De 1940 à l’Ukraine en passant par Pearl Harbor, Diên Biên Phu ou le 11-Septembre, l’histoire regorge d’alertes lancées par les services de renseignement, mais ignorées. Les grandes surprises stratégiques naissent souvent moins d’un manque d’informations que de l’incapacité des pouvoirs à entendre ce qui dérange leurs certitudes, démontre l’essayiste Maurin Picard.
Un entretien publié le 4 mai 2026 par l’hebdomadaire Paris Match Belgique, repris le 6 mai par le site Paris Match.be
Votre livre s’intitule « Quand les services secrets avaient raison ». N’auriez-vous pas pu titrer aussi « Histoire de tragiques aveuglements » ?
Maurin Picard. Cela aurait été un excellent titre ! Mon intention était de documenter plusieurs « surprises stratégiques » marquantes dans l’histoire des guerres et du terrorisme depuis 1940. Et, en effet, on voit souvent se répéter des formes d’aveuglement, des dénis, des défaillances décisionnelles du haut commandement militaire et de responsables politiques qui disposaient pourtant de renseignements de qualité sur les desseins de leurs adversaires. À travers les époques, quelle que soit la nature des régimes politiques, on retrouve des failles similaires : un processus de décision complexe qui dilue, voire dénature, l’information ; une incrédulité excessive ; des a priori ; de la suffisance ; des biais de pensée propres à certains acteurs clés ou à certaines organisations. Le tout conduit à une lecture erronée des risques, à des surprises qui étaient, en réalité, prévisibles.
Vous évoquez notamment l’attaque allemande de mai 1940 : les assaillants firent leur percée là où l’état-major français les attendait le moins. Mais justement, plutôt que l’histoire d’une « surprise », ne fut-ce pas celle d’une obstination ?
En effet, cette défaillance a été la conséquence d’un long aveuglement, l’aboutissement funeste d’une vision stratégique entretenue pendant tout l’entre-deux-guerres par le haut commandement, au point de devenir un dogme. On peut le résumer ainsi : « Les Ardennes sont impénétrables, jamais les Allemands n’attaqueront là, leurs chars ne passeront pas sur les petites routes sinueuses, ou alors en file indienne ; ce serait suicidaire, on les matraquera. » Des officiers réputés intelligents – je pense au général Gamelin, ou à Pétain, tous deux grands théoriciens de l’entre-deux-guerres – refusaient tout simplement d’entendre des arguments contraires. Dans les années 1930, tous les exercices qui laissaient entrevoir une faille dans les Ardennes furent négligés. Ceux qui osaient dire « attention, il y a là un danger » furent renvoyés à leurs chères études, parfois moqués. Pendant la drôle de guerre, des sources de haut niveau – des agents introduits au sein même de l’appareil d’État nazi, dans les milieux diplomatiques et militaires – ont encore sonné l’alarme, mais en vain.


Par exemple, l’agent « H.E. » ?
Oui, de son vrai nom Hans-Thilo Schmidt. Il était employé du chiffre au ministère de la Reichswehr et travaillait pour les services secrets français depuis le début des années 1930. Le 10 mars 1940, lors d’une rencontre avec le colonel Henri Navarre à Lugano, « H.E. » explique que l’effort principal de l’offensive allemande aura lieu à travers le massif des Ardennes luxembourgeoises et françaises. Ses informations étaient d’une fiabilité exceptionnelle, car son frère, le général Rudolf Schmidt, venait d’être nommé commandant du 39e corps blindé, soit le fer de lance de l’attaque, et avait personnellement déjeuné avec Hitler pour discuter de ce plan. Bien que porté à la connaissance du généralissime Gamelin dès le 19 mars 1940, ce renseignement crucial fut jugé « moins probable » qu’une offensive par le nord.
Alors même que ces informations capitales avaient rapidement été recoupées par d’autres sources…
Notamment par les renseignements fournis par…
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