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Le blog de Michel Bouffioux

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Les articles et vidéos du journaliste belge Michel Bouffioux


L’énigmatique Herschel Grynszpan

Publié par Michel Bouffioux sur 31 Octobre 2018, 15:01pm

Catégories : #Paris Match Belgique, #Paris Match.be

Un dossier publié dans l'hebdomadaire Paris Match Belgique, le 31 octobre 2018 et sur le site Paris Match.be, le 7 novembre 2018.

Il y a 80 ans, les nazis prirent prétexte de l’attentat qu’il commit pour déclencher la « nuit de cristal »

John Zalane est passionné par l’histoire complexe de son arrière-cousin. Cette photo a été prise dans le quartier du Midi à Bruxelles, tout près de cette rue des Tanneurs où le jeune Grynszpan vécut quelque temps avant d’aller commettre un attentat dont le mobile intrigue toujours les historiens. (Photo : Ronald Dersin)

John Zalane est passionné par l’histoire complexe de son arrière-cousin. Cette photo a été prise dans le quartier du Midi à Bruxelles, tout près de cette rue des Tanneurs où le jeune Grynszpan vécut quelque temps avant d’aller commettre un attentat dont le mobile intrigue toujours les historiens. (Photo : Ronald Dersin)

Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, il y a tout juste quatre-vingts ans, l’Allemagne nazie se rendait coupable d’un immense pogrom contre les juifs qui vivaient sur le territoire du Troisième Reich. Durant cette « Nuit de cristal », deux cents synagogues furent détruites, 7 500 commerces et entreprises exploités par des juifs furent saccagés, une centaine de juifs furent assassinés et près de 30 000 arrêtés et déportés vers des camps de concentration. Une criminalité d’Etat, une criminalité raciste annonciatrice de la Shoah, que la dictature d’extrême droite présenta comme « une réaction spontanée de la population » à un attentat commis le 7 novembre 1938 à Paris, lequel coûta la vie à Ernst vom Rath, un secrétaire de l’ambassade allemande. Aujourd’hui encore, les motivations de l’auteur, un gosse alors âgé de 17 ans, interrogent les historiens. Il s’appelait Herschel Grynszpan et son chemin d’exil et de révolte passa par la Belgique.

L’énigmatique Herschel Grynszpan

Chaque fois qu’il se promène dans la rue des Tanneurs à Bruxelles, l’émotion de John Zalane est immense. C’est dans ce quartier proche de la gare du Midi que vécurent beaucoup de ses parents au cours du siècle passé. Une famille presque totalement décimée par la Shoah. Originaire des environs de Kiev, son grand-père arrive en Belgique en 1913. Cinq ans plus tard, après avoir travaillé pour Cockerill et pour les chemins de fer belges, cet ingénieur s’installe dans les Marolles. Le centre historique de la capitale belge abrite alors une importante communauté juive, constituée essentiellement de personnes venues d’Europe de l’Est. Itskhok Zaslavsky s’investit ensuite dans le secteur de la maroquinerie. Ses affaires prospèrent.

Aux alentours du 90-92 de la rue des Tanneurs, il achète plusieurs immeubles. Il fait venir des membres de sa famille et de celle de sa femme, originaire de Pologne. Quand les Allemands envahissent la Belgique, la famille rassemble quarante personnes. Après la guerre, après les rafles, après Auschwitz, ils ne sont plus que quatre, dont un jeune homme qui, dix ans après la guerre, sera le père de John. Parmi ces frères, ces neveux, ces cousins qui trouvèrent un temps refuge à Bruxelles, il y eut un jeune Polonais né en 1921, un « ado » comme on dirait aujourd’hui. Il s’appelait Herschel Feibel Grynszpan. Il vint de Hanovre au milieu des années 1930, dans ce temps où la dictature hitlérienne avait déjà commencé la persécution des juifs. Des crimes d’Etat, des crimes racistes qui étaient commis sous l’œil indifférent des démocraties européennes désireuses, avant toute considération humanitaire, d’éviter la guerre avec l’ogre nazi. Cette politique du « déshonneur » pour reprendre l’expression de Winston Churchill, conduisit aux désastreux accords de Munich (septembre 1938) et, bien sûr, ne sauva pas la paix.

