Un entretien publié par l’hebdomadaire Paris Match Belgique le 28 août 2025 et par le site Paris Match.be le 30 août 2025.
À rebours des idées reçues sur la préhistoire, la paléontologue Claudine Cohen explique qu’au Paléolithique, les rapports entre les sexes se vivaient sans doute dans une relative égalité – un équilibre, une coopération dont beaucoup de femmes d’aujourd’hui, encore confrontées à la domination masculine, pourraient rêver.
Vous publiez un ouvrage consacré aux « origines de la domination masculine ». Avant d’aborder l’état actuel de la connaissance, ne serait-il pas utile d’évoquer ce qu’on a cru savoir, ce que certains croient encore savoir, à cet égard ?
Claudine Cohen. En effet, certaines idées reçues ont la vie dure. Il est vrai que notre vision des rapports hommes-femmes a longtemps été façonnée par des mythes, des croyances religieuses ou laïques, des « évidences » transmises de génération en génération, voire des théories pseudoscientifiques, qui influencent encore nos représentations collectives. Les religions du Livre, par exemple, ont contribué à ancrer l’idée d’une supériorité de l’homme sur la femme. Voyez ce verset caractéristique de la Genèse : « Tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi. » Mais ces conceptions trouvent aussi un écho dans des récits laïques très puissants, tels que celui d’une domination masculine « naturelle ».
Depuis toujours, pense-t-on communément, l’homme aurait été physiquement plus robuste que la femme.
Cette croyance est contredite par les données paléoanthropologiques. Pendant le Paléolithique (NDLR : environ 3 millions d’années à 10 000 ans avant notre ère ; notre espèce, Homo sapiens, apparaît il y a 300 000 ans), chez les différents représentants de notre lignée, le dimorphisme sexuel de taille était peu marqué, voire inexistant. Cette faible différence de stature s’est maintenue pendant très longtemps : on l’observe chez Homo erectus (-1,9 million à -110 000) et Homo neanderthalensis (-400 000 à -40 000), mais aussi, fréquemment, chez les Homo sapiens du Paléolithique supérieur (-45 000 à -10 000). Certaines sépultures préhistoriques, notamment découvertes en péninsule italienne, ont livré des squelettes de femmes aussi robustes que les hommes.
L’histoire de « l’homme de Menton », que vous racontez dans votre livre, ne démontre-t-elle pas que les scientifiques d’autrefois – des hommes exclusivement – ont eu du mal à admettre cette équivalence physique qui prévalait à l’aube de l’humanité ?
Elle est, en effet, très révélatrice des préjugés d’une époque. Un squelette a été mis au jour en 1872 par l’archéologue Émile Rivière, dans une des grottes de Grimaldi (NDLR : la Barma du Cavillon, située sur la commune de Vintimille, tout près de la frontière franco-italienne, non loin de Menton). Ces restes humains, aux caractéristiques proches de celles des Cro-Magnon, appartenaient à un individu robuste et manifestement respecté. En témoignaient les nombreux objets retrouvés dans la sépulture : une coiffe de coquillages, un collier de canines de cerf perforées, un poinçon en os de cervidé, deux lames de silex posées près de la tête, un bracelet de jambe fait de coquillages cyclopes placé au-dessus du genou gauche. Le crâne était recouvert d’ocre rouge et de la poudre de fer avait été répandue sur l’ensemble du corps. Pour les scientifiques du XIXe siècle, un tel individu ne pouvait être que de sexe masculin – un chef ! Ils le baptisèrent « l’homme de Menton ». Mais en réalité, c’était une femme, comme cela fut démontré des décennies plus tard par un réexamen du bassin. L' »homme de Menton » est désormais la « dame de Cavillon ».
Quelle hypothèse peut-on formuler sur le fait que les hommes soient progressivement devenus plus robustes que les femmes ?

Claudine Cohen est paléontologue, philosophe et historienne des sciences. Ses travaux contribuent à déconstruire les représentations sexuées de la préhistoire occidentale. Elle vient de publier « Aux origines de la domination masculine », chez Passés composés. ©Passé composé/Hannah Assouline
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