À partir de 1943, au cœur de la Belgique occupée, l’emprunt Socrate, récolté secrètement par la Résistance à l’initiative du gouvernement en exil, a permis d’aider des dizaines de milliers de réfractaires au travail obligatoire en Allemagne et des Juifs menacés de déportation. Mais beaucoup des souscripteurs furent des collaborateurs économiques : ils firent une très bonne affaire avec de l’argent mal acquis et certains d’entre eux obtinrent ainsi un brevet de patriotisme. Aujourd’hui encore, le sujet demeure tabou, comme nous l’explique Luc Arthur Michel, l’auteur d’un passionnant ouvrage.
Un entretien publié par l’hebdomadaire Paris Match Belgique, le 12 février 2026 et par Paris Match.be le 15 février 2026.
Après une carrière de chirurgien, vous prenez aujourd’hui la plume pour raconter une page peu connue de la Résistance et de la collaboration économique en Belgique pendant la Seconde Guerre mondiale. Quelle part de votre histoire personnelle a nourri cette démarche ?
Luc Michel. Je ne suis qu’un « passeur de mémoire » : mon père, Victor Michel, fut une des chevilles ouvrières du réseau Socrate. À l’instar de Charles Péguy, je pense que « seuls les fils font que les pères ont vécu ». Il s’imposait donc à moi d’extirper de l’oubli ce « rebelle » et ses compagnons de lutte, qui eurent la force de dire non à l’occupant. Mais il me paraissait tout aussi nécessaire de mettre en lumière certaines dimensions embarrassantes de la collaboration économique que l’après-guerre a largement occultées. Ce livre est donc l’aboutissement d’un pèlerinage à la fois personnel et historiographique : transformer des souvenirs fragmentés et des archives familiales éparses en un récit intelligible, rigoureusement documenté, afin de rendre justice à l’engagement d’une génération de résistants.
Qui était Victor Michel ?
Je le définirais comme un « chrétien de gauche ». Sa foi s’ancrait dans l’esprit des Évangiles plutôt que dans les dogmes. Dans les années 1930, il s’est engagé dans la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). Au début de la guerre, il était le président de cette organisation qui comptait alors plus de 150 000 membres. On le sait trop peu, mais pendant l’Occupation, la JOC a fourni, via ses réseaux d’entraide, de faux papiers à de nombreux Juifs, particulièrement des enfants menacés de déportation. Il a aussi soutenu les réfractaires au service du travail obligatoire (STO) en Allemagne. Ces engagements étaient périlleux. Victor Michel a été « interrogé » au printemps 1942 par le SS-Obersturmführer Gerhard Seeck, avenue Louise et rue Traversière, avant d’être détenu six mois à la prison de Saint-Gilles. Il est passé totalement dans la clandestinité en 1943, année de la création du réseau Socrate.
Comment vous y êtes-vous pris pour rédiger un ouvrage aussi bien documenté sur le réseau Socrate ?
J’ai commencé mes recherches en 2012. Pendant plus de dix ans, je me suis plongé dans l’étude des archives familiales et dans la consultation des dossiers du Centre d’étude Guerre et Société (CegeSoma). Je disposais également de copies des longs entretiens que plusieurs historiens avaient eus avec mon père dans les années 1970 au sujet des activités de résistance de la JOC. Au début de mes recherches, j’ai rencontré Étienne Verhoeyen, historien spécialiste de la Belgique occupée. Il m’a confié un document essentiel donnant sens à plusieurs archives et témoignages de mon père. Ce rapport de 66 pages, intitulé « Réseau Socrate – L’aide aux réfractaires », a été rédigé en 1945 par la Sûreté de l’État. Sa lecture a rendu les archives de mon père plus signifiantes et éclairé a posteriori le sens de ses trop rares confidences, que j’avais eu la présence d’esprit de consigner il y a plus de trente ans avant de les classer au fond d’un tiroir. J’ajoute que mon approche s’est voulue précise, « chirurgicale », oserais-je dire : toutes les informations que contient mon ouvrage sont parfaitement sourcées. En outre, mon point de vue est nuancé. Ma carrière a nourri ma réflexion sur le tragique de la condition humaine et sur la difficulté de décider dans l’incertitude, comme durent le faire ceux qui vécurent l’Occupation. Qui peut être certain de ce qu’il aurait fait à leur place ?
Pourquoi le gouvernement belge en exil à Londres a-t-il décidé, en 1943, d’initier le réseau Socrate ?
Lire la suite de cet entretien sur le site Paris Match.be (texte en accès « membre » = abonnement gratuit sans harcèlement numérique)



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