Souvent vécu comme une avancée libératrice par les salariés, bonne affaire financière pour les employeurs, le télétravail brouille les frontières entre vie privée et vie professionnelle. Il peut allonger les journées, les intensifier et accentuer certaines inégalités, notamment entre les femmes et les hommes.
Un entretien publié le 28 mai 2026 par l’hebdomadaire Paris Match Belgique, repris par le site Paris Match.be, le 30 mai 2026.
Paris Match. Votre réflexion sur l’évolution du télétravail a été nourrie par un long travail de terrain. Comment avez-vous procédé ?
Marianne Le Gagneur. Pour cette recherche, j’ai intégré pendant trois ans une entreprise du secteur financier située en région parisienne. Il s’agissait plus précisément d’une banque institutionnelle et d’entreprise, membre d’un groupe multinational, dont les activités étaient liées aux échanges de titres. Les salariés auxquels je me suis intéressée étaient tous cadres et travaillaient essentiellement par mail ou par téléphone, avec très peu de rendez-vous avec la clientèle ; autrement dit, leurs métiers de bureau étaient particulièrement compatibles avec le télétravail. Grâce à cette approche empirique, j’ai pu récolter énormément de matériaux : j’ai réalisé des entretiens avec des télétravailleurs, mais j’ai aussi échangé, au fil des journées de travail, avec celles et ceux qui étaient alors mes collègues. À leurs côtés, j’ai vécu le choix stratégique de leur employeur de favoriser fortement le télétravail. J’étais donc aux premières loges pour observer l’impact de cette mutation.
Katharina, l’une de vos témoins, résume une croyance répandue : « Le télétravail, c’est le sens de l’histoire. Je suis persuadée que le travail de demain sera nomade », vous dit-elle. Elle évoque même l’idée d’émigrer dans un autre pays tout en conservant le même emploi salarié. Mais il existe aussi des discours contraires : fin 2024, alors qu’Amazon ordonnait à ses employés un retour au présentiel, certains médias annonçaient déjà « la fin du télétravail ». Où en est-on vraiment : recul, essor, stagnation ?
Le télétravail a atteint un pic en 2020, au moment de la crise du Covid. Il y a eu un repli après la crise sanitaire, mais, ensuite, on n’a plus constaté de recul. En 2025, 34,8 % des salariés belges ont travaillé parfois ou habituellement à domicile, contre 18,9 % en 2019. Autrement dit, plus d’un salarié sur trois pratique aujourd’hui le télétravail. En France, la proportion est un peu moins élevée : en 2017, il n’y avait que 3 % de télétravailleurs, mais 26 % en 2023, ce qui représente environ 6,1 millions de personnes. On est donc plutôt autour d’un salarié sur quatre.

Un essor, donc.
Oui, même si…
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