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De l'homophobie au meurtre (18/12/2014)

Un entretien publié dans Paris Match (Belgique) le 18 décembre 2014

 

Hassan Jarfi 1ère double

 

Hassan Jarfi raconte son fils Ihsane tué parce qu'il était homosexuel. Il témoigne de sa douleur et de son combat contre l'intolérance. Le 23 décembre 2014, les auteurs de cet assassinat ont été condamnés par la cour d'assises de Liège, pour trois d'entre eux à la perpétuité, le quatrième à 30 années d'emprisonnement. 

Pour lire l'article en format PDF, cliquer sur ce lien PMB693 Jarfi (2)PMB693 Jarfi (2)     

Depuis plusieurs semaines, les jurés de la cour d’assises de Liège ont entamé le procès de la bêtise, de la haine, de la barbarie. Celui de quatre voyous alcoolisés et désœuvrés qui, en avril 2012, s’en prirent lâchement à Ihsane Jarfi, 32 ans, au seul motif qu’il était homosexuel. Séquestré dans un véhicule, puis battu à mort, le corps détruit et méconnaissable du jeune homme fut abandonné dans un coin perdu des bois de Seny, près de Tinlot. L’horrible agonie de la victime, par une nuit froide, dura plusieurs heures. Alors que le verdict devrait tomber dans quelques jours, Hassan Jarfi sort pour la première fois de la réserve qu’il s’était imposée depuis le début du procès. Le père d’Ihsane raconte son fils. Il met des mots sur sa douleur et son dégoût. Mais il témoigne aussi du combat qui l’anime désormais, de cette guerre qu’il a déclarée à l’homophobie.

Né en 1953, de père berbère et de mère arabe, Hassan Jarfi a vécu une partie de sa vie à Casablanca, non loin d’un cimetière juif, de la cathédrale du Sacré-Cœur et de la mosquée. Ouvert au monde et aux idées, il a lu avec passion les grands auteurs de la littérature arabe et française. Lors de ses études en communication à l’Université de Liège, son cœur a rencontré celui de Nancy et ce mariage «mixte», comme on disait alors, a connu le bonheur de plusieurs naissances. Professeur de religion dans un athénée liégeois, Hassan a aussi transmis, des années durant, son goût de la culture et du dialogue à des centaines d’élèves. Aussi, cet homme en réflexion, capable d’introspection, ne remit jamais en question l’homosexualité – sue mais non déclarée, évidente mais non dite – de son fils aîné.

Il s’appelait Ihsane. Il avait 32 ans quand, par une nuit de malheur, en avril 2012, sa route croisa celle de quatre imbéciles malfaisants, devant un bar gay de la Cité ardente ; quatre lâches qui l’ont battu à mort. Ils sont actuellement jugés par la cour d’assises de Liège, dont le verdict est imminent. Au sein d’une famille unie, Ihsane et Hassan s’aimaient infiniment mais ils n’ont pu se le dire autant qu’ils l’auraient voulu. «Je sais aujourd’hui tout le bien que mon fils disait de moi à ses nombreuses amies et amis. Je n’imaginais pas l’ampleur de l’estime qu’il me portait. Et lui, il n’a pas su assez à quel point je l’aimais», nous dit Hassan à l’occasion de ce grand entretien réalisé dans la maison familiale des Jarfi, à Fexhe-le-Haut-Clocher.

Paris Match. Votre parcours donne de vous l’image d’un homme de tolérance. Mais la vie semble parfois si ingrate avec ceux qui tendent des mains amicales vers le monde. En avril 2012, l’assassinat de votre fils aîné, cette collision frontale avec l’intolérance imbécile, ne vous a-t-elle pas semblé d’autant plus injuste ?

