d'Herman

Il y a 75 ans, la grande rafle de Bruxelles

Herman Nowak a 89 ans. « Je vis dans le passé », nous dit-il. « Parfois, ma femme me dit que j’y pense trop souvent, mais je ne peux faire autrement. Ces souvenirs m’obnubilent. » Déjà fragilisé par la mort prématurée de son père, un émigré juif polonais venu s’installer à Bruxelles au milieu des années 1920, Herman découvre la vie en pays occupé à 12 ans. Et c’est encore plus compliqué pour les juifs, qui subissent un régime discriminatoire.

Il raconte : « Nous vivions rue du Miroir, dans les Marolles. Ma mère tenait une échoppe sur la place du Jeu de Balle. Elle y vendait des vêtements qu’elle remettait à neuf dans un petit atelier aménagé dans notre appartement. En août 1942, la situation pour les juifs de Bruxelles devenait de plus en plus périlleuse. Les convocations pour le travail à l’Est, transmises pour l’occupant par lA’ ssociation des juifs de Belgique, inspiraient une méfiance de plus en plus grande. On suspectait un piège. Parmi les appelés, il y avait des bébés et des vieillards… Devraient-ils aussi travailler ? C’était évidemment impossible. Dans le courant du mois d’août 1942, ma mère pris la décision de nous mettre à l’abri, mon petit frère et moi. Nous nous sommes rendus à l’œuvre nationale de l’enfance, rue des Tanneurs. Ma mère y reçut l’adresse du “Home Beau-séjour”, sis au château de Linden, près de Louvain. Le soir même, elle faisait ma valise, prenant le soin de me dissimuler un peu d’argent dans les épaulettes d’une veste que j’ai conservée pendant tout le reste de la guerre. Le lendemain matin, nous avons retiré les étoiles jaunes de nos vêtements et nous avons pris le train vers Louvain. Quelques heures plus tard, je disais au revoir à ma mère, demeurant avec mes maigres bagages dans cette grande propriété qui m’impressionnait. En fait, c’était un adieu, mais je ne le savais pas. Je garde le souvenir de l’éloignement de maman, avec mon petit frère, Joseph, lui tenant la main… Il sera caché ailleurs. Quelques semaines plus tard, avec l’autorisation de la directrice du home (Madeleine Sorel, qui fut reconnue “Juste parmi les Nations” pour avoir sauvé plus de 80 enfants juifs), je suis retourné à Bruxelles. J’ai grimpé quatre à quatre les escaliers qui menaient à notre appartement. Mais la porte était close. Une voisine m’apprit qu’une rafle avait eu lieu. Ma mère avait reçu dix minutes pour descendre, munie d’un léger bagage. Elle en avait profité pour cacher mon petit frère dans le grenier et prévenir une voisine. Joseph fut récupéré après le départ des camions et confié à l’œuvre nationale de l’enfance. Ma mère a fait partie du 8e convoi. Elle a été assassinée à Auschwitz. »

Sous le nom de Cyrille Berger, Herman trouve un chemin de résilience en s’occupant des jeunes enfants cachés dans le home. Ce réconfort qu’il a pu donner est un souvenir marquant. En mars 1944, le château est réquisitionné. Herman est transféré dans la région de Namur, notamment chez l’abbé André (dont l’histoire fut racontée par Eric-Emmanuel Schmitt dans “L’Enfant de Noé”). Lors de la libération, il revient dans les Marolles : « J’ai sonné à toutes les portes, il n’y avait plus personne parmi ceux que j’avais connus. Je suis retourné à Namur, chez l’abbé André. Deux drapeaux flottaient sur la façade du vicariat : l’un affichant les couleurs de la Belgique et l’autre l’étoile de David. Un jour, une unité américaine, la Royal Eagle Tack, spécialisée dans les télécommunications, entra en contact avec l’abbé. Il y avait 300 juifs parmi ces 500 militaires. Le curé les a autorisés à organiser la prière du Shabbat en ses murs. Les soldats nous ont approvisionné pendant quelque temps. Ils cherchaient à recruter cinq interprètes parmi les civils et je fus l’un d’eux. J’utilisai des rudiments d’anglais appris dans un dictionnaire qui avait été mon livre de chevet pendant la guerre, et surtout le yiddish. Lors de la contre-offensive allemande, en décembre 1944, ils m’ont proposé de rempiler dans des tâches d’approvisionnement. »

Après la guerre, il fut proposé à Herman Nowak de vivre aux Etats-Unis, mais il refusa. « Mon petit frère était encore en vie. Je suis resté en Belgique. » 

A lire : Herman Nowak, Cyrille Berger, enfant caché, Un enfant juif et des Justes parmi les Nations, La Longue Vue 1998.

