L’alcool est un acteur discret mais parfois déterminant de l’Histoire. Médecin alcoologue, Michel Craplet explore cet angle mort de la mémoire collective.
Un entretien publié le 22 janvier 2026 par l’hebdomadaire Paris Match Belgique et repris par le site Paris Match.be, le 25 janvier 2026.
Dans les familles, il arrive que certaines évidences que tout le monde perçoit restent tues, comme si les mots risquaient de faire tomber les masques. De la même manière, l’influence de l’alcool n’est-elle pas parfois cet « éléphant dans la pièce » que nombre d’historiens éludent, alors qu’elle a pesé de façon décisive sur le cours d’événements marquants ?
Michel Craplet. Oui, je crois effectivement qu’on peut comparer les familles et ce que j’appellerais la grande famille humaine. En tant qu’alcoologue, dans mon cabinet de médecin, j’ai vu défiler des milliers d’histoires personnelles et familiales qui m’ont fait constater des phénomènes de déni, de masques, de non-dits. Et, au fil de mes recherches, j’ai retrouvé ces mêmes mécanismes dans l’Histoire, la grande, et plus singulièrement dans l’histoire de France.
Dans vos écrits, vous évoquez un « grand refoulé national ».
C’est que nous faisons face à un énorme tabou ! Les historiens français abordent peu, voire pas du tout, l’alcool comme facteur explicatif – même partiel – des événements qu’ils étudient. Ce n’est pas le cas de leurs confrères étrangers. Prenez la Première Guerre mondiale : au printemps 1918, les Allemands ratèrent leur grande offensive en partie à cause de l’ivresse. Lors de leur progression, les soldats affamés du Kaiser tombèrent sur des réserves d’alcool et de nourriture abandonnées par les troupes britanniques. Ils mangèrent, s’alcoolisèrent, et perdirent leur cohésion et leur efficacité. Les historiens allemands et anglais évoquent volontiers ce facteur « alcool ». En revanche, pratiquement aucun historien français ne l’a fait.

Comment décodez-vous ce tabou français ?
Ce refoulement tient à la place culturelle de l’alcool dans la société. Des confrères norvégiens m’ont un jour donné une image très éclairante : pour eux, en France, l’alcool joue le même rôle social que le ski en Norvège. Un Norvégien qui se respecte doit savoir skier, mais aussi avoir appris à ne pas glisser dangereusement, pour lui et pour les autres. De la même manière, un Français qui ne boit pas est vite catalogué comme un rabat-joie, et celui qui boit trop, qui « ne tient pas l’alcool », est également dévalorisé parce qu’il fait un mauvais usage d’un « bon produit ». À mon sens, le cœur du problème est cette relation profondément ambivalente à l’alcool : l’abstinent est presque aussi suspect que l’alcoolique. Alors qu’il existe une énorme variabilité biologique dans la manière dont chacun réagit à l’alcool, la norme sociale s’impose à tous : il est mal vu de refuser « un verre », de « sauter une tournée », de ne pas « boire avec les copains », de ne pas participer « pleinement » à la fête.
« Nous vivons sous l’empire d’un État alcoolique« , affirmez-vous. N’est-ce pas une formule un peu provocatrice ?
Je le concède, mais force est de constater que l’alcool est partout : dans les rites, les fêtes, les repas de famille, les films, les séries (sous forme de placement de produit servant de publicité déguisée). Et j’ai constaté, au fil de mes enquêtes, qu’il est très présent dans l’Histoire, bien qu’il soit souvent dissimulé. Il faut aller le chercher dans les marges : dans un détail de tableau coupé à la reproduction, dans un texte où il est euphémisé par des mots choisis : une personne alcoolisée sera par exemple décrite comme « joyeuse » ou « fatiguée ». L’ivresse est un facteur qu’on minimise, voire qu’on préfère ne pas mentionner. Dans les grandes bases de données historiques, les mots concernant l’alcool sont d’ailleurs très peu indexés.
L’alcool expliquerait-il à lui seul certains événements historiques qu’on a attribués à d’autres causes ?
Évitons le piège des explications univoques. Les ressorts de l’Histoire sont évidemment multifactoriels : contexte social et politique, idéologie, diplomatie, culture, économie, climat… Mais les historiens prennent insuffisamment en compte la biologie et la psychologie des hommes. À cet égard, l’alcool est un marqueur significatif. Bien entendu, il n’explique pas tout et, parfois, il n’explique rien. Cependant, à force de fouiller les archives, j’ai acquis la conviction que des moments historiques auraient pu basculer par le simple refus de boire de certains personnages clés. L’ivresse est un facteur sous-estimé par l’histoire traditionnelle, qui préfère lui substituer des récits plus nobles : du génie humain, des stratégies complexes, voire des complots. Expliquer des événements marquants par l’intervention de personnages qui titubent peut paraître médiocre, voire vulgaire. Nombre d’historiens écartent ces éléments, les jugeant trop triviaux. Notez que je suis d’accord sur le terme « trivial », car au sens étymologique, cela veut dire « au carrefour ». Oui, l’alcool se trouve à tous les carrefours de nos villes et de nos vies. Tant que nous refuserons de regarder ce fait avec objectivité et humilité, nous continuerons à raconter une histoire incomplète : il manquera toujours des pièces au puzzle.
Vous illustrez cette thèse par une série d’études de cas. Ainsi apparaît-il que la dive bouteille a, d’une certaine manière, fini de sceller le destin de Louis XVI…
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