Hassan Jarfi. Plutôt que d’injustice, je parlerai d’un sentiment d’incompréhension au regard des actes que certains sont capables de poser dans notre société. C’est un sentiment que j’ai toujours eu. Il y a très longtemps que la violence faite aux minorités me laisse perplexe. Quand, tôt dans sa vie, j’ai deviné l’homosexualité d’Ihsane, j’ai commencé à avoir peur pour lui. J’en avais fait part à plusieurs amis. J’étais averti de ce qui peut arriver à des personnes qui ont une orientation sexuelle différente. Qu’elles soient gays, lesbiennes, elles sont encore trop souvent victimes de jeunes inconscients mais aussi d’adultes conscients. Oui, bien avant que des barbares tuent mon enfant, je me suis souvent tracassé. Quand je ne voyais pas Ihsane pendant deux ou trois jours, systématiquement, je me posais des questions. Souvent, je m’imaginais le pire. Finalement, le pire est arrivé. Un choc frontal, comme vous le dites. Avec des dégâts irréparables.

L’évocation de votre fils au travers seulement de son orientation sexuelle serait bien trop réductrice. La préface de votre livre (lire l’encadré) précise d’ailleurs fort justement que « ceux qui l’ont réduit à son homosexualité, ce sont ses assassins »… Qui était Ihsane ?

Permettez-moi de parler au présent pour vous dire qui est mon fils. Parfois, quand on perd quelqu’un, on a tendance à le diviniser mais là, ce n’est pas le cas. Je vous fais part d’une opinion objective qui se base sur des faits concrets. Ihsane est très affectueux. Il l’est avec ses grands-parents, avec sa maman dont il partage l’altruisme. Avec toute sa famille. Avec ses frères et sœurs, ses neveux et ses nièces. Avec moi aussi. C’est un garçon qui a grandi dans le respect des valeurs humaines. Il a été mon élève à l’athénée. J’ai encore une vidéo où on le voit faire un exposé dénonçant l’esclavage des enfants au Pakistan, ces mineurs d’âge qui doivent travailler dans des briqueteries pour payer les dettes de leurs parents. C’est le genre d’abominations contre lesquelles mon fils se lève, témoignant par là d’un profond sentiment de justice. Ihsane croit à la vie. Il respecte la dignité de tout un chacun. C’est aussi un garçon extrêmement serviable pour sa famille, pour ses proches et pour ses amis. Il lui est arrivé de nous couvrir de fleurs et de cadeaux. Il ne dit pas tout le temps à ses parents qu’il les aime, il le prouve par des gestes. Il lui est arrivé de nous aider dans le ménage, dans le jardinage, alors qu’il ne vivait plus ici, alors que nous n’avions rien demandé. Juste pour nous en faire l’offrande et la surprise. C’est un garçon fier et droit. Quand nous voulions l’aider à notre tour, il refusait car il ne voulait pas être assisté. C’est un grand travailleur, il a toujours voulu se débrouiller tout seul. Il œuvrait dans le domaine commercial. Il a travaillé pour plusieurs sociétés dans le prêt-à-porter. Il était devenu gérant d’un magasin d’une grande marque. Récemment, avec sa maman, j’ai rencontré son ancien patron et il m’a confirmé que c’était un excellent vendeur. Il réalisait un très gros chiffre d’affaires. Il savait toujours ce qu’il fallait dire à ses clients, comment répondre à leurs attentes. Ihsane est «un caméléon» il se met au niveau de la discussion, toujours dans un langage «vieille France» chatoyant, distingué. C’est un poète.

Hassan Jarfi raconte son fils Ihsane © Doc / Ronald Dersin

Un homme heureux, dynamique et très sociable, en somme ?

Parfaitement. Et disposant d’un incroyable réseau de relations. Il avait énormément de connaissances, beaucoup d’amis. Partout où je vais à Liège, je rencontre des gens qui l’ont connu, qui l’ont apprécié, qui me parlent de lui. Sa page Facebook a compté jusqu’à 28000 «likes». Je crois qu’il n’a jamais déçu ceux qui le fréquentaient pour des raisons amicales ou professionnelles. Il savait entretenir ses amitiés. Chaque jour, il passait le temps nécessaire pour prendre des nouvelles. Aujourd’hui, ses amis le pleurent comme nous tous. Mon fils est courageux, il est honnête et travailleur. Jamais je ne l’ai vu mentir. Ihsane est un garçon loyal. Respectueux de la religion musulmane et des traditions marocaines, mais également respectueux de tous les hommes quelles que soient leur convictions… (Sa voix se fait plus basse.) Je ne comprends pas ce qui lui est arrivé.

