
Qui a commandité l’incendie de l’hebdomadaire ? Depuis 10 ans, le mystère perdure. Va-t-on enfin y voir plus clair ? La PJ de Bruxelles a repris en mains l’enquête. Le Comité supérieur de contrôle s’en mêle…
Une enquête publiée par le quotidien « Libertés », le 15 février 1991.
Entre 1979 et 1981, le journal Pour a multiplié les enquêtes sur les mouvements d’extrême droite et sur différents scandales politico-financiers en Belgique. Le 5 juillet 1981, ses locaux sont incendiés par un commando de six motards accompagnés de deux sympathisants du Front de la Jeunesse, et d’un ancien gendarme égaré dans cette triste aventure.
Dans un premier temps, l’enquête de la PJ piétine. Elle examine à la loupe une affaire de mœurs en Brabant wallon, ce que l’on appellera plus tard « l’affaire Pinon ». Néanmoins, cette piste, pourtant l’une de celles dénoncées aux enquêteurs par Jean-Claude Garot, le rédacteur en chef de Pour, ne donne rien.
Début septembre, coup de théâtre : le même Jean-Claude Garot confie au juge d’instruction Biseau d’Hauteville le nom des exécutants de l’incendie. En tout cas, de certains d’entre eux. Sont identifiés par l’animateur de Pour : Yves Trousson et Fernand Urbain (les deux sympathisants du FJ), Michel Van Hove (le gendarme égaré) et Jean-Philippe Van Engeland, alias « Flupke ». Ce membre du Vlaams Militant Orde et du Front de la Jeunesse est présenté par Garot comme la « charnière » entre les exécutants et les commanditaires de l’incendie.
À la base de ces révélations se trouve un certain Armand Stroobants. Selon la version du rédacteur en chef de Pour, ce jeune gars un peu paumé qui, par ailleurs, est le fils d’un collaborateur occasionnel de Pour est venu le trouver afin de lui confier qu’il avait failli être recruté pour participer à l’attentat. Au dernier moment, il aurait refusé de se lancer dans l’aventure. Là-dessus, Garot entame une enquête dont les recoupements confirment les déclarations de Stroobants. À partir de ces renseignements, les investigations menées à la PJ par Luc Versonnen (dit le « commissaire la baffe » pour son amour immodéré des bottins de téléphone…) et Serge Sabourin (aujourd’hui recasé à Interpol-Lyon) prennent un nouveau tournant.
Il ne leur faut que quelques jours pour obtenir des aveux circonstanciés d’Urbain, Van Hove et Trousson. De ces déclarations, il ressort clairement que les exécutants n’avaient ni l’envergure indispensable pour avoir monté une opération aussi professionnelle que l’attentat contre Pour, ni une idée précise de ceux pour qui ils « roulaient » dans cette affaire. On en restera donc là pour les arrestations. Seul développement quelque peu polémique de l’affaire, avant un rapide renvoi du trio en correctionnel : la culpabilité présumée de Jean-Philippe Van Engeland. Depuis toujours, et encore aujourd’hui, celui-ci nie toute participation à l’attentat. Il est pourtant désigné comme coordinateur de l’opération dans les premières déclarations de Trousson.
Mais, à la mi-septembre, Jean-Claude Garot raconte dans Pour le rôle de dénonciateur d’Armand Stroobants. À partir de ce moment, la version de Trousson change définitivement et dans toutes ses accusations, il remplace le nom de Van Engeland par celui de Stroobants. Il y a quelques jours encore, d’ailleurs, Trousson nous a tenu ce discours : « C’est Stroobants qui nous a poussés à mettre le feu à Pour. C’est lui qui nous a donné le plan des locaux de ce journal. » Cependant, en décembre 1981, Van Engeland accompagne Van Hove, Urbain et Trousson sur le banc des prévenus du tribunal correctionnel de Bruxelles. La rétractation de Trousson, les accusations contre Armand Stroobants, font douter le juge Liesse, qui décide de faire relâcher le « Flupke », au bénéfice du doute.
