Tantôt brutalisés, tantôt appauvris, nos sens sont mis à rude épreuve : trop de bruit, trop de lumière polluent nos sociétés où l’on ne prend plus le temps, les contacts deviennent virtuels, la nature régresse, le toucher se perd, les couleurs disparaissent et les saveurs s’effacent sous l’emprise des aliments ultratransformés. Dans un essai, Paul Klotz plaide pour une prise de conscience et la mise en place d’une véritable « politique du sensible ». Entretien.
Ub entretien publié par l’hebdomadaire Paris Match Belgique, le 30 avril 2026 et repris par le site Paris Match.be, le 4 mai 2026.
Dans ce monde de vitesse, de bruit, de compétition et de conflit, vous nous proposez de réfléchir à notre sensibilité. Vous publiez un essai (« Contre la brutalisation de nos existences. Pour une politique du sensible », chez Flammarion) qui plaide pour le vagabondage de l’esprit, le silence et l’ennui, qui soutiennent la pensée et la créativité. Vous évoquez la nécessité de lutter contre notre addiction aux écrans, l’urgence de reconnecter notre espèce avec la nature et avec notre nature profonde d’êtres sensibles. Vous citez aussi ces vers de Rimbaud qui invitent, « par les soirs bleus d’été », à nous balader « dans les sentiers », à « fouler l’herbe menue », à rêver un peu, en laissant « le vent baigner notre tête nue ». Franchement, n’est-ce pas incongru d’ainsi discourir sur la sensibilité dans ce monde brutal ?
Paul Klotz. J’entends bien que mon sujet puisse paraître bucolique ou naïf au premier abord. Mais cette vie sensible dont je parle est, en réalité, la matrice de toute l’expérience humaine. Ce que nous voyons, sentons, entendons, goûtons et touchons détermine nos émotions, notre vision du monde et, finalement, ce que nous sommes. Cela façonne notre bonheur individuel, mais aussi notre rapport aux autres. C’est donc un sujet philosophique, bien sûr, mais aussi profondément politique. Et c’est même un enjeu de justice sociale, car les personnes dont la vie sensible est la plus « brutalisée » sont souvent les plus précaires : celles qui travaillent à l’usine, vivent près des aéroports ou habitent des logements mal isolés dans des quartiers sans repos. Je cite dans mon livre un chiffre très marquant : en France, dès la maternelle, un enfant d’ouvrier dort dix minutes de moins qu’un enfant de cadre. Ce qui m’a poussé à écrire ce livre, c’est précisément l’idée qu’il nous manque une clé de lecture globale pour penser à la fois la différence entre le passé et le présent, entre les privilégiés et les précaires, et, plus largement, les effets du vécu quotidien sur la santé physique et mentale. Pour moi, cette clé de lecture, c’est la vie sensible.
Des éléments plus personnels sont-ils intervenus dans votre démarche éditoriale ?
Oui. J’ai grandi dans un petit village normand, à la campagne, au milieu d’une nature abondante. Quand je suis arrivé à Paris pour faire mes études, j’ai senti une baisse d’énergie, une baisse même de ma volonté de sortir, d’aller me balader. La ville m’est apparue physiquement comme un espace de brutalité. Trop de bruit, trop de lumière, trop d’agitation, trop de sollicitations, trop de gris, trop de voitures, trop de vitesse, trop d’isolement, trop de stress… Pas assez de nature, de chaleur humaine, de silence. Cela m’a bouleversé. Surtout, cela m’a incité à réfléchir à cet épuisement qui me guettait alors que je suis encore jeune.
À savoir ?
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