Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Le blog de Michel Bouffioux

Le blog de Michel Bouffioux

Les articles et vidéos du journaliste belge Michel Bouffioux


La vie dans une prison belge

Publié par Michel Bouffioux sur 19 Mai 2016, 07:35am

Catégories : #Paris Match Belgique

Désormais accessible en PDF sur ce site. "Derrière les murs de Jamioulx", une enquête publiée dans Paris Match, le 19 mai 2016.

Pour ouvrir le PDF, cliquez sur le trombone.

La prison, ce n’est pas le Club Med et cela s’entend fort bien. Mais dans un Etat de droit, il est tout à fait intolérable qu’elle soit ce que décrivent ces ex-détenus. Ils ont tous séjourné au sein l’établissement pénitentiaire de Jamioulx (Charleroi). Toutefois, cette enquête aurait pu se diriger vers une autre prison, car c’est bien un système qui est en cause, une politique de désinvestissement dans la justice menée par une succession de gouvernements belges. Glanés au gré de multiples rencontres, les propos de ceux qui ont vécu un « prison break » en bord de Sambre sont très inquiétants. Où il est question de trafics divers, de peur et d’humiliations, de règlements de compte et de passages à tabac entre détenus, de consommation de drogue dure en cellule, de promiscuité, d’oisiveté, de passe-droits, de corruption de fonctionnaires, de nourriture infecte, d’hygiène défaillante, de rats et de cafards…

La vie dans une prison belge

Alain témoigne : « Avant  la  prison, je ne consommais pas de drogues. Quand j’en suis sorti  de  Jamioulx,  j’étais  devenu héroïnomane. J’ai dû me  soigner,  prendre  de  la  méthadone.  Cela  a  été  difficile.»  Quand  vous  racontez  l’histoire de cet homme à des anciens détenus ou à des gardiens de Jamioulx, personne n’est surpris. « A force de voir la norme se déplacer au quotidien, vous ne vous rendez plus compte qu’elle n’est plus à la bonne place », résume un agent pénitentiaire. Il serait bien hypocrite de blâmer ce gardien qui fait ce qu’il peut dans un système qui dysfonctionne  de  manière  bien plus générale. La Belgique est en effet un pays où l’on trouve plus  facilement  de  la  drogue  dure dans les prisons que dans les rues. Un fait qui est appréhendé  par  les  autorités  fédérales comme une fatalité, voire une  sorte  d’appendice  inévitable  de  l’enfermement.  On  constate  une  illustration  inquiétante  de  cette  politique  de  l’autruche  sur  le  très  officiel  site www.justice.belgium.be, où l’autorité prend d’abord soin de se dédouaner en expliquant que le problème  a  souvent  commencé  en  dehors  de  ses  murs :  « Une  étude  montre  que deux  détenus  belges  sur  trois  ont  déjà  consommé  une  drogue  illégale.»  Mais  elle  reconnaît  que  « dans  les  prisons mêmes, c’est un détenu sur trois qui est concerné »  et  que  « parfois  ils  ne  commencent  à  s’essayer  à  la  drogue  qu’en  prison,  pour  se  détendre,  pour  oublier  les problèmes ou pour tuer le temps ».

Il est même admis officiellement que des drogues dures sont accessibles : « Après la prise de cannabis, la consommation d’héroïne et l’usage illégal de médicaments sont les plus fréquents.» Ce qui implique inévitablement des trafics, car il faut bien que la drogue arrive jusque dans les cellules, chose admise aussi sur ce site par cet euphémisme : « En effet,  la  prison n’est pas entièrement coupée du monde extérieur.» L’ambition affichée n’est pas de supprimer ce fléau, mais d’en limiter l’impact. Une politique criminelle qui conduit à une forme de laxisme. Lequel est illustré par les récits de Robert, Alain, Eric et Georges. Ces ex-détenus sont tous passés par Jamioulx. Ils ne se connaissent pas. Nous les avons rencontrés séparément.

