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Vincent Callebaut, l'architecte qui invente demain

Vincent Callebaut, l'architecte qui invente demain

Désormais libre accès sur ce site, ce dossier publié dans Paris Match Belgique, le 19 octobre 2017.

Cliquer sur le lien pour ouvrir l'article en format PDF.

« Je veux être une force de proposition optimiste »

Cela commence comme dans une célèbre pub des années 1980. Où l’on voyait une petite tête blonde convoquée par un proviseur peu amène, lui reprochant de passer son temps à dessiner des couverts: « Guy Degrenne, ce n’est pas comme ça que vous réussirez dans la vie! » Nonobstant ce mauvais pronostic, ce Guy-là atteignit des sommets dans les arts de la table. Interne au collège Saint-Vincent de Soignies, le jeune Vincent Callebaut ne partageait guère le goût de ses compagnons, qui passaient leurs heures de loisirs à courir derrière un 
ballon. Au point qu’un éducateur estima, avec bonheur, qu’il était préférable de donner un espace à ce gamin pour qu’il se livre à  sa passion artistique.

Vingt-cinq ans plus tard, dans son bureau parisien à deux pas de la place de la Bastille, il raconte: « On m’a  laissé dessiner autant que je voulais. Ma chambre était tapissée  de mes œuvres. Des paysages, surtout. J’ai eu aussi ma période abstraite. Je voulais m’exprimer graphiquement. C’est encore ce que je fais aujourd’hui dans mon boulot d’architecte, de l’esquisse générale des bâtiments que j’imagine jusqu’à la dernière vis qui se trouvera sur la façade. Le cœur de mon métier est là, la recherche de l’esthétique, de la beauté, alliées à la fonctionnalité, aux prouesses que nous permettent aujourd’hui les nouvelles technologies pour construire des bâtiments et des villes totalement respectueux de l’environnement.»

Comment qualifier ce quarantenaire enthousiaste qui nous parle des villes du futur, de bâtiments végétalisés produisant jusqu’à 300 % de l’énergie qu’ils consomment, de terres agricoles partagées dans d’immenses fermes verticales édifiées au sein même des mégacités de demain, d’îles flottantes, nomades, où vivront des « mériens », de zones mixtes d’habitat et de travail dont les formes s’inspirent directement de plantes ou de  minéraux, par exemple des nénuphars ou des galets? Est-ce un rêveur? Tellement innovante, son architecture renvoie-t-elle à la science-fiction ?

« On m’a parfois classé dans la catégorie des utopistes », reconnaît-il. « Mais même si j’étais passionné par l’univers de Jules Verne pendant mon enfance, même si j’ai adoré les villes arborescentes du dessinateur belge Luc Schuiten, je suis bien un acteur du monde réel! C’est même là toute mon ambition, être un éco-architecte en prise directe avec les  problèmes de son temps: le dérèglement climatique, l’appel à (re)vivre ensemble avec une vraie mixité sociale, la densification croissante des espaces urbains. En 2050, nous serons 9,5 milliards 
de terriens et 70 % d’entre nous vivrons dans des villes. Il y aura aussi de très nombreux réfugiés climatiques… 250 millions de personnes forcées de chercher asile à cause de la montée des eaux, c’est beaucoup plus que le petit million de réfugiés de guerre actuel qui pose tant de problèmes aux responsables politiques européens. Ne pas anticiper ces enjeux cruciaux qui se présentent, ce serait cela, le manque de réalisme. Je suis d’une  génération qui a été conscientisée par des gens comme Al Gore, Yann Arthus-Bertrand, Nicolas Hulot et tellement d’autres militants pour la nature. Réfléchir à la manière dont on pourra vivre 
plus nombreux et harmonieusement dans les villes, tout en passant à l’ère post-carbone, post-nucléaire, post-pesticides et post-énergies fossiles, c’est une démarche qui m’apparaît évidente, de nature à éviter pas mal de cauchemars pour les générations futures! Mais il est vrai que le monde politique réfléchit parfois à trop court terme. Et il n’y a pas que lui… Lorsque l’architecture se limite à construire un maximum de mètres carrés, le plus 
rapidement possible, avec un souci principal de rentabilité immédiate, elle manque de souffle et de vision. Personnellement, je veux être une force de proposition optimiste. »

