La Sûreté de l’Etat s’intéressait de très près à Pour, au point de placer plusieurs informateurs au sein de ce journal. Aujourd’hui encore, ce dossier « brûlant » déchire la Sûreté. Témoignages et documents.
Une enquête publiée le 15 février 1991 par le quotidien « Libertés ».
De plusieurs sources convergentes, il apparaît que la Sûreté de l’État s’intéressait très fort aux activités du journal d’extrême-gauche Pour. Plusieurs informateurs du service de renseignements ont gravité autour de Jean-Claude Garot, l’ex-animateur de Pour (Maurice Appelmans que l’on retrouvera plus tard dans l’entourage des Cellules communistes combattantes, et Julien Branders, notamment).
Quelles étaient les raisons d’un tel intérêt pour un organe de presse ? Actuellement le commissaire Smets explique que « l’attention portée en cette direction par la Sûreté de l’État ne touchait pas l’hebdomadaire proprement dit, mais le groupe politique qui se trouvait derrière« . À savoir « Pour le Socialisme ». Or, pour Smets, « ce mouvement politique était basé sur une idéologie révolutionnaire et, dès lors, il entrait dans la sphère de surveillance de la Sûreté. D’autre part, nos services suspectaient, bien qu’aucune réponse n’ait pu être apportée, que ce mouvement recevait des fonds de l’étranger« .
En février 1980, Smets était nettement moins nuancé. Dans un brouillon dont il fait parvenir copie au mensuel d’extrême-droite Nouvel-Europe Magazine, il écrit que Pour « constitue, à maints titres, un centre de subversion très actif » et laisse ensuite entendre que ce journal est financé par des fonds cubains et algériens. Voilà pour la partie publiée par le NEM. Mais certaines notes inscrites sur le brouillon de Smets, à l’occasion de sa collaboration occasionnelle avec le NEM, sont encore plus troublantes.
Ainsi, on peut notamment lire cette remarque : « Nous insistons pour que vous laissiez clairement entendre que d’autres révélations sur Pour suivront (cela va y semer l’affolement)« . Lorsque nous faisons remarquer au commissaire Smets que ce genre de pratique déborde du cadre normal des activités d’un agent de la Sûreté de l’État et qu’elles sont plutôt antidémocratiques, celui-ci se contente rétorquer : « Il semble que ce soit aussi le point de vue de l’autorité de tutelle puisqu’elle m’a sanctionné pour ce fait ».
Même mutisme en ce qui concerne une autre démarche étonnante du « canard ». Le 5 août 1980, il rédige une note destinée à l’administrateur directeur général de la Sûreté de l’État, Albert Raes, sur les ennuis fiscaux du journal Pour. Commentaires accompagnant la liste des chiffres : « Il va de soi que si une inspiration heureuse incitait le ministère des Finances à réclamer à la société en question tout ou partie de cette somme, Pour se trouverait en fâcheuse posture« . De plus, en avril 1981, Smets ne trouve pas mieux que de remettre la note au baron de Bonvoisin, objet de plusieurs attaques de Pour, en lui disant : « Cela pourra toujours vous servir« .
Commentaire laconique de Smets : « Je vous rappelle que, malheureusement pour moi, l’information judiciaire consécutive à la plainte de Bonvoisin contre moi est toujours en cours. Connaissant le côté pour le moins procédurier de cette personne, je sais qu’il invoquerait le secret de l’instruction contre moi pour entamer de nouvelles procédures. Cependant, puisque la note a été publiée, je veux tout de même signaler qu’elle porte le paraphe de toute la hiérarchie de l’époque, et je conclurai en signalant que ma suggestion à propos d’une ‘inspiration heureuse’ du ministère des Finances n’a pas été suivie par la Sûreté.«
Par ailleurs, plusieurs éléments — témoignage de Jean-Claude Garot ; lettre très précise sur cette question de l’administration des Finances — laissent à penser que les tuyaux qui ont permis au « Canard » de rédiger la note fiscale ne provenaient pas de l’administration des Finances, mais plutôt d’informateurs de la Sûreté au sein de Pour. Une précision importante : dans la mesure où la défense du baron de Bonvoisin se sert actuellement de ce document pour démontrer une collusion de l’inspection fiscale et de la Sûreté de l’État, et par ricochet, tenter d’obtenir l’irrecevabilité de l’affaire fiscale PDG, examinée en ce moment par le tribunal correctionnel de Bruxelles.