Leurs prénoms sont fictifs. Une précaution seulement médiatique : leurs témoignages  vidéo-enregistrés  pourront,  le  cas échéant, être produits en justice. Ces hommes décrivent ce qu’il y a de concret derrière  la  communication  institutionnelle qui banalise. En écho à Alain, cité plus haut, Robert raconte: « A Jamioulx, la  drogue  traverse  toutes  les  cellules.  Même dans  la  mienne,  elle  est  passée.  Les interrupteurs étaient escamotables. L’argent aussi passait par là. » Georges renchérit : « L’héroïne, elle est partout. Il suffit de claquer des doigts pour l’avoir. A vrai dire, il y a toutes les drogues, mais ce que l’on peut avoir le plus facilement, c’est un joint ou de l’héroïne.» Eric étaye : « Des stups, on m’en a proposé à plusieurs reprises, du haschich, mais aussi de l’héroïne. Pendant un temps, j’ai partagé ma cellule avec un héroïnomane qui consommait sa drogue devant moi. Cela se voit quand quelqu’un est sous l’influence de cette drogue, mais personne ne dit rien.»  Georges ajoute : « Tout le monde sait ce qui se passe! Il n’y a pas de prises de tête à Jamioulx. Cela passe de cellule en cellule. C’est visible. Tout le monde sait qu’il y a du business et partout. On va rarement au cachot pour des faits de drogue.»

A propos des raisons de cette tolérance, Georges a sa petite idée : « Il vaut mieux qu’un détenu soit drogué par un moyen ou un autre. Il est plus calme. » Alain complète le tableau : « Il y a aussi les médicaments,  on  vous  en  donne  autant  que  vous le voulez. Du Séroquel. De tout. Ça casse. On devient une loque. » Georges confirme : « Les Diazépam, ils les donnent par kilos. Il suffit de dire: “Je ne suis pas bien.”»

Comment  entre  la  drogue  dure?  « Par la visite! » affirme Robert. «Pourtant, quand on s’y rend, c’est habillé d’un vêtement  sans  poches.  Et  quand  on  en  sort, on est fouillé. Mais cela rentre quand même. » Eric ne dit pas autre chose: « On doit  se  changer  dans  un  vestiaire.  Sur  un  cintre  se  trouve  le  pantalon  nominatif.  Sans  poches. Mais  comme  pour  beaucoup de choses à Jamioulx, la suite se passe à la tête du client. La drogue,  elle se  cache  dans  le  slip et dans les chaussettes. On ne  fouille  pas  tout  le  monde  de  la  même  manière.»  Alain appuie le  propos :  « Après la visite,  on  est  fouillé,  mais  pas  tout le temps. Si on est bien vu, on passe ce qu’on veut ! Moi, je cachais facilement de l’argent dans ma bouche. D’autres utilisent leurs parties intimes pour dissimuler ce qui doit l’être... »

La drogue n’est qu’une manifestation d’un syndrome plus général. Agé d’une soixantaine d’années, Robert a découvert récemment  l’univers  carcéral.  Il  en  est  sorti avec une conviction forte : « Pourvu que vous ayez de l’argent, tout est possible ! »  Georges  a  des  mots  presque  identiques :  « On  peut  tout  faire avec l’argent.» Et Alain aussi : « Avec l’argent, tu fais ce que tu veux.» « En termes de confort, beaucoup de choses sont liées à l’argent. Que ce soit pour acheter ce qui est vendu via la prison ou ce qui circule dans le marché parallèle », explicite Eric.