 

 

 

 

De fait, Vincent Callebaut et son équipe – une dizaine de personnes en perpétuelle veille technologique, qui travaillent en étroite relation avec des chercheurs universitaires dans le monde entier– multiplient les projets. Récemment, son cabinet a proposé aux autorités irakiennes de reconstruire Mossoul au moyen d’imprimantes 3D qui recycleraient les gravats de cette ville complètement anéantie par la guerre. A des investisseurs philippins, il propose d’édifier le Nautilus Eco-Resort sur l’île de Palawan, un complexe de « tours » rotatives qui offrirait des points de vue multiples sur les montagnes et la mer. « Le lieu est paradisiaque et nous voulons qu’il le reste grâce à un tourisme éco-responsable », nous explique l’architecte. « La forme des bâtiments est inspirée par des coquillages, ce qui crée un ensemble harmonieux, le sentiment de se trouver dans un cocon. Comme dans la nature, il n’y a aucun de ces angles droits que trop d’architectes formatés dessinent par facilité. Le complexe sera énergétiquement autonome grâce à l’apport des vagues, du vent et du soleil. Il ne produira aucun déchet, aucune émission polluante. C’est une idée maîtresse dans nos projets: élaborer des écosystèmes qui produisent ce qu’ils consomment et transforment tous les déchets en ressources réutilisables. Dans cet esprit d’économie circulaire, nous prévoyons de le construire avec des matériaux biosourcés entièrement recyclables, notamment du bois éco-responsable et du bio ciment, l’acier et le béton classiques étant de moins en moins nécessaires.»                                                                                                                                                                        L’actualité récente des ouragans dévastateurs dans les Antilles remet en lumière l’existence d’un autre projet imaginé par ce visionnaire en 2010. « A la suite du séisme qui ravagea Haïti, nous avons conçu Coral Reef. L’idée est de répondre très rapidement à un besoin de logements pour les sinistrés, avec un système de 1000 maisons passives imbriquées les unes dans les autres. C’est une sorte de mécano s’inspirant directement de la constitution d’un récif corallien. Il s’agit d’assembler des habitations préfabriquées et prééquipées de sanitaires et d’une cuisine équipée. Grâce aux énergies marine et solaire, ces logements ne nécessitent aucun raccordement au réseau électrique.»

Et pour ouvrir les possibilités d’une vie future sur l’eau, Lylypad pourrait être la solution. « 70 % de la surface de la Terre est recouverte par des océans. Certains territoires qui ont accès à la mer sont à l’étroit, d’autres menacent d’être submergés par la montée des eaux. On peut travailler contre la nature, comme le font les Hollandais, en construisant des digues et des polders voués à l’obsolescence. Ou penser des projets qui épousent ce que nous proposent les éléments. C’est ainsi qu’est née notre idée de ville flottante. Complètement autonome, disposant de ses propres ressources agricoles, elle permettrait d’accueillir 10000 habitants. »

A moins que les générations futures ne décident de quitter les gratte-ciel actuels pour des «gratte-mer» imprimés en 3D en recyclant ce que contient le « septième continent », soit ces milliards de fragments de plastique qui flottent à la surface de nos océans. Un projet de Vincent Callebaut qui vient de recevoir le prix de l’Imagination décerné par la Fondation Philippe Rotthier.

Un autre enjeu de l’avenir sera de nourrir des villes surpeuplées, tout en limitant les dépenses d’énergie en termes de transport. « Il faut rapatrier l’agriculture au sein des villes. Et le Dragonfly a été conçu dans ce but. C’est une tour agricole contenant des logements, des bureaux mais aussi beaucoup d’espaces cultivables, des champs, des vergers, des potagers. Encore une fois, le bâtiment est autonome grâce à la biométhanisation des déchets et au principe de solidarité énergétique entre les zones de logements et de travail. Ce genre de projet implique des modifications dans les modes de vie, le retour d’une certaine mixité sociale entre les gens voulant travailler de leurs mains à produire de la nature et ceux qui occupent des tâches de services et de bureau.»