En octobre 1982, le militant du VMO a moins de chance : le président de la cour d’appel, M. Terlinden, le condamne à 5 ans ferme et aggrave les peines de Van Hove, Urbain, Trousson. Pour sa part, Van Engeland a déjà senti le vent tourner. Le jour précédent le prononcé, il prend la fuite pour l’Amérique du Sud, où il séjournera pendant plusieurs mois.
Après les condamnations de 1982, une instruction contre X est restée ouverte au parquet, dans le but notamment de trouver les motards, voire les commanditaires de l’incendie de Pour. L’enquête a d’ailleurs été réactivée à la suite des travaux de la commission d’enquête parlementaire sur le banditisme et le terrorisme. Pour rappel, les trois magistrats appelés en renfort pour analyser certains dossiers judiciaires remis aux députés avaient constaté que dans l’affaire Pour, on s’était un peu vite contenté de trouver quelques exécutants de l’incendie…
L’une des pistes rapidement écartées dans la première enquête de la PJ conduisait pourtant tout droit sur le Westland New Post.
Le 10 septembre 1981, les inspecteurs Versonnen et Sabourin recueillent d’importantes confidences de Michel Van Hove, l’un des exécutants de l’attentat contre Pour : « L’un des motards parlait relativement bien le français (…). Il était de haute stature, corpulent, visage glabre, cheveux très courts, châtain clair, taille 1,75 m, certainement. Il était tatoué sur les deux avant-bras, dont un dragon vert crachant des flammes rouges. Il était âgé d’environ 30 ans (…). Il était vêtu d’une tenue en jeans. Bien que je risque des représailles de sa part, je désire vous livrer le nom sous lequel je le connais. Il se fait appeler ‘Rocky’. La semaine passée, je l’ai rencontré au Cross Inn (NDLR : le café tenu à l’époque par Yves Trousson), il avait un plâtre au pied. »
Rocky ? Yves Trousson le connaît. Le cafetier confie d’ailleurs à la PJ, le 14 septembre, que « Rocky est domicilié à Diegem (…), mais il n’a rien à faire là-dedans, puisqu’au moment de l’incendie, il se trouvait en France, dans une maison de jeunes« . Pour en avoir le cœur net, les enquêteurs font ressortir Van Hove de sa cellule et le réinterrogent. L’ancien gendarme confirme : « Je me rappelle que Rocky pilotait, lors des faits, la moto qui avait la plus petite cylindrée, à savoir la Suzuki Ram-Air« .
Il ne reste qu’une chose à faire : se rendre à Diegem pour retrouver le fameux Rocky. C’est ce que font les inspecteurs de la PJ, dès l’après-midi du 14 septembre 1981. « Nous n’avons pu rencontrer Rocky« , écrivent-ils dans un rapport, « mais l’enquête de quartier menée a permis de déterminer que le ‘Rocky’ dont question dans la déclaration de Van Hove habite effectivement à l’adresse avec ses parents. Il nous a été signalé qu’il porte un plâtre de marche au pied et qu’il s’appelait Luc Van K. » Du même rapport, il ressort en outre que Rocky est un habitué du café ‘De Pomp’ à Diegem, où, justement, certains membres du commando de l’incendie de ‘Pour’ s’étaient rendus après leur forfait…
Ces éléments ne semblent pas troubler outre mesure la PJ et le magistrat-instructeur, et ce n’est que le 30 septembre que les enquêteurs décident de refaire un petit tour du côté de Diegem pour, enfin, interroger Rocky. Entre-temps, Van Hove, pour sa part, s’emmêle les pinceaux. Ses déclarations sur les motards deviennent de plus en plus contradictoires et confuses… Pour en arriver finalement à innocenter Rocky. Au même moment, Trousson commence lui à innocenter le militant VMO, Jean-Philippe Van Engeland.
FAINEANTISE ?
