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Le site de Michel Bouffioux

Affaire Dutroux et consorts - Philippe Aouali : «On m’a fait passer pour un complice de Dutroux!» (03/03/2005)

Publié le 3 Mars 2005 par Michel Bouffioux in Ciné-Télé Revue

 

Entretien publié dans l'hebdomadaire belge Ciné-Télé Revue, le 3 mars 2005

  

Philippe Aouali : «On m’a fait passer pour un complice de Dutroux!»

 

 

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En septembre 1996, Philippe Aouali a passé 40 jours en prison parce qu’il était soupçonné d’être l’auteur de l’enlèvement de deux adolescentes à Bouillon… La suspicion ne reposait sur rien de concret et il s’est avéré que les deux jeunes filles étaient des fugueuses. Plus injuste encore : à la même époque, des gendarmes belges ont fait croire aux autorités judiciaires belges (Neufchâteau) et françaises (Charleville-Mézières) que cet hôtelier de Vresse-sur-Semois était un «client» de premier choix dans le cadre de l’affaire Dutroux : il avait été présenté, ni plus ni moins, comme un membre de la «bande à Dutroux» chargé d’éliminer le procureur Michel Bourlet et le juge Jean-Marc Connerotte! Un délire, avec un grand D. qui fut relayé complaisamment par certains médias. Et pour sa victime, un cauchemar avec un grand C qui a bousillé sa vie personnelle et professionnelle. Neuf ans plus tard, quelque part en France, nous avons retrouvé Philippe Aouali. Il parle pour la première fois, alors qu’une instruction a été ouverte par le parquet de Charleville qui pourrait prochainement débouché sur l’inculpation d’un policier belge; Ce dernier, à l’instar du juge Connerotte a d’ores et déjà été entendu par la justice française. Après une longue période de déprime causée par cette bavure policière hors du commun, Philippe Aouali  se montre très déterminé : «On m’a donné un premier rôle dans une histoire de fou. Je veux obtenir réparation du préjudice qui m’a été causé!». 

 

 

 

 

 

- Quelle était votre vie avant d’être mis en cause dans l’affaire Dutroux ?

- Avec ma compagne de l’époque, j’étais hôtelier dans les Ardennes. Je ne tiens pas à donner le nom de l’établissement car il y a déjà eu assez de mauvaise publicité comme cela. En bref, on peut dire que c’était une affaire qui marchait bien. J’avais une clientèle assez huppée, provenant essentiellement de Flandres. Notre chiffre d’affaire était florissant et j’étais un homme heureux. Peut-être que cette réussite à laquelle s’ajoutait mon tempérament un peu démonstratif – je roulais dans une belle décapotable de luxe- a quelque peu favorisé des rumeurs dans la petite ville où se trouve l’hôtel. Je ressentais déjà qu’il y avait des cancans à mon égard, bien avant que commencent mes ennuis avec la justice belge

 

- Quand et comment ces «ennuis» ont-ils commencés ?

- Vers 1993, en marge du conflit qui m’opposait à une certaine Christine H. Il s’agit d’une femme avec laquelle j’avais une brève relation amoureuse de laquelle est né un garçon. Elle niait ma paternité et je me battais pour avoir un droit de visite me permettant de développer une relation avec mon fils. Je ne nie pas que cela a tourné au vinaigre. Des mots, parfois très durs, ont été échangés avec Christine et ses parents. A partir de là, le père de cette femme a commencé à m’accuser gratuitement de toute sortes de forfaits (menaces, bris de clôture, incendie de son pigeonnier…) C’était du vent. Mais la machine policière s’est mise en marche. Il faut dire que le père de Christine avait de bonnes relations avec la gendarmerie locale. En plus il a des liens familiaux avec le  gendarme R. qui jouera un rôle très actif dans la suite de l’histoire. Moi, j’étais le français prétentieux de l’hôtel, l’étranger chez les Ardennais. J’ai commencé à être harcelé. On me convoquait pour des futilités et puis on me gardait pendant quelques heures. On contrôlait les gens qui venaient me voir à l’hôtel… Il n’y avait jamais rien à me reprocher. Sauf une chose peut-être, que je me reproche moi-même. A cette époque, j’ai bien fait une bêtise : celle d’aller de temps en temps boire un verre avec un cousin de mon ex-compagne, Christine H. Cet homme tenait une pizzeria et, plus tard, il s’est avéré qu’il était actif dans le domaine du trafic de véhicules. Que je sache, cela ne faisait pas de moi un criminel mais peut-être que certains enquêteurs ont brodé là-dessus.