Et c’est d’ailleurs par un geste altruiste de votre fils que commence cette tragédie. Devant un bar à Liège, il vient en aide à une jeune fille qui était harcelée par les voyous, qui vont ensuite le tabasser jusqu’à le tuer…

Cette jeune femme explique qu’elle était sortie devant cet établissement pour fumer une cigarette et qu’Ihsane était là, attendant son frère Talal qui venait le chercher. Elle a été accostée méchamment par les quatre voyous. Ils voulaient la draguer et c’est mon fils qui l’a retirée de leurs griffes. Il lui a conseillé de rentrer dans la boîte de nuit où elle devait être en sécurité. Elle lui doit certainement la vie.

Pourquoi Ihsane monte-t-il ensuite dans cette voiture qui va le conduire vers la mort ?

Je ne crois pas un seul instant qu’il ait pu entrer volontairement dans la voiture de ses bourreaux! Pourquoi l’aurait-il fait alors qu’il avait mis en garde la jeune femme? Ihsane est bon et serviable, mais il n’est certainement pas naïf! Mon fils Talal pense qu’Ihsane aurait pu été mis en confiance. Que, peut-être, on lui aurait proposé de le reconduire chez lui… Moi, je reste persuadé qu’il a du être menacé. Mais comment savoir? Les auteurs ont une mémoire commune qui « zappe » les mêmes moments, les mêmes faits. Ils cachent une réalité qui est probablement pire que ce que nous savons.

Vous n’avez pas voulu assister à l’évocation des coups mortels portés ensuite à votre fils, lors du procès qui se tient à Liège en ce moment…

Je n’ai pas voulu non plus découvrir le détail de ces faits horribles dans le dossier judiciaire. A plusieurs reprises, dans des endroits différents, ils se sont acharnés sur mon fils avec une violence inouïe. Contrairement à qu’ils ont dit devant leurs juges, ils n’ont laissé aucune chance à Ihsane. Ils l’ont abandonné dans un bois perdu et inaccessible alors qu’il était inconscient, mourant. Ils l’ont abandonné dans le froid. Il a agonisé pendant plusieurs heures. Que voulez-vous que je sache de plus? Cela m’est totalement insupportable.

Etes-vous un homme en colère ?

Pas vraiment. Pas tout le temps. Parfois seulement. Cela vient comme un coup de fièvre. Le sentiment permanent, c’est plutôt la douleur. Une douleur très concrète, très profonde; c’est comme si, moi aussi, je recevais les coups infligés à mon fils. Inévitablement, je découvre des détails de ce qui lui est arrivé dans les médias et sur internet. Dans cette société, il est impossible de ne pas savoir. Alors, chaque fois, je souffre avec lui. Je l’imagine, recroquevillé, se protégeant des coups. C’est mon fils qui a subi cela, la chair de ma chair. Et quand les détails disparaissent, la douleur reste. Une image, un mot, une situation suffisent à la raviver. La douleur est une compagne qui ne disparaîtra jamais. Elle me détruira… Quand je vois un garçon qui me rappelle Ihsane, c’est foutu pour quelque temps.

Cette violence dont votre fils a fait l’objet est tellement hors normes qu’elle semble indéchiffrable ?

Si je vous parle de personnes qui ont été tuées pour ce qu’elles sont, vous pensez à qui? Aux juifs pendant la guerre ? C’est exactement la même image que j’ai : celle des chambres à gaz. Je pense à ces victimes en train de mourir. Je pense au regard haineux des nazis. Des mamans mouraient avec leurs enfants et eux ils étaient en train de se marrer, de rigoler. Ils prenaient leur plaisir en observant la souffrance de leurs victimes.

Les nazis s’en prenaient d’ailleurs aussi aux homosexuels…

Oui. Et dans ma tête revient sans cesse l’image de ces quatre tueurs qui sont en train de démolir mon fils en rigolant. Uniquement en raison de son orientation sexuelle. Pas parce qu’il leur avait fait quelque chose, uniquement parce qu’il est homosexuel. Le pire est qu’il a imploré le secours de l’un des quatre voyous, celui qui était censé être musulman, c’est-à-dire son frère dans la religion, en implorant Allah, en priant, en citant les versets du Coran. Et c’est ce «musulman» justement qui va le trahir et s’acharner sur lui encore plus fort alors qu’Ihsane se trouvait dans le coffre de la voiture… (Il s’arrête) Mon fils a senti qu’il était condamné, qu’il allait mourir. Il a pleuré, il a pensé à nous, à moi… Je souffre de ne pas avoir pu intervenir et le sauver.