À plusieurs titres, l’interrogatoire de Luc Van K. par l’inspecteur Sabourin est une pièce d’anthologie. « Je suis membre du Front de la Jeunesse depuis au moins un an« , déclare Rocky. « J’ai fait connaissance de Trousson Yves, dit Popeye, lors d’une réunion du Front. Anciens légionnaires, nous avons sympathisé. (…) Popeye m’a dit qu’il comptait monter un parti politique, car il était contre les communistes, les immigrés qui ne travaillent pas, etc… (…) J’ai toujours tenu ‘Popeye’ pour une ‘grande gueule’ et je suis étonné qu’il ait eu le cran de mettre le feu à Pour. Je suis bien entendu d’accord avec son acte. C’est un coup contre la ‘Gauche’. Néanmoins, je n’approuve pas cette manière d’agir, la nuit. Je préconiserais plutôt des actions au grand jour, au vu et au su de tous« .
Simple formule de style. Car, il est établi qu’un mois avant l’incendie de Pour, Luc Van K. est déjà impliqué avec une bande de motards (composée de Alain A., Guy V., Philippe H., Alexis H., Francis M. et Jean V.H.) dans l’incendie d’une mosquée au cocktail molotov à Machelen. Le même soir d’ailleurs, le même groupe avait commis une agression raciste contre le fils d’un gendarme. Son tort ? Avoir quelque peu le teint basané. Tragique méprise…
Les enquêteurs de la PJ, en septembre 1981, ne font pas le rapprochement entre ces deux affaires et l’incendie de Pour. Soit. Mais il y a plus étonnant encore. Lorsque M. Sabourin demande à Van K. son emploi du temps lors de l’incendie, celui-ci répond que « je suis parti le 29.6.81 pour Condé-sur-Escaut en France, à moto, y passer mes vacances (…). Je crois que je suis rentré à Bruxelles le samedi 4 juillet 1981 afin de raccompagner une copine à Bruxelles. Je ne suis parti pour Condé-sur-Escaut que le lundi suivant. (…) Le samedi soir, j’ai été au Bierkelder jusqu’à environ 23 heures, ensuite je me suis rendu au café ‘De Pomp’ près de mon domicile à Diegem« .
Les déclarations de Van Hove, l’amitié avec Trousson, les motards de Machelen, le café « De Pomp » où se sont rendus les incendiaires après leur coup… Voilà qui devrait au moins éveiller un certain trouble chez les enquêteurs qui, par ailleurs, reçoivent un rapport (n° 3590) rédigé par l’inspecteur De Roock de la Sûreté de l’État. Conclusion de cette note : « Il y a de fortes présomptions pour que Luc Van K. ait été mêlé à l’incendie de Pour« . Et pourtant, l’enquête sur Van K. s’arrête net, dès sa première audition, le 14 septembre. « Exposons avoir fait rapport verbalement à Monsieur le magistrat instructeur sur le contenu de la déclaration de Van K. ce jour. Exposons avoir reçu pour directive de ne pas inquiéter autrement l’intéressé« , conclut le procès-verbal de l’inspecteur Sabourin.
WESTLAND NEW POST
On sait aujourd’hui que Luc Van K. était, au moment de l’incendie du journal Pour, un membre actif de la milice néo-nazie Westland New Post. Auparavant, en 1980, il faisait partie d’une fraction dure du Front de la Jeunesse, à la base notamment de la création de ZOON (Zwarte Orde – Ordre Noir), un groupe qui s’est illustré à l’époque par de violentes campagnes racistes dans les rues de Bruxelles.
L’une des activités favorites de ZOON : le badigeonnage au sang de porc d’édifices religieux musulmans. Après le scandale du WNP, Van K. s’est rapproché du VMO. En août 1983, il est condamné par le tribunal correctionnel de Bruxelles pour les faits de Machelen. L’année suivante, on le retrouve parmi les « gardes du corps » du meeting de Jean-Marie Le Pen, à Schaerbeek. Enfin, en 1986, il participe à la création de S.O.S. Agression, une association qui prône bien évidemment. la légitime défense.
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