Impossible d’évoquer ici tous les projets de ce génie créatif, car il y en a pas moins d’une cinquantaine! « Quand j’étais enfant, outre le dessin, j’avais une véritable passion pour les jardins », nous confie-t-il encore. « J’ai d’ailleurs pensé à devenir architecte-paysagiste. On m’a conseillé de commencer par l’architecture de bâtiments et, finalement, j’y retrouve mes jardins et les plantes, avec ces villes et immeubles végétalisés qui sortent de mon imagination. Aussi, je voulais beaucoup voyager. Et c’est justement à l’étranger, principalement dans les pays émergents, que mes plans rencontrent le plus d’écho. Enfin, grâce à mes professeurs de l’école d’architecture Victor Horta (aujourd’hui fusionnée avec La Cambre/ ULB), mon esprit s’est ouvert à 360°. J’ai eu l’ambition de briser des codes, de sortir d’une conception du métier d’architecte qui me semblait parfois un peu étroite, ce “facilisme” qui consiste à toujours créer des cubes. C’était un pari… Je ne suis pas un “fils de” dans une profession qui favorise trop souvent les dynasties familiales. Il a fallu convaincre, être persévérant. Avec le temps, j’ai le sentiment d’y arriver de plus en plus.»

C’est le moins que l’on puisse écrire, alors que cet homme audacieux a été choisi par Paris pour imaginer ce que pourrait être, ce que devrait être la Ville Lumière dans trente ans. Oser sortir des sentiers battus, tel est l’enseignement de cette belle histoire entrepreneuriale qui ne fait que commencer.

Visionnaire, cet architecte belge veut transformer les villes en écosystèmes, les quartiers en forêts, les terrasses citadines en terres agricoles, les tours en arbres. Il dessine ce que pourrait être notre futur urbain, des immeubles végétalisés composés de matériaux biosourcés, des constructions dépolluantes aux formes inédites et inspirées par l’observation de la nature, des bâtiments produisant plus d’énergie qu’ils n’en consomment, annonçant le temps de la solidarité énergétique dans des méga-cités toujours plus peuplées… Paris lui a confié la tâche d’imaginer ce que pourrait être sa métamorphose verte en 2050. A Taïwan, il finit de construire une étonnante tour « spiralée », une avaleuse de CO2 dont les terrasses porteront 23 000 plantes et arbustes. Ses plans ont déjà séduit au Luxembourg, en Inde, en Egypte et en Chine. Mais nul n’est prophète en son pays : Bruxelles, où il a fait ses études, ne l’a pas encore accueilli.

Vincent Callebaut, l'architecte qui invente demain
Vincent Callebaut, l'architecte qui invente demain
Vincent Callebaut, l'architecte qui invente demain

Bienvenue à Paris... En 2050

D’ici à 2050, la Ville Lumière ambitionne de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 75 %, tout en répondant à la question de plus en plus cruciale de l’accès au logement, alors que son nombre d’habitants ne cessera d’augmenter. « Vivre ensemble toujours plus nombreux, de manière harmonieuse, sans impact négatif sur l’environnement, ce n’est pas une utopie. L’objectif est tout à fait réalisable, il suffit de vouloir l’atteindre », avance Vincent Callebaut.

Estimant qu’« il n’y a pas de problème, il n’y a que des solutions », il explique : « On peut en finir avec la pollution, le dioxyde de carbone, la crise du logement et les transports saturés. On doit sortir de la logique énergivore des quartiers monofonctionnels, des banlieues-ghettos et des cités-dortoirs qui, tout en augmentant les besoins en termes de déplacements, restreignent la mixité sociale. Il est aussi possible de rapatrier l’agriculture au sein de la ville, sur un mode collaboratif et bio. J’ai notamment imaginé des fermes verticales pour restaurer la campagne aux portes de Paris, tout en cicatrisant la balafre du périphérique dont le trafic serait progressivement recouvert d’une forêt urbaine dédiée aux énergies renouvelables. Les technologies qui permettent d’envisager le futur avec sérénité sont à notre disposition. Il nous reste à en faire bon usage en rompant avec une vision urbanistique du passé, laquelle a été trop influencée par le “tout à l’automobile”, une trop grande dispersion de l’habitat et le recours déraisonnable aux énergies fossiles. » 