Quand on constate de telles violences, on se dit qu’il y a peut-être une part sombre de la nature humaine qui reste inexplicable ?

Allons! Faut-il philosopher ? On est responsable de ses actes. Quand on mange, c’est qu’on a faim. Quand on va dormir, c’est qu’on est fatigué. Mais quand on tue, c’est pour quelle raison? Je crois simplement que c’est parce qu’on est mauvais. Il n’y a pas d’autre explication à aller chercher. Je ne peux pas dire plus. Pourquoi n’allons-nous pas tuer les autres, tandis que certains assassinent sans que cela ne leur fasse ni chaud ni froid, comme s’ils jouaient avec leur PlayStation? Pour les assassins, mon fils n’était qu’une partie de leur jeu violent. En meute, ils ont fait une descente sur la ville pour lever une proie et, une fois celle-ci embarquée, ils ont foncé vers le lieu prévu pour se faire plaisir en le torturant. Ces gens-là, quand ils ont fini une partie, ils en recommencent une autre.

Croyez-vous aux regrets qui ont été exprimés par les accusés devant la cour d’assises de Liège ?

Non. L’homophobie est hypocrite. Elle se cache derrière des masques. Elle sort la nuit pour tuer ses proies et remet son masque dans la journée qui suit. Ou devant des jurés.

Cette description de l’homophobie ressemble fort à celle du racisme ?

C’est une forme de racisme, oui. En tous cas, un même phénomène de discrimination. C’est la haine de l’autre, de celui qui semble différent. De peur sans doute qu’il soit supérieur. Alors ils rabaissent, infériorisent, humilient. En quelques mots, ils déshumanisent leurs victimes.

Dans votre livre, vous racontez une importante conversation avec votre fils durant laquelle il n’a pu vous dire son homosexualité. Pourtant, il savait que vous saviez. Si cette conversation était à refaire ?

Sans doute se passerait-elle de la même manière. Il ne m’a jamais affirmé: « Je suis homosexuel.» Cela restait dans le non-dit. Il me respectait, je le respectais. Je crois que cette situation nous convenait. Ihsane avait très bien compris le système dans lequel il vivait. Il ne voulait pas créer d’incident dans la famille. Il assumait à 100 % son côté très efféminé mais il ne parlait pas de son orientation sexuelle. Il savait que nous sommes dans un monde schizophrène où l’on peut vivre son homosexualité à partir du moment où on ne la revendique pas.

Que diriez-vous à d’autres familles où ce type de non-dit s’est installé ?

Chacun a son histoire. La nôtre, je ne peux pas la transposer dans d’autres familles. Le plus important, c’est ce facteur commun à toutes les familles: quand les parents aiment leurs enfants, il n’y a pas de condition. Et j’ajouterais qu’il n’y a pas de repos. Même quand les enfants sont devenus adultes, on continue à s’inquiéter pour eux. En définitive, ce qui compte par-dessus tout, ce sont les sentiments, l’amour, la tendresse. Sans cela, que vaudrait la vie?

Certaines barrières ne devraient-elles tout de même pas tomber ? Ne devrait-il pas devenir simple et évident d’évoquer son orientation sexuelle en famille, en société, au travail ?

On devrait être bien plus loin que cela ! L’orientation sexuelle ne devrait même pas être l’objet de commentaires ou d’affirmations. Pourquoi l’homosexuel devrait-il avoir le devoir de se déclarer? Si vous avez les cheveux bruns, vous ne vous présentez pas en disant: « Bonjour, j’ai les cheveux bruns ». Si vous êtes Noir, vous ne commencez pas par dire : «Bonjour, je suis Noir ». Moi, quand je rencontre un ami, je ne vois pas la nécessité de lui préciser que je suis hétéro. C’est celui qui refuse à l’autre d’être lui-même qui a des problèmes. Ce sont les préjugés des personnes intolérantes qui sont source de conflit. Le fait d’être homosexuel devrait relever de la normalité, de quelque chose qui ne fait pas débat.

