Abattoirs, laboratoires, élevages industriels : pour le primatologue Cédric Sueur, notre rapport aux animaux relève d’une domination systémique comparable aux logiques coloniales. Il suggère de « bâtir une nouvelle alliance avec les autres espèces ».
Un entretien publié par l’hebdomadaire Paris Match Belgique le 19 février 2026 et repris par Paris Match.be le 22 février 2026.
Vous publiez un livre intitulé « Décoloniser notre rapport aux animaux ». Pourquoi utilisez-vous un vocabulaire qui renvoie à un passé sombre et douloureux pour parler de notre relation au vivant ?
Cédric Sueur. Parce que l’exploitation animale et la colonisation présentent des similitudes structurelles, idéologiques et historiques. Dans les deux cas, un groupe dominant s’approprie la vie d’autrui. Il s’agit d’une même dynamique de pouvoir unilatérale. Dans son rapport aux animaux, notre espèce exerce une domination systématique sans consentement. Nous transformons le vivant en ressources matérielles et économiques. Comme les puissances coloniales s’appropriaient des terres et des richesses en dépossédant des populations autochtones, nous nous approprions l’espace des autres espèces. Nous détruisons leurs habitats, nous convertissons leurs territoires en zones de rendement. Cette colonisation est aussi celle des corps : manipulations génétiques, inséminations artificielles, sélection intensive visant à maximiser la production de lait, d’œufs ou de viande. Une logique qui rappelle encore l’exploitation des corps humains asservis dans les colonies du temps jadis.
Asservissement, donc violence ?
En effet, cette exploitation animale relève d’une violence systémique. Les abattoirs et les élevages industriels fonctionnent comme des dispositifs de contrôle total qui réduisent les animaux à une fonction productive. Cette brutalité a été intégrée dans nos structures économiques et sociales au point de devenir invisible. Pourtant, elle est massive : 77 milliards d’animaux terrestres sont tués chaque année pour l’alimentation. Auxquels s’ajoutent entre 1 401 et 2 967 milliards d’êtres aquatiques. En outre, quelque 192 millions d’animaux sont utilisés annuellement pour la recherche dans le monde. Si j’utilise le terme « décoloniser », ce n’est donc pas simplement pour choquer, mais dans le dessein de rendre visible cette mécanique de domination.

Primatologue à l’Université de Strasbourg, spécialiste des macaques et des dynamiques sociales animales, Cédric Sueur travaille sur les réseaux sociaux chez les primates et les interactions humains-animaux. Il vient de publier : « Décoloniser notre rapport aux animaux », chez Odile Jacob. ©D.R.

Aussi tracez-vous un parallèle entre le racisme, le sexisme et le spécisme, soit le fait de considérer les intérêts des humains comme supérieurs à ceux des autres animaux parce que ceux-ci n’appartiennent pas à notre espèce. Comment argumentez-vous ce point de vue ?
Ces trois systèmes d’oppression partagent un mécanisme de discrimination fondé sur la naturalisation des différences : les privilèges ou la domination sont présentés comme la résultante de « lois naturelles » immuables, liées aux caractéristiques biologiques : la couleur de peau, le genre ou l’espèce. À partir d’un présupposé purement idéologique, la hiérarchie est présentée comme indiscutable et l’exploitation de ceux qui sont arbitrairement jugés « inférieurs par nature » est légitimée. Historiquement, c’est par ces raccourcis de la pensée que l’esclavage et la colonisation ont été justifiés, que l’idée d’une prétendue hiérarchie des « races » s’est diffusée. Considérant que les animaux sont intrinsèquement inférieurs, le spécisme fait évidemment tomber la barrière éthique qui nous empêcherait d’en faire des outils, des marchandises, des propriétés.
« Les corps des femmes et des animaux ont été rendus disponibles pour les besoins des dominants »

« Si l’on refuse de manger le chien parce qu’on reconnaît son intelligence, on devrait logiquement accorder la même considération au cochon. » ©getty-images-Dwf3x-dd5cw-unsplash
Le spécisme, n’est-ce que cette frontière entre les humains et les autres espèces ?
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