MANIPS
Libertés a rencontré à La Haye un ancien agent de la Sûreté de l’État. Robert Chevalier, en l’occurrence, accuse Smets d’avoir manipulé l’ancien rédacteur en chef de Pour, Jean-Claude Garot, par l’intermédiaire d’informateurs présents au sein de sa rédaction. Ainsi, selon M. Chevalier, certaines fuites vers Pour ont été téléguidées par le « canard » afin de le « brûler » dans son travail de renseignement sur l’extrême-droite. Autre accusation de cet ancien agent de la Sûreté : la manière de procéder de Smets était de « monter la droite contre la gauche« . En clair, Chevalier présente Smets comme l’artisan d’une forme de stratégie de la tension en Belgique. Christian Smets lui renvoie la balle : « M. Chevalier a, en effet, à une certaine époque, fourni un certain travail sur l’extrême-droite. Mais il faut aussi savoir que, contrairement à moi, il avait depuis de longues années des liens dans ce milieu. Et si son nom a été publié dans Pour, c’est la simple conséquence de sa présence répétée et de ses bavardages au bar d’un mouvement d’extrême-droite. Quant à une éventuelle stratégie de la tension, il faut rappeler que la Sûreté n’a pas de branche action. De plus, l’extrême-droite et l’extrême-gauche étaient montées l’une contre l’autre bien avant que je n’existe ».
D’autres accusations concernant Smets et l’affaire Pour ont encore été formulées récemment devant le Comité Supérieur de Contrôle. Ainsi, lors d’une audition du 13 avril 1988, le commissaire Kausse déclare : « Pour ce qui est du rôle de la Sûreté dans l’incendie du journal Pour, il faut que vous sachiez que Smets et son adjoint De Roock étaient des sympathisants d’extrême-droite (…). Je n’ai pas dit que Smets et De Roock avaient provoqué ou donné des ordres pour incendier Pour. Mais Latinus m’a dit que Smets et lui-même étaient sur le terrain, dans les environs, lors de cet incendie. Latinus en voulait à Pour parce que ce journal avait signalé qu’il était au cabinet de Mme Goor alors que c’était un fasciste actif. (…) Latinus avait d’ailleurs monté ensuite un dossier, avec l’aide de deux gendarmes de la BSR de Bruxelles (ndlr : Bouhouche et Beijer ?), contre Pour. J’ai su par la suite que l’informateur de Smets à Pour avait dit à Garot de déplacer des dossiers brûlants et de les mettre dans un endroit plus sûr, et c’est justement à cet endroit que l’incendie de Pour a pris naissance. À mon avis, l’informateur de Smets a dû aussi ouvrir la porte pour faciliter la tâche des incendiaires de Pour ».
Accusations très graves de M. Kausse, qui revient par ailleurs sur la piste du membre du WNP, Luc Van Keerbergen. (Lire : Incendie de « Pour enfin la vérité?) :
« …Van K. a participé à cet attentat. Il était le chef des motards. Après l’incendie, dans sa fuite, Van Keerbergen. s’est blessé à la jambe. Puis, il a fui en France et De Roock, pour le dédouaner, est intervenu auprès d’un certain Sabourin ou Savourin, à la PJ de Bruxelles, et l’a piégé en lui affirmant que Van K. ne pouvait être sur place lors de l’incendie de Pour, car il était plâtré. Ce qui n’est pas vrai, car il a été plâtré en France après sa fuite (…). Massart pourra vous confirmer cela« .
Réentendu le 20 avril 1988 par le CSC, M. Kausse se fait plus précis : « L’incendie de Pour a eu lieu dans la nuit du 4 au 5 juillet 1981, et la Sûreté publique de Valenciennes, par l’intermédiaire de la PJ de Tournai, à la demande de Massart, a signalé à notre office que le 12 juillet 1981, à 17 heures 20, Van Keerbergen avait fait une chute à moto (une Honda – plaque MNA 953) à Condé-sur-Escaut, rue Molière, et qu’il n’y avait pas eu de tiers impliqué dans l’accident. Puis, il a séjourné au Centre Hospitalier de Valenciennes du 12 au 24 juillet 1981, suivant les renseignements fournis par la Sûreté publique de Valenciennes ».
Ce ne sont pas les détails qui manquent dans la déclaration de M. Kausse. Et force est de constater que les éléments qui détruisent l’alibi du « plâtre » de Van Keerbergen sont très détaillés. Une manière habile de mieux faire passer une autre accusation, fausse celle-là, à propos de l’adjoint de Smets, M. De Roock ? On peut se le demander, dans la mesure où il établit que cet « ennemi » de Kausse a fait effectivement rapport sur Van Keerbergen, mais pour le dénoncer, comme l’a établi M. Trousse lors de la Commission d’enquête sur le banditisme et le terrorisme. De plus, dans les milieux informés, on chuchote que le rapport n° 3590 de De Roock avait été visé par le commissaire Massart (très proche de Kausse), tandis que l’ancien dirigeant du Front de la Jeunesse, Francis Dossogne, rapporte que « Kausse a fait d’étranges propositions à Van Keerbergen., avant de le dénoncer ».
Alors ? Qui manipule à la Sûreté ?
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