N’empêche que les préjugés sont toujours là. Dans notre société, il y a encore des sourires ironiques, des mots déplacés qui passent comme une lettre à la poste et qui nourrissent les discriminations… Finalement, cela débouche sur des actes comme ceux qui ont conduit à la mort de votre fils ?

L’homophobie est encore trop souvent banalisée, c’est une évidence! Cela commence, comme vous le dites, par des moqueries, par un sourire que vous partagez maladroitement et qui vous rend complice. On banalise ainsi le rejet de la différence et cela conduit les esprits les plus faibles ou les plus mauvais à des comportements horribles. Vraiment, il y a encore beaucoup de travail à faire pour sortir de ces préjugés. Cela doit commencer dans les familles, dès la toute petite enfance. Il faut semer les valeurs et ensuite cultiver la tolérance. Comme une plante très précieuse et très fragile que l’on devrait chaque jour arroser.

C’est un peu le travail que vous faites en allant parler dans des écoles secondaires ?

A ces jeunes, je leur parle de mon vécu, de mon malheur. Ni plus, ni moins. Je leur raconte le père desenfanté qui restera malheureux toute sa vie. Je leur dis l’amour que j’éprouve pour mes enfants qui sont là et pour celui qui a été humilié, torturé, tué. Le plus souvent, mon auditoire est très réceptif, je sens de l’empathie. L’histoire que je leur raconte est en elle-même un plaidoyer pour plus de tolérance, de respect des autres et des différences, quelles qu’elles puissent être.

Y-a-t-il quelque chose à dire aux quatre types qui ont tué Ihsane ?

Non, je n’ai même pas voulu croiser le regard de ces gens lorsqu’avec ma famille, j’ai témoigné devant la cour d’assises.

Vous auriez pu aussi les toiser du regard pour que ces lâches baissent les yeux ?

C’est un luxe que je n’ai pas voulu leur offrir. Les regarder, cela aurait été une forme de reconnaissance. Dans le regard, il y a une forme d’échange que je ne veux pas instaurer.

C’est que, quelque part, vous leur déniez une part d’humanité ?

Je vous laisse juge. Songez à ce qu’ils ont fait à mon fils.

Un pardon sera-t-il un jour possible ?

Ce qu’ils ont détruit est irréparable. Une vie, c’est important, non?

Pensez-vous parfois à la vengeance ?

Ma vengeance ne sera pas de tuer les assassins de mon fils! Elle consistera à militer pour que leurs enfants ne leur ressemblent pas. Je sais que c’est cela qu’Ihsane aurait voulu. J’ai donc déclaré la guerre à l’homophobie. Je consacrerai désormais toutes mes forces à ce combat pour aider à faire changer les mentalités.

Vous êtes croyant. On ne peut nier le poids des religions sur des questions telles que l’orientation sexuelle ?

Il n’y a rien dans le Coran qui demande à ce que les homosexuels soient punis. Mais les religions sont devenues des tanières dans lesquelles qui veut se réfugie ! Des gens s’y cachent pour défendre des idées qui n’ont rien à voir avec l’amour, la solidarité, l’entraide entre les gens et donc qui sont étrangères au message divin. De plus, comment peut-on croire que Dieu rejetterait une partie de sa création? Quand la religion porte la haine, quelque chose ne tourne pas rond. Et puis, dans nos Etats démocratiques, ce n’est pas la religion qui détermine la manière de vivre ensemble. Il y a des lois, un code civil.

Y-a-t-il quelque chose que vous regrettez de ne pas avoir dit à Ihsane ?

Je regrette de ne l’avoir pris davantage dans mes bras. De ne pas l’avoir plus embrassé… J’ai envie de lui crier: « Je ne t’ai pas assez dit mon amour, Ihsane ! » Je regrette aussi de ne pas avoir entamé ce combat de son vivant, bien que je croie qu’il ne l’aurait pas souhaité, tellement il était discret sur son orientation sexuelle.