 

- En août 1996, l’affaire Dutroux éclate et, quelques semaines plus tard, deux adolescentes de Bouillon disparaissent…

- Et c’est là que commencent les vrais ennuis! Ce soi-disant enlèvement avait eu lieu un samedi. Le jour même, une camionnette de gendarmerie est venue se garer sur le parking de l’hôtel. Je n’y ai pas prêté plus attention que cela. Je me disais que c’était dans le cadre du harcèlement habituel. En fait, le gendarme R. avait immédiatement fait de moi le suspect dans cette affaire. Je précise tout de suite qu’il s’est ensuite avéré qu’il s’agissait de fugues et que, selon la mère de Christine H., cette dernière connaissait les deux fugueuses… Bref, quelques jours après l’éclatement de la pseudo affaire de Bouillon, alors que je n’étais pas là, une perquisition a eu lieu dans l’hôtel. J’ai appris que les gendarmes étaient descendus avec des mitraillettes, qu’ils avaient tout retourné et qu’ils avaient saisi la comptabilité. C’est le gendarme R. qui avait mené l’opération. Je me suis rendu à la gendarmerie de Vresse-sur-Semois pour demander des explications. Ils m’ont dit qu’il y avait un mandat d’arrêt contre moi et que je devais rester là. J’ai entendu que la «cellule Dutroux» téléphonait pour savoir si on m’avait capturé. On m’a passé le gendarme R. au téléphone lequel m’a dit : «On va s’occuper de ton cas. On arrive. Tu vas vois ce que tu vas voir». La cellule Dutroux, ce ton menaçant, tout le harcèlement qui avait déjà eu lieu dans les années précédentes… C’était vraiment trop! J’ai flippé. Je ne voulais pas que mon nom soit mêlé à celui d’un monstre comme Dutroux. J’ai prétexté que je voulais dire au revoir à ma sœur qui m’attendait dans la voiture. Le gendarme de Vresse était seul et en civil. Il m’a laissé faire. J’ai pris ma voiture et je me suis enfuit en France, du côté de Charleville, la ville dont je suis originaire. 

 

- Mais finalement, vous avez tout de même été arrêté. Dans quelles circonstances ?

- Quelques jours plus tard, je me trouvais à bord de ma voiture dans les environs de Mont (Ardennes françaises). Plusieurs gendarmes français, armés jusqu’aux dents, ont immobilisé mon véhicule, la balle engagée dans le chargeur. Le moindre mouvement inadéquat et c’était fini pour moi! Je n’ai pas été arrêté comme Mesrine, mais ce n’était pas loin ! Il faut dire que les gendarmes français avaient été briffés par des collègues belges, notamment le gendarme R. dont j’ai déjà parlé précédemment : on leur avait dit que j’étais un type hyper dangereux, que j’étais membre de la bande à Dutroux chargé d’exécuter un contrat sur la tête de Connerotte et de Bourlet! Le juge français La Chapelle, qui avait aussi été le destinataire de telles accusations à mon encontre, m’a ensuite envoyé en détention préventive. Cependant, au bout de quarante jours, il a compris qu’il avait été manipulé, que les éléments que la gendarmerie belge disait détenir contre moi étaient du pipeau. J’ai donc été libéré.

 

- Pendant que vous étiez en prison, compreniez-vous ce qui vous arrivait?  

- Non et d’autant moins que les deux interrogatoires qu’on a fait de moi étaient plutôt succincts. J’étais un prétendu membre de la bande à Dutroux mais on ne m’a jamais posé une question sur ce personnage. On ne m’a même pas demandé si je le connaissais.