A la demande de la Mairie de Paris, l’architecte belge, entouré d’une équipe d’experts, a planché pendant des mois sur ce que pourrait être la capitale française dans trente ans. Des images étonnantes donnent un aperçu de sa vision révolutionnaire. Une « smart city » connectée mais surtout revégétalisée et même, écrirait-on, « réhumanisée », car suscitant plus de rencontres et d’échanges entre ses 
habitants. Une ville nouvelle qui ne renoncerait pas pour autant à son patrimoine. « Il s’agit de garder le meilleur de chaque époque, d’améliorer ce qui existe, de mettre à niveau », dit Callebaut. « Ainsi, les immeubles haussmanniens sont de véritables passoires thermiques. On les isole et on les végétalise, ce qui transforme ces îlots de chaleur urbains, facteurs de pollution, en bâtiments dépolluants, capteurs naturels de CO2. On accroît leur offre de logement et de bureaux en les coiffant de nouvelles structures productrices d’énergie renouvelable. On crée par ailleurs des tours à énergie positive, des immeubles “zéro déchet” qui produisent bien plus d’énergie qu’ils n’en consomment. Il s’agit de densifier la ville en hauteur, ce qui permet à plus de personnes d’y vivre, plutôt que de poursuivre une extension horizontale sur le mode de la pâte à crêpe. Paris ne doit pas être une ville-musée seulement accessible aux très riches et aux touristes, mais un endroit vivant, partagé, dépollué, économiquement et socialement durable. » 

La « cité fertile » imaginée par l’éco-architecte implique de très nombreux projets qu’il détaille dans un livre fort documenté et illustré. On ne saurait tous les évoquer ici, mais celui relatif à la tour Montparnasse est assez exemplatif de sa philosophie générale. Selon lui, cet édifice mal aimé pourrait être revalorisé en devenant une « photosynthesis tower », étageant des vergers municipaux qui s’enrouleraient en spirale autour de la structure existante.

« Je voudrais en faire un véritable “Central Park” nourricier à la verticale, ouvert au public », nous dit-il. « Les vergers suspendus seraient revêtus d’une robe de bioréacteurs d’algues vertes, de manière à créer un écosystème autosuffisant, carboneutre et exempt de combustibles fossiles. Les pas des marcheurs qui fréquenteraient ces nouveaux espaces pourraient être valorisés par un système de dalles au sol piézo-électriques qui convertiraient en énergie la pression exercée par les corps en mouvement. Le bâtiment conserverait son activité tertiaire, avec des ascenseurs publics à récupération d’énergie. On lui grefferait deux autres “photosynthesis towers” plus petites, exclusivement consacrées à l’habitation, toujours dans le but de résoudre la crise du logement mais aussi de ne pas gaspiller l’énergie calorifique produite par les bureaux le jour, en la transférant en début de soirée dans les logements via une ventilation double flux. C’est le principe de la solidarité énergétique qui s’inscrit très bien dans une vision circulaire : tout ce qui est produit et consommé est recyclé et les déchets deviennent des ressources qui sont valorisées, notamment via la biométhanisation. La ville devient un véritable écosystème. On rapproche les lieux, ceux de la vie, ceux du travail, ceux des commerces et ceux de la production alimentaire – laquelle vise l’autosuffisance –, ce qui rapproche les gens. Dans ce modèle, le nec plus ultra n’est plus le pavillon individuel très énergivore en banlieue, mais la possibilité d’avoir tous accès aux opportunités offertes par une vie en ville plus communautaire, plus collaborative et solidaire. L’opportunité de s’épanouir dans une ville verte, une ville qui respire, limitant les nécessités de long déplacement, offrant un  mode de vie transgénérationnel et multiculturel. »

 

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Michel Bouffioux


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