« Herschel est arrivé à Bruxelles le 25 juillet 1936 »

Quatre-vingts ans plus tard, avec John, nous voici à hauteur du n°41 de la rue des Tanneurs à Bruxelles. Inséré dans le trottoir, un pavé de la mémoire témoigne du passage d’Herschel Grynszpan tout près de là, dans une maison qui portait le n°37. L’immeuble fut démoli après la guerre. Quelques mètres plus loin, un square honore son nom avec la mention « Juif et résistant, il tue à Paris en novembre 1938 un diplomate nazi, prétexte à la Kristallnacht. »

« Herschel est arrivé à Bruxelles le 25 juillet 1936 », nous raconte son arrière-cousin, qui se passionne pour son histoire. « D’abord, il a logé chez son oncle Wolf, boulevard du Midi. C’était un gamin qui avait beaucoup de caractère. Il était assez peu discipliné et trouvait ses hôtes trop vieux et trop calmes. Finalement, il a pu habiter au n°37 de la rue des Tanneurs. Cela lui convenait mieux, car chez les Zaslawsky vivaient également d’autres enfants. Durant son séjour en Belgique, Herschel a travaillé pour mon grand-père qui fabriquait des galoches, des pantoufles et des chaussures à hauteur du n°90 de la rue des Tanneurs. A cet endroit se trouvait une “impasse des Souliers”, qui a aujourd’hui disparu mais dont il subsiste une plaque de rue. Juste à côté, au n°92, se trouvait le commerce de gros en maroquinerie de mon grand-père. Mais Herschel s’est surtout fait remarquer par une aventure amoureuse avec Tatiana Igolinsky, qui habitait le n°35. Une histoire qui avait fait scandale, parce que cette jeune fille n’était autre qu’une cousine. »

Pour Grynszpan, « Bruxelles n’était qu’une étape. Son but était de rejoindre la Palestine. En avril 1937, ma grand-mère et sa soeur l’ont aidé à passer en France où il arriva sans papiers avec l’espoir, le moment venu, de se rendre à Marseille pour embarquer à bord d’un bateau vers la Terre promise. A Paris, il a séjourné chez son oncle Abraham, mais n’obtenant pas d’être régularisé, il fut bientôt sous le coup d’un ordre d’expulsion du territoire. C’était un jeune homme conscientisé. Il lisait la presse. Il entretenait une correspondance avec ses parents qui vivaient encore à Hanovre. Les persécutions qu’on l’on infligeait aux juifs le révoltaient. »

« Mon arrière-cousin est un héros »

Le 3 novembre 1938, Herschel Grynszpan reçoit une carte postale lui apprenant qu’au même titre que des milliers d’autres juifs d’origine polonaise installés en Allemagne, son père, sa mère, son frère et sa soeur ont été expulsés de leur domicile, que les nazis les ont envoyés vers un pays ne voulant pas d’eux et qu’ils se trouvent avec d’autres malheureux sans abri, bloqués dans un no man’s land, piégés dans le camp de Sbaszyn, entre deux pays antisémites. « Ce fut la goutte qui fit déborder le vase », reprend John. « Herschel était en colère. Il voulait poser un acte qui attirerait l’attention du monde sur les crimes dont les juifs étaient les victimes dans l’Allemagne nazie. Le 7 novembre 1938, il se rendit à l’ambassade d’Allemagne et tira cinq balles sur le secrétaire d’ambassade Ernst vom Rath. Deux jours plus tard, le diplomate mourut de ses blessures. Mon arrière-cousin est un héros. Il a été le premier juif qui commit un attentat contre un officiel nazi de nationalité allemande. A 23 heures, dans la nuit du 9 au 10 novembre, débuta la “Nuit de cristal”, présentée par la propagande hitlérienne comme une réponse à l’attentat commis à Paris. Comme si ce régime raciste avait eu besoin d’un prétexte pour commettre des crimes qu’il avait planifiés depuis longtemps ! »

Un autre auteur d’attentat célèbre dans la famille

Constat assez extraordinaire, John Zalane compte un autre auteur d’attentat célèbre parmi ses ancêtres : le militant révolutionnaire Sholem Schwarzbard qui, le 25 mai 1926, abattit de sang-froid à Paris le leader nationaliste ukrainien Symon Petlioura, un raciste notoire qui avait commandité d’innombrables pogroms contre les juifs. Ce cousin-là fut finalement acquitté par un jury populaire français, tandis que le combat livré par son comité de soutien déboucha sur la création à Paris de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme, l’actuelle Licra. Dans les années 1920, le frère de Sholem Schwarzbard, un certain Samuel, vécut quelque temps au n°92 de la rue des Tanneurs.