Alain ajoute : « Si vous voulez un écran plat, c’est possible. » Et Robert dit : « Si vous voulez manger du filet pur avec des petits légumes, c’est possible. » « En fait, on retrouve les inégalités sociales derrière les murs », complète Eric. « Pour celui quin’a que le revenu d’indigent (40 euros par mois), ce n’est pas évident du tout. Tout partira dans l’achat de son droit de regarder la télé, de son dentifrice, de son gel douche et de son papier WC. »

« En plus, il y a un trafic là-dedans ! Les  gardes  ne  peuvent  pas  l’ignorer», continue Robert. Il détaille : « Il y avait un petit trou, tout au-dessus dans la cellule. Les détenus avaient démonté les grilles pour faire passer le “yoyo”, soit une chaussette qui transporte toutes les marchandises : tabac, cannabis, d’autres drogues. Tout cela se passe au vu et au su de tout le monde. » Alain étaye : « Avec des bouts de draps de lit, des essuies, le “yoyo” passe (aussi) de fenêtre en fenêtre. Il y a des caméras dans la cour. Les matons peuvent voir ce qui se passe. De temps en temps, cela leur prend d’attraper un “yoyo”, mais pas souvent ». (1) Eric confirme : « Il y a des caméras dans le préau. Pour ne pas voir le “yoyo”, faudrait être aveugle, mais personne n’en a rien à faire. »

Robert  reprend :  « Vraiment, tout est possible! Il suffit de payer. Les GSM sont officiellement interdits, mais la première chose qu’un détenu vous demandera  quand  vous  arrivez  à  Jamioulx,  c’est : “Tu veux un téléphone? C’est 150 euros”… » Pour Eric, une telle proposition est venue après quelques jours : « Je pouvais choisir un portable basique ou quelque chose de plus sophistiqué avec la 4G, c’est étonnant. On doit passer par un détecteur de métaux après la visite, c’est donc techniquement impossible que les GSM rentrent par là. » De la corruption ? Georges affirme que « les GSM, cela ne peut passer que par un gardien. On sait à qui il faut demander. »

Robert ajoute : « C’est un monde hors-la-loi. Par exemple, je  voulais  un  rasoir  électrique.  J’ai  fait la demande via la filière normale, mais elle n’est jamais arrivée à la direction : il fallait l’acheter par une autre voie. Il y a des détenus qui gagnent bien leur vie, ils sortent plus riches que quand ils sont rentrés. » Un constat que partage Alain, lequel ajoute : « Quand tu vois certaines cantines (NDLR : des listes de courses) arriver,  tu  te  demandes  comment  c’est  possible de mettre tout ça dans une cellule.  Je  ne  comprends  pas  comment  la  prison ne voit pas le business qu’il y a! »

La promiscuité est  largement  évoquée : « Ma première journée en prison, je l’ai passée avec un codétenu qui puait», dit Robert. « Le lendemain, on m’a accordé de transiter vers une autre section, où je me suis retrouvé avec un type ordonné et propre. Ce n’est pas un détail quand on doit vivre à deux dans un espace d’une dimension  de  9m²,  en  ce  compris  les meubles, le WC et un évier. Ce l’est d’autant moins dans un local où la fenêtre ne s’ouvre pas et où vous retrouvez avec un fumeur! La seule aération consistant en une petite grille perforée : 87 petits trous de 7 mm.» Eric confirme le propos : « En 8ème et 9ème section, les fenêtres ne s’ouvrent pas. En dessous de la fenêtre, il y a une grille avec une espèce de manche qui se tire. Voilà l’aération! Ce n’est pas suffisant. Il n’y a pas d’air qui passe. Quand on fume, il fait tout de suite tout bleu dans la  cellule.»

Cet inconfort est variable. Selon les moments, comme l’explique Alain : « Il y a trois ou quatre ans, la prison était surpeuplée. Il nous est arrivé de survivre à quatre, cinq ou six dans des cellules qui semblent déjà petites quand on s’y trouve à deux. De ce point de vue, je crois que cela va mieux pour ceux qui sont là aujourd’hui.»