 

- Sur quoi vous a-t-on alors interrogé ?

- Le première fois, le gendarme R. était présent. On m’a demandé si je n’avais une Ford fiesta rouge avec des bandes noires. Non, je n’en avais pas! Depuis des années, je roulais dans une voiture bordeaux décapotable. A l’occasion de cet interrogatoire, le gendarme R. est venu vers moi et il m’a dit à l’oreille : «Si c’était moi qui t’avait arrêté, je t’aurais mis une balle dans la tête.» Heureusement, un gendarme français qui était présent dans le local a remarqué que R. avait tendu la bouche vers mon oreille et il m’a demandé de lui répéter ce que son collègue belge m’avait dit… Je ne me suis pas fait prié. Lors du deuxième interrogatoire, on m’a demandé si je connaissais Georges Zicot. Réponse : Non. Fin de l’audition. Quelques jours plus tard, j’ai été libéré.

 

- Quelles ont été les conséquences de cette bavure policière ?

- J’ai pété les plombs. En plus de mon arrestation, des médias belges m’avaient aussi désigné comme un suspect dans les enlèvements de Bouillon et comme un membre de la bande à Dutroux. C’était insupportable. J’ai commencé à boire. A déconner. J’avais quelques 600.000 francs français lorsque j’avais quitté la Belgique. A un certain moment, cette somme que j’avais retirée à la banque avait d’ailleurs été présentée comme l’argent du contrat sur les magistrats belges! Saisie, elle m’a été restituée par la justice française et j’ai tout claqué. J’étais en pleine déprime. Dans cette période noire, j’ai d’ailleurs pensé à me venger. J’ai téléphoné à Neufchâteau, notamment aux juges Langlois et Gérard, pour les insulter et leur dire que j’allais m’en prendre à eux. C’était con, mais j’étais en pleine dérive. Cela a d’ailleurs conduit la justice belge à me condamner en 2002 pour menaces et en ajoutant au passage une prévention de port d’armes illégales et de détention d’explosifs sans la moindre preuve matérielle. Le temps a passé. Bien que je fusse toujours l’objet de tracasseries judiciaires liées au conflit avec mon ex-femme, ma vie s’est stabilisée. La colère a disparu. Aujourd’hui, je veux simplement obtenir réparation du mal qui m’a été occasionné. C’est dans cet esprit qu’en  2003, j’ai à mon tour déposé plainte en France contre X. Afin que l’on découvre les tenants et les aboutissants de cette bavure policière. Le parquet de Charleville a  alors requis l’ouverture d’une instruction pour «séquestration arbitraire» et «violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique» et, dans le cadre de cette procédure, le juge La Chapelle a confirmé de manière officielle qu’il s’est senti manipulé par la gendarmerie belge et plus particulièrement par le gendarme R.

 

- En mars 2004, lors du procès de Marc Dutroux et consorts, le juge Connerotte a évoqué votre affaire. Il a expliqué que la gendarmerie belge l’avait manipulé en lui faisant croire qu’il était l’objet d’un contrat dont vous auriez été l’un des exécuteurs. Dans la foulée, on lui a proposé à lui et au procureur Bourlet, une protection très rapprochée avec gilets pare-balles et voitures blindées. Ensuite, affirme le juge Connerotte, d’autres gendarmes lui ont expliqué que cette histoire avait été montée de toute pièce pour le «mettre sous cloche». Il n’aurait pas s’agit de le protéger, mais de le surveiller lui et Bourlet. Qu’en pensez-vous ?

- Pour moi, Connerrotte a été manipulé de la même manière que les gendarmes et magistrats français. Quant au mobile de tout cela, c’est à l’enquête actuelle de le démonter. Ce que je sais, c’est que M. Connerotte, entendu récemment en France a confirmé sa version des faits. Tout ce que je peux dire, c’est que cela me semble plausible car je crois avoir compris que la gendarmerie avait beaucoup de choses à cacher sur ce qu’elle avait mal fait, ou pas fait du tout, dans le dossier Dutroux avant les arrestations de 1996…

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