Toujours plus loin

Il y a 75 ans, la grande rafle de Bruxelles

C’est l’histoire d’une longue fuite, d’une longue peur. Pourtant, tout avait commencé comme dans un conte de fées, sur les bords enchanteurs du Danube, dans une famille heureuse habitant une villa proche du fleuve. Vienne, au début du XXe siècle, avait surpris le monde par son audace intellectuelle et culturelle. Elle surprendra encore plus par sa régression vers le totalitarisme au printemps 1938, acclamant Hitler et le national-socialisme, partageant sa folie meurtrière, antidémocratique, antisémite, raciste. Poussant in fine les Schneid, comme tant d’autres familles juives, à choisir l’exil. Un chemin de peur et de misère qui les conduira à Bruxelles, dans les quartiers des Marolles et du Midi. Rue Notre-Seigneur, avenue du Midi, rue du Temple…

Inge n’a pas 10 ans quand elle arrive en Belgique. Agée aujourd’hui de 87 ans, elle se souvient : « Je ne parlais pas un mot de français. Mes parents non plus. Mon père était juif ; ma mère, d’origine chrétienne, était cataloguée “sans confession”. Peu de temps avant notre départ d'Autriche, mon père avait été renvoyé de son travail parce qu’il était juif et ma mère avait été forcée de signer un papier de divorce pour échapper à des représailles. On croyait trouver la paix dans ce pays neutre, mais les Allemands sont arrivés en mai 1940. On a essayé de fuir en France mais, après quelques jours sur les routes, nous avons été forcés de rebrousser chemin. Pendant notre absence, malgré notre loyer d’avance, notre propriétaire avait vendu tous nos meubles ! »

Durant la guerre, la misère est grande, la peur est omniprésente. On décide que « le silence est d’or » : ne pas se faire remarquer. Inge échappe de peu à la déportation. Le 3 septembre 1942 ou dans les jours qui suivent (elle n’est plus certaine de la date précise), la Gestapo investit l’appartement de ses parents, rue du Temple : « La porte s’est ouverte d’un coup. Ils étaient montés à pas de loup. Un homme a dit “Daar zijn de joden !” Je m’entends encore crier comme je ne l’ai plusjamais fait ensuite. Toute l’angoisse accumulée depuis notre fuite d’Autriche sortait. Ce jour-là, ma tante Gisa et ma cousine Mushi qui n’avait que 9 ans étaient venues chez nous pour fêter un départ imminent en Suisse. Il y avait aussi une voisine, Mme Rubinstein. Elles ont toutes été arrêtées et elles ne sont jamais revenues. Mes parents et moi, nous avons échappé à la déportation. Ma mère a fait valoir ses papiers autrichiens attestant qu’elle n’était pas juive. Elle a plaidé notre cause en allemand. Un homme a dit à mon père : “Ton tour viendra”, et puis ils sont partis. »

Jusqu’aux derniers jours de l’Occupation, les nazis poursuivent leur traque des juifs. En juillet 1944, Inge est raflée alors qu’elle se rend dans un local de l’Association des juifs de Belgique, où l’on servait des repas aux plus démunis. « Dès que j’ai passé la porte, on m’a prise par le dos et on m’a fait dévaler un escalier. » Avec 50 autres personnes, elle se retrouve prisonnière, puis transférée avenue Louise, dans les locaux de la Gestapo. Une fois encore, sa mère, qui dispose de papiers en règle, la sauve in extremis, en négociant avec un officier. « Parmi les victimes de la rafle, il y avait une fille que je connaissais », témoigne Inge. « Elle m’a fait demander de sauver sa petite sœur. Ma mère a fait ce qu’elle a pu pour qu’elle vienne avec nous… Les nazis n’ont pas voulu. Cela m’a traumatisée. Je vois encore le visage de cette enfant, ses cheveux roux, son regard de détresse. Comme je vois celui de ma cousine Mushi qui avait eu la présence d’esprit de nous laisser sa petite bague lors de son arrestation, pressentant qu’elle ne reviendrait jamais, voulant nous aider dans notre combat pour survivre. »

Inge a perdu six personnes de sa famille pendant la guerre. « Le mot d’ordre de ma mère était : “Immer weiter ! Immer weiter !” Cela veut dire, avancer “toujours plus loin”. Quels que soient les obstacles, l’adversité. C’est ce même message que j’ai transmis à mes enfants. »

A lire : Inge Schneid, Exil aux Marolles, Couleur Livres, 2009.
 

Il y a 75 ans, la grande rafle de Bruxelles
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