Mais le confort varie aussi selon la section où l’on se trouve dans cette prison construite en carré, dont toutes les cellules ont  vue  sur  les  préaux  de  promenade. Selon Alain, mais cet aspect de son témoignage est contesté par des gardiens de Jamioulx (1), « Il y a des endroits moins bons  que  d’autres.  Du  temps  où  j’étais  là, on parlait du “Bronx” et de “Beverly Hills”. Le “Bronx”, c’est la 5ème, la 7ème, la 8ème et la 9 ème section. C’est là que tu es mis quand tu es en préventive ou dans les premiers jours de ta peine. On y trouve les pires détenus et c’est plus sale. Côté “Beverly Hills”, c’est un autre monde : on nettoie tous les jours, les gars qui sont là ont du fric.  Les  cellules  sont  ouvertes  et  bien  aménagées. »

Qui  ne  se  ressemble  pas  ne  s’assemble pas... sauf dans cet univers très particulier. Robert: « En cellule, je me suis d’abord retrouvé avec un pédophile. Moi, j’étais là pour une affaire financière. Si je puis l’exprimer ainsi,  je  ne  pensais  pas  qu’on mélangeait les genres... A partir du moment où l’on vous met en cellule avec un pédophile, il ne faut pas cinq minutes pour que toute la prison le sache. Et là, vous êtes déjà en danger. »

Alain confirme : « Je suis rentré là pour des faits de roulage. Des défauts d’assurance t de permis. Je n’ai jamais tué quelqu’un. Je me suis retrouvé en cellule avec des meurtriers. Il y en a un qui s’est poignardé devant moi. Je n’avais jamais vu cela. J’étais terrifié. C’est à partir de là que je suis entré en dépression… Une autre fois, on m’a mis avec un gars qui avait attaché une personne à un arbre, l’avait torturée et mutilée… Je suis aussi tombé sur un schizo. Des gars comme cela, on ne sait jamais comment ils vont réagir. Il faut toujours être sur ses gardes. J’ai passé des nuits au cachot pour éviter de me retrouver avec certains détenus. Il ne faudrait pas mélanger tout le monde ! » Un avis que ne partage pas Georges : « Si on regroupait les plus violents, ce serait encore plus dangereux. »

Abordant cette question de la violence, Robert affirme qu’« il faut se balader partout avec le jugement disant que vous n’êtes pas condamné pour des faits de pédophilie. Sans cela, vous vous faites massacrer. » Il raconte aussi ces faits effrayants : « Depuis ma cellule, j’ai vu un type se faire tabasser à coups de pieds dans le préau. Comme moi, il était plus âgé que la moyenne et, sans doute, il n’avait pas le bon papier. On lui a brûlé sa barbe, on l’a déshabillé. Un type voulait lui couper une veine pour le tuer (il montre l’artère fémorale). Le type, il avait sa mâchoire à gauche et son nez à droite. Ses dents ont été tapées à l’égout. Il y avait une mare de sang. Aucun garde n’est intervenu avant que tous les détenus soient rentrés de cette “promenade” Le corps était déjà par terre depuis un quart d’heure quand il a été récupéré. Pas mort, mais… Après cela, je me suis dit : “Si je sors, je meurs.” J’en avais vu assez pour ne jamais avoir envie de mettre les pieds dans le préau ! ».

Eric confirme que « le préau, ce n’est pas conseillé pour tout le monde » et qu’il vaut mieux s’y rendre avec le « bon papier » expliquant les raisons de sa présence en cette prison. Alain aussi : « Il vaut mieux disposer de papiers pour dire que tu es rentré pour des faits des drogue, de roulage ou autre. Si on te considère comme un pédophile, tu es foutu. Un type s’est retrouvé tout nu dans le préau. Ils ont couru après. Tous les détenus se sont mis dessus et ils l’ont tabassé. Le temps que les gardiens arrivent, dix minutes s’étaient déjà écoulées… » Eric raconte une histoire similaire : « Ce jour-là, je travaillais à la bibliothèque. J’ai vu un détenu qui courait tout nu dans le deuxième préau. Plus tard, j’ai appris que cet homme était en préventive pour des faits de mœurs. Je ne sais pas comment on l’a forcé, mais cela a duré une heure, en plein hiver. Une heure, avant qu’il soit mis fin à ce drôle de manège par une chef de section. »