Quant à Herschel Grynszpan, il ne fut jamais jugé. Il est mort, pense-t-on sans certitude, dans un camp de concentration allemand, peu de temps avant la fin de guerre. A Bruxelles, au début de la rue des Tanneurs, une plaque de rue rappelle le passage d’un jeune homme qui voulut se révolter contre l’inacceptable. Mais dans cette rue, on trouve aussi une autre trace bien étonnante de son passage. Au n°90, là où Itskhok Zaslavsky avait sa fabrique de chaussures, là où Herschel travailla un temps, John nous montre les restes en lambeaux d’un papier journal collé sur une porte (voir ci-contre) : « A cet endroit, mon grand-père avait fait coller les pages de Naye Press, un journal communiste yiddish qu’il recevait par abonnement depuis Paris. Si on prend la peine de déchiffrer le texte, on se rend compte qu’il raconte le meurtre d’un attaché d’ambassade allemande à Paris, le 7 novembre 1938, par un certain Herschel Grynszpan.

John Zalane est passionné par l’histoire de son arrière-cousin. « Durant son séjour en Bruxelles, Herschel a travaillé pour mon grand-père qui fabriquait des chaussures à hauteur du n°90 de la rue des Tanneurs » C’est à cet endroit précis que cette photo a été prise. ( ©: Ronald Dersin)

John Zalane est passionné par l’histoire de son arrière-cousin. « Durant son séjour en Bruxelles, Herschel a travaillé pour mon grand-père qui fabriquait des chaussures à hauteur du n°90 de la rue des Tanneurs » C’est à cet endroit précis que cette photo a été prise. ( ©: Ronald Dersin)

Corinne Chaponnière : « L’hypothèse privée et l’hypothèse politique ne s’opposent pas »

La journaliste suisse Corinne Chaponnière a enquêté pendant plusieurs années sur « l’affaire Grynszpan ». Elle a consulté toutes les archives disponibles en France et en Allemagne, des rapports de police aux comptes-rendus de séances ministérielles. Une enquête remarquable qui a débouché sur un livre passionnant, mais aussi sur le constat que bien des zones d’ombre demeurent quatre-vingts ans plus tard.

L’énigmatique Herschel Grynszpan

En première lecture, « l’affaire Grynszpan » est limpide : un jeune exilé à peine sorti de l’enfance est choqué par les persécutions infligées aux juifs dans l’Allemagne nazie. Il vient d’apprendre que ses propres parents sont en péril. Il veut protester par un attentat. L’acte qu’il pose est un cri de révolte, un message lancé à l’adresse du monde pour que les consciences se réveillent. Après avoir acheté un revolver, il se rend à l’ambassade d’Allemagne et tire sur le premier fonctionnaire nazi qu’il rencontre…

Corinne Chaponnière. Oui, c’est la lecture la plus souvent admise par les très nombreux historiens, journalistes et passionnés qui se sont penchés sur ce dossier. Elle se base sur l’aveu initial de l’auteur dès le jour des faits. Il le dit tout de suite aux enquêteurs : « J’ai pensé à un acte de protestation. Je voulais entreprendre quelque chose qui attirerait l’attention du monde sur les méthodes allemandes. » On trouve aussi dans son veston une photo de lui, sous forme de carte postale comme cela se faisait souvent à l’époque, avec au verso une adresse à ses parents par laquelle il revendique l’acte, lui donnant donc clairement un caractère politique. Toutefois, cette version de « l’affaire Grynszpan » n’est pas totalement satisfaisante. La vérité est sans doute plus complexe. Au bout d’une investigation qui a duré plus de trois ans, j’ai acquis la conviction qu’Herschel Grynszpan n’a pas tiré par hasard sur le conseiller vom Rath, que c’est cet homme-là et pas un autre qu’il visait. Il y a donc une autre dimension dans ce dossier, un aspect privé.

Quels sont les arguments qui plaident en ce sens ?

