Dès le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, une offensive méthodiquement préparée a visé les centres vitaux de l’État fédéral américain : ses fonctionnaires, ses logiciels et ses bases de données. Thibault Prévost décrit ce « coup d’État numérique » destiné à soumettre l’administration au pouvoir présidentiel et à transférer une partie de la souveraineté américaine aux entreprises de la Silicon Valley.
« Technologie du coup d’État » : le titre de votre essai consacré aux « programmeurs de l’autoritarisme » aux États-Unis fait écho à « Technique du coup d’État », un ouvrage publié en 1931 par l’écrivain italien Curzio Malaparte. Qu’enseigne ce texte presque centenaire ?
Thibault Prévost. À partir de l’analyse de huit coups d’État modernes, Malaparte montre que le renversement d’un régime et la conquête du pouvoir par des révolutionnaires dépendent moins d’un moment politique, d’un soutien populaire massif ou du charisme d’un chef que d’une méthode planifiée de prise de contrôle des infrastructures. Le coup d’État moderne, explique-t-il, est un problème d’ordre technique. L’enjeu principal est de mettre la main sur la machinerie de l’État, ses centres vitaux. Et une poignée d’hommes entraînés peut y parvenir en s’emparant de cibles stratégiques préalablement identifiées.
Par exemple ?
Malaparte cite la révolution russe d’octobre 1917. Lors de la prise de Petrograd, souligne-t-il, Trotski n’a pas attaqué les lieux traditionnels du pouvoir, comme le palais d’Hiver, pour concentrer l’action des révolutionnaires sur les réseaux techniques de la ville : le gaz, l’électricité, les égouts, les tramways, les chemins de fer et les voies de communication. In fine, le régime a succombé parce que ses infrastructures essentielles étaient passées sous le contrôle des bolcheviques. Cette victoire tint donc moins à des hommes armés qu’à des ouvriers spécialisés, des mécaniciens, des électriciens, des radiotélégraphistes, des cheminots, des matelots, des techniciens et des ingénieurs qui disposaient de compétences ou occupaient des positions clés leur permettant de paralyser la machine étatique. À Petrograd, il n’y eut quasiment pas d’effusion de sang. La révolution s’opéra sans que les tramways cessent de circuler.
« Mettre la main sur ces flux de données et s’octroyer les privilèges nécessaires pour les administrer, c’est prendre le pouvoir »
En quoi ces constats de Malaparte éclairent-ils le temps présent ?
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