Réflexions d’un père dans le couloir du deuil

Dans le livre-témoignage qu’il a publié aux Editions Luc Pire, « Ihsane Jarfi, le couloir du deuil », Hassan Jarfi se penche sur cette tragédie avec des mots forts qui invitent à la réflexion et à la compassion.

« Je suis en colère. Ihsane ne me sera pas rendu. Alors je dois maîtriser cette colère et l’orienter positivement. (...) En apprenant la mort de mon fils, j’ai tellement souhaité mourir à sa place que je me suis revu dans une forme de rêverie, plongé dans un tunnel. Certainement, c’est une expérience de mort rapprochée que d’apprendre l’assassinat atroce et inacceptable de son fils. (...) Ihsane est mort, il ne ressent plus rien, mais ses assassins nous ont laissé suffisamment de détails pour nous faire souffrir au quotidien. Pour nous tuer chaque jour. Je n’arrive pas encore à ranger ses affaires, j’aime mettre ses bérets et ses écharpes, toucher ses cadeaux et, à chaque fois, l’idée de sa torture revient et nous torture à notre tour. »

« A la fin de la toilette funéraire, je demande à voir son visage. Mon bébé, ton visage était abîmé, cette image ne me quitte pas encore, je t’ai embrassé partout. Un cri incontrôlable monta du bas de mon ventre, exactement comme le cri qui s’est échappé de moi à la mort de mon père. J’ai senti que ce cri s’adressait au ciel, à l’univers (…)  Ma personnalité glisse vers celle de mon fils pour la récupérer, je souhaite respirer l’air qu’il a respiré, toucher les objets qu’il a côtoyés, sourire à tous ses amis, dormir sur son divan, et mettre les lunettes et la grande quantité de montres qu’il m’a offertes et me parfumer avec son “esprit”. »

« Je me vois souvent dans la voiture dont je déteste la marque, une marque de malheur dans l’histoire et dans le présent, le visage collé sur les genoux d’un de ces voyous, empêché de respirer et sentant les coups sur ma tête et mon dos, j’ai mal partout. Cette scène est quotidienne, elle se déclenche à n’importe quel moment. »

« Paradoxalement, j’aime quand on me parle d’Ihsane, de son caractère, cela me fait l’effet des visites que le prisonnier reçoit, pour le libérer virtuellement. Je revois donc ma vie défiler devant moi en guise de passage final vers la lumière apaisante, celle de ma mort ou celle du procès, l’avenir nous le dira. » « Ma vie s’est arrêtée depuis que celle de mon fils a été volée, ce fils qui a vécu certainement comme un étranger au milieu de son pays, un peu comme moi, il est né sous la même configuration astrale, celle du Verseau, poète, romantique, artiste, et fragile, un peu idéaliste et rêveur, comme moi, et nous avons tellement de points communs, ça commence par les prénoms. »

« La foi m’aide beaucoup dans ce drame, elle m’offre des interprétations irrationnelles certes, mais combien utiles pour le malade que je suis devenu. » « Ceux qui l’ont tué ne peuvent pas mériter mon pardon, car ce ne sont pas des humains. Ils seront capables de recommencer et c’est ce qu’il faut éviter. Ils méritent de rester enfermés dans une cage, seuls pour qu’ils se dévorent entre eux en attendant de réaliser l’absurdité de leur vie et qu’ils regrettent réellement, pas seulement en répétant des paroles apprises par cœur. »

« Mes nuits sont longues, mes insomnies interminables… Mon mi-temps libre me permet de rentrer vite à la maison, de mettre mon pyjama et de m’allonger, cela me fait beaucoup de bien psychiquement, mais pas physiquement car mon poids n’arrête pas d’augmenter. Peu importe, je ne veux plus séduire. »

« Je décide qu’il n’y a plus d’anniversaire dans ma vie, qui n’a plus de la vie que le souvenir d’un sourire aux dents belles et blanches, pures au regard de l’innocence et de la perfection de l’âme, nommée Ihsane. Il me semble que j’ai compris que tu souhaitais me voir comme auparavant, au cœur de la spiritualité et de la droiture." 

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