Lorsqu’il est entré dans la cour de l’ambassade, ce 7 novembre 1938, Grynszpan a croisé l’ambassadeur en personne. Mais il l’a épargné. Cela contredit déjà les deux explications couramment avancées, que l’auteur de l’attentat voulait s’en prendre au premier officiel allemand qu’il rencontrerait, ou mieux, au représentant en titre du Reich. D’abord dissimulé par la propagande allemande, ce fait a finalement été établi par le témoignage de l’ambassadeur lui-même après la guerre Par ailleurs, dans sa toute première déclaration, Grynszpan explique qu’en arrivant rue de Lille (l’adresse de l’ambassade, NDLR), il demande à parler à un « attaché ». Il est très surprenant que ce jeune exilé de 17 ans ait utilisé ce terme, qui correspondait bel et bien au titre que portait jusque-là le fonctionnaire sur lequel il a tiré. Etait-ce parce qu’il l’avait déjà rencontré ? Le fait que l’auteur, armé d’un revolver et portant un nom à consonance juive, ait pu accéder si facilement au bureau de vom Rath – c’est-à-dire sans être soumis aux contrôles habituels – donne aussi à penser que Grynszpan s’était peut-être déjà rendu en ces lieux. Y était-il connu ? De nombreux indices et témoignages laissent à penser qu’Herschel Grynszpan et Ernst vom Rath étaient en relation avant l’attentat. Les parents d’Herschel l’ont eux-mêmes déclaré. Et le jeune homme avait fait savoir à sa famille qu’il œuvrait pour leur trouver une terre d’exil. Il parlait de l’Amérique. Vom Rath lui avait-il fait des promesses qu’il n’aurait pas tenues ? A Paris, Grynszpan fréquentait des établissements connus comme des lieux de rendez-vous homosexuels. Vom Rath les fréquentait sans doute également, son orientation sexuelle étant apparemment connue dans ce milieu. En situation de détresse, sans papiers, ne pouvant plus aller nulle part, prêt à tout pour se sauver et pour aider sa famille, il est tout à fait envisageable que le jeune Grynszpan ait espéré de l’aide du diplomate Ernst vom Rath, avec ou sans contrepartie. Jusqu’au jour où son attente se sera révélée vaine…

Dites-vous que cette affaire se réduirait à un simple règlement de compte privé ?

Non, parce que l’hypothèse privée et l’hypothèse politique ne s’opposent pas. Personnellement, je penche pour une combinaison des deux. En abattant vom Rath, Grynszpan se vengeait vraisemblablement d’une déception personnelle, mais cela ne lui suffisait pas. Il voulait sincèrement faire un coup d’éclat pour alerter le monde sur le sort des juifs en Allemagne. Ensuite, il se laissa volontairement arrêter pour pouvoir revendiquer ce versant « noble » de son acte. Il espérait d’ailleurs un procès, qui ne viendra jamais en raison de la Seconde Guerre mondiale. Lors d’un débat public, il aurait pu exposer ses motivations politiques.

Une stratégie de défense qui convenait à tout le monde ?

Oui, l’attentat politique était la thèse qui convenait à tout le monde. Elle était la plus honorable non seulement pour l’auteur, mais aussi pour les nazis, qui auraient été très ennuyés de devoir évoquer l’homosexualité d’un diplomate, compte tenu de l’idéologie du régime. Sous l’impulsion de Goebbels, ils n’ont développé qu’une seule thèse après l’attentat : Grynszpan, instrument du « judaïsme international », n’avait pas agi seul. Cet argumentaire se met immédiatement en place lors du déclenchement fulgurant de la « Nuit de cristal », quelques heures après la mort de vom Rath, le 9 novembre : un juif avait tué un conseiller d’ambassade au nom de tous les juifs, tous les juifs en paieraient donc les conséquences. Cela dit, le régime hitlérien n’a jamais pu démontrer l’existence d’un tel « complot juif », et ce n’est pas faute d’avoir essayé. La justice française, qui a instruit le dossier avant la guerre, s’est contentée des aveux politiques de l’auteur, sans chercher plus loin. C’était la seule position tenable sur le plan diplomatique : fin 1938, il s’agissait de ne pas de contrarier les Allemands, avec lesquels Daladier venait de signer les accords de Munich.

Le 18 juillet 1940, Grynszpan sera le premier juif livré aux nazis par le régime de Vichy…

Dans l’intervalle, il avait renoncé à retrouver la liberté. Lors de l’invasion, il fait partie de ces détenus que l’administration pénitentiaire transfère vers des prisons situées en « zone libre ». C’est alors le chaos total : par deux fois, il se trouve tout à fait libre sur les routes de France, mais choisit pourtant de se livrer aux autorités françaises. Il espère encore un procès en France, un procès qui aurait pu être celui du nazisme. Mais celui-ci n’aura jamais lieu, puisque Grynszpan sera livré aux Allemands fin juillet 1940. Les nazis – et Hitler en personne –le voulaient absolument, car le « cas Grynszpan » devait permettre un grand procès de propagande qui aurait démontré que les juifs avaient oeuvré au déclenchement de la guerre. Avec beaucoup d’intelligence, le jeune homme l’a compris assez vite après son extradition illégale. Il a donc modifié sa stratégie de défense, en invoquant le fait qu’il entretenait bel et bien une relation homosexuelle avec vom Rath ! Cette position a finalement pulvérisé le projet de grand procès auquel rêvait Goebbels, car le risque devenait majeur d’un grand déballage médiatique à propos d’un diplomate nazi homosexuel et de son amant juif.