Comment expliquer la lenteur des interventions ? Robert estime qu’« un petit groupe de détenus tient tout : il n’y aucune force à l’intérieur qui ose intervenir. C’est une zone de non-droit. » Alain, qui a séjourné plus longtemps à Jamioulx, est plus nuancé : « Les agents ont peut-être peur. Et je peux le comprendre. Quand il y a cinquante détenus dehors et qu’ils ne sont que quatre… Il y a la peur de sortir, la peur des représailles parce qu’il y a des couteaux qui voyagent, parce qu’il y a des lames de cutter sur des brosses à dent… Un accident est vite arrivé. » Eric prend la défense des gardiens : « Ils sont en sous-effectif, c’est criant. Ils doivent attendre du renfort pour se lancer. S’ils étaient plus nombreux, le délai d’intervention serait plus court. » Georges dit qu’il n’aimerait pas se trouver à leur place : « Ils devraient disposer d’un groupe d’intervention spécial pour ce genre de situations. » Mais Robert en rajoute : « Un type qui était dans la cellule juste à côté de la mienne a aussi passé un mauvais quart d’heure. Encore une histoire de détenus ! Dans les films américains, vous voyez un meneur de la mafia avec des gens derrière lui. Disons, ses exécuteurs de basses oeuvres.

A Jamioulx, c’est identique… » Et Alain confirme qu’« il y a des clans, des gens qui règlent de comptes ». Un exemple ? « Si tu retiens quelque chose qui passe d’une cellule à l’autre par le “yoyo”, tu es foutu. Ils t’attrapent dans les douches. J’en ai vu, des personnes qui sortaient en sang de cet endroit. » Eric évoque des « différences de traitement entre les détenus » : « Il y a des chouchous des gardiens. Je pense notamment à un baraqué qui peut crier tout le temps, taper dans sa porte, insulter, casser sa cellule. On ne lui dit rien.

Un membre de sa famille joue les récupérateurs de créances, fournit des choses et règles des comptes à la demande de X ou Y. » Georges confirme : « Il y a des détenus qui sont privilégiés. Le gardien ne va pas se frotter à ceux qui appartiennent à la grosse criminalité et qui ont encore des amis dehors. Le détenu qui n’a pas de visites et pas d’argent, certains surveillants vont plus l’ennuyer, moins le protéger.

En ce qui me concerne, les choses se sont mieux passées quand ils ont vu que j’étais défendu par un ténor du barreau de Charleroi. » Selon Alain, une violence institutionnelle s’exerce parfois de manière plus pernicieuse : « Je l’ai constaté. Il arrive que des matons désignent des détenus à la vindicte d’autres détenus. Cela se fait très simplement : “Tu sais, celui-là, il a fait ceci ou cela.” Il peut s’agir de régler un compte privé avec une personne emprisonnée pour des faits qui concernent la famille ou des amis d’un gardien. »

« Certains gardiens sont corrects, mais d’autres sont humiliants », s’indigne Robert. « En plus de la sanction pénale, doit-il y avoir l’avilissement ? J’ai entendu des insultes. Une gardienne disant à un détenu : “Dans ton cul !” Un de ses collègues lançant : « Il n’y a plus de papier ? Tu n’as qu’à faire comme les Arabes, avec une bouteille d’eau.” Cela dit, même entre les gardiens, ils se parlent comme des chiffonniers. Il y a une haine entre des gens qui travaillent dans des sections et des niveaux différents. Je ne mets pas tout le monde dans le même sac mais, parmi eux, il y a des sales types. Il y a des complicités douteuses pour certains, de la peur pour d’autres. Sans doute aussi de la résignation. » Des gardiens qui ne s’entendent pas entre eux ? Alain confirme : « Ils se taperaient bien dessus. Il y en a qui font trop la loi et d’autres qui sont trop cool. »