L’énigmatique Herschel Grynszpan

Qu’est-ce qu’un héros ? Quel acte de résistance contre les nazis n’a-t-il pas été suivi d’une réponse punitive ?

La thèse a aussi circulé que l’auteur de l’attentat a pu être instrumentalisé par les Allemands ?

Ce n’est pas l’explication que je privilégie, mais ce serait faire injure à l’Histoire que de l’écarter d’un revers de manche. Du point de vue des nazis, Grynszpan était le coupable idéal qui tuait la victime idéale au moment idéal. Le coupable idéal : un juif. La victime idéale : un diplomate, peut-être mal vu par Berlin en raison de son homosexualité ou d’un nazisme trop tiède. Le moment idéal : Hitler cherche à cette époque un prétexte pour faire partir les juifs allemands. Dès lors, l’idée a été émise assez vite, notamment dans la presse communiste, que l’on aurait placé quelqu’un sur la route de Grynszpan pour l’instrumentaliser, pour l’inciter à commettre cet acte. Il y a une série de coïncidences qui interpellent, je les expose dans le livre. Toutefois, une accumulation de coïncidences et d’étrangetés, ne font pas une preuve.

Des documents et des témoignages en attestent : Herschel Grynszpan était encore en vie peu de temps avant la fin de la guerre. Et c’est là que commence encore un autre mystère, celui de sa destinée.

A-t-il survécu à la guerre ? Je ne le crois pas. Dans la perspective du procès politique imaginé par les nazis, il a été relativement bien traité durant les deux premières années de sa détention. Il fallait qu’il soit présentable. Il est probable qu’il ait survécu jusqu’en janvier 1945 : c’est ce qu’indiquent des relevés d’écrou allemands, mais aussi le témoignage d’un détenu qui l’a reconnu dans une prison à Brandebourg. Peu de temps après, Herschel Grynszpan est emmené par la Gestapo, et c’est là qu’on perd toute trace de lui. Après la guerre, encore très récemment, des articles de presse l’ont déclaré vivant. On a dit qu’il avait refait sa vie sous un autre nom, pour certains en France, pour d’autres en Allemagne, pour d’autres encore en Israël. Mais il n’y eut jamais aucune preuve, aucun témoin crédible.

Récemment, une photo prise en 1946 au sein d’un camp de réfugiés juifs à Bamberg dans le sud de l’Allemagne a été exhumée. Sur celle-ci, l’historien allemand Armin Fuhrer a cru reconnaître Herschel Grynszpan. Des scientifiques, qui ont procédé à un test de reconnaissance faciale, ont confirmé cette identification…

J’ai vu ce document et la ressemblance ne m’a pas convaincue. Je demeure parmi ceux qui pensent qu’il est sans doute mort en détention. Les personnes qui l’ont connu jugent en outre impossible qu’il ne se soit pas manifesté après la guerre, vu son attachement à sa famille.

Herschel Grynszpan a-t-il en définitive posé un acte héroïque, ou s’est-il agi d’un acte maladroit aux conséquences désastreuses ?

Qu’est-ce qu’un héros ? Quel acte de résistance contre les nazis n’a-t-il pas été suivi d’une réponse punitive ? Cet adolescent plein d’idéal et un peu mégalomane sans doute a commis un acte courageux qui a été instrumentalisé par les nazis. Qu’il y ait eu des conséquences tragiques, c’est incontestable mais, en même temps, il ne pouvait pas prévoir que son acte servirait de prétexte à un pogrom. De toute manière, je suis convaincue qu’à ce moment de l’histoire, n’importe quelle étincelle aurait fait l’affaire. Pour le dire autrement, une « nuit de cristal » aurait de toute façon eu lieu. Avec ou sans « affaire Grynszpan ».

Pour en savoir plus : Corinne Chaponnière, Les Quatre Coups de la Nuit de cristal, Albin Michel, Paris, 2015.

L’énigmatique Herschel Grynszpan
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