Georges tempère : « Il ne faut certainement pas généraliser. Il y a des gens bien qui méritent d’être connus parmi les gardiens. Des gens qui sont psychologues, qui vous parlent utilement quand se pose un problème. » Alain ne le nie pas, mais insiste sur le fait qu’il y a aussi « ceux qui te disent : “Si tu veux être bien vu, tu fais ceci ou cela. Et je fermerai les yeux sur le téléphone qui est caché là”… », avant de plaider les circonstances atténuantes : « Leur boulot est loin d’être évident. Ils doivent subir des insultes, des hurlements, voire des menaces. Moi, je comprends qu’ils en aient marre. »

D’autres thèmes reviennent souvent dans la bouche de ces ex-détenus. Robert évoque « une nourriture infecte, à base de boîtes réchauffées ». Il détaille : « A force de manger des haricots sauce tomate, on se croirait parfois dans un bon vieil épisode de “Lucky Luke” ! Depuis deux ans, il y a une nouvelle cuisine, mais elle n’est pas utilisée. Exemple de repas du soir : un oeuf cuit dur. Point final. Le pain est déjà sec quand on le reçoit. » « C’est vrai que ce n’est pas terrible. Le soir, cela peut être aussi une petite barquette de riz au lait avec du pain », explique Eric.

Et Alain ajoute : « Quand j’ai séjourné à Jamioulx, il y a quatre ans, j’ai travaillé dans les cuisines. Point de vue hygiène, c’était vraiment lamentable : il y avait des souris, des cafards. Y travaillaient des gens qui n’avaient jamais été cuistots. C’était vraiment n’importe quoi. » Cela dit, un repas n’est pas l’autre, car on sait cuisiner dans chaque cellule. « C’est un grand avantage de disposer d’argent pour acheter les bons produits à la cantine », confirme Georges.

Ils parlent aussi d’une oisiveté pesante. Robert dit : « Là où je me suis retrouvé, mis à part les sorties en préau et les douches, on restait en cellule. Dans le couloir où j’étais, la vie du détenu se résumait à 22 heures d’enfermement sur 24. Quasiment 24 heures pour moi, puisque j’évitais le préau. »

Eric confirme : « Dans les 8e et 9e sections, ces sections fermées où on est installé quand on arrive à Jamioulx, on reste enfermé quasiment 24 h sur 24. A part le préau et la douche, il n’y a rien à faire. Il y a quelques boulots rémunérés, mais ce n’est pas facile de les obtenir. Moi, j’ai fait des trucs bénévolement pour ne pas rester entre quatre murs. » Ils se plaignent aussi de l’hygiène. « Les douches, c’est très rapide. On vous donne le signal, vous courez, vous vous déshabillez, vous vous lavez. Faut aller vite. Et ce n’est pas quotidien. Plutôt un jour sur deux. Quand on veut bien. Il y a des coupures d’eau », raconte Robert.

Georges garde lui un souvenir horrifié de certaines petites bêtes envahissantes : « Cela grouille de cafards. Si vous abandonnez votre tasse de café, le temps de vous retourner pour prendre du sucre, il y a des chances de voir flotter quelque chose dedans. » Eric a été impressionné par de plus grosses bêtes : « La cour est infestée par les rats. Ils sont grands. Vous voyez les trous qu’ils laissent dans ce qui reste de pelouse. La nuit, ils sortent et ils vont dans les poubelles, car elles se trouvent là où les détenus se promènent. On pourrait les mettre dans la voie qui sépare les deux préaux, mais soit… »

Alain évoque le fait que « des restes de nourritures sont régulièrement jetés par les fenêtres de certaines cellules », ce qui est sans doute apprécié par les rats. Mais pas seulement : « Il y a aussi des corbeaux qui viennent pour se nourrir. Je n’en ai jamais vu autant. »

(1) Selon des gardiens de Jamioulx, que nous avons rencontrés, le « yoyo » subsiste mais ne passe pratiquement plus par les fenêtres. En outre, la différenciation « Bronx » et « Beverly Hills » n’est plus aussi pertinente qu’il y a quelques années, en raison de travaux de rénovation.

La vie dans une prison belge
La vie dans une prison belge
La vie dans une prison belge
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents