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Vieillissement : « Une évolution sociétale majeure, qui mériterait un grand débat collectif », explique Stéphane Adam (U-Liège)

Michel Bouffioux par Michel Bouffioux
11 septembre 2023
dans Entretien, Paris Match Belgique, Paris Match.be, Social, Société
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Un entretien publié le 7 septembre 2023 par l'hebdomadaire Paris Match Belgique et le 10 septembre 2023 par le site Paris Match.be

Dans les années à venir, les personnes âgées seront beaucoup plus nombreuses, mais, comme l’explique le professeur Stéphane Adam (U-Liège), notre société se prépare insuffisamment à cette évolution démographique majeure.

En 2070, il y aura deux fois plus de personnes âgées de plus de 67 ans en Belgique. Se prépare-t-on suffisamment à cet avenir ?

Stéphane Adam. Non. Certes, le vieillissement est souvent évoqué dans le débat politique mais, en termes d'actions, plutôt que d'être mis dans les priorités, il se trouve relégué en queue de peloton. C'est regrettable, car cette question est aussi cruciale que celle du climat. Elle charrie des enjeux très importants, tant en termes de santé publique que du point de vue économique et social. Dans moins d'un demi-siècle, plus d'un tiers de la population sera septuagénaire, et à cette augmentation de l'espérance de vie s'ajoute une baisse de la natalité. On est donc face à une évolution sociétale majeure, qui mériterait un grand débat collectif.

Se pose évidemment la question de la solidarité, de la sécurité sociale, du paiement des retraites ?

De fait, on considère qu'il faut quatre personnes actives pour financer la retraite d'un aîné. Si l'on ne trouve pas comment changer de trajectoire, on se dirige vers un futur où la même charge pourrait devoir être supportée par deux actifs. C'est donc bien normal qu'on discute de ces enjeux budgétaires mais, dans le même temps, il est dommage qu'on ne débatte pratiquement que de cela. Et, en plus, qu'on le fasse de manière biaisée. Tant qu'à parler budget, on devrait aussi prendre en compte l'autre partie de l'équation.

Stéphane Adam, enseigne la psychologie de la sénescence et du vieillissement à l'U-Liège. Il y dirige l'Unité de psychologie de la sénescence qui compte une dizaine de chercheurs. ©Doc

Stéphane Adam, enseigne la psychologie de la sénescence et du vieillissement à l'U-Liège. Il y dirige l'Unité de psychologie de la sénescence qui compte une dizaine de chercheurs. ©Doc

A savoir ?

Il faudrait plus souligner dans le discours public que les aînés sont également une source de richesse pour notre société. Au Canada, par exemple, une étude a montré que les 65 ans et plus rapportent annuellement quelque 10,9 milliards de dollars à l'État via des activités de bénévolat. En Belgique, la crise sanitaire a clairement mis en lumière l'importance économique et sociale des seniors. Souvenez-vous de ce qui s'est passé quand, après la deuxième vague, on a voulu redéployer l'économie. Il fallait que l'activité reprenne, que papa et maman retournent au boulot. Mais pour nombre de travailleurs, c'était compliqué, parce que mamy et papy devaient rester confinés pour être protégés. Autrement dit, qui allait garder les petits enfants ? Les autorités ont été contraintes de rouvrir les écoles et les crèches. Même chose pour les musées et de multiples autres institutions et organisations qui ont eu la confirmation, à l'occasion du confinement plus long des seniors, de l'importance de ces derniers en termes de bénévolat : 86 % des bénévoles actifs sont des aînés, 30 % des aidants proches sont des retraités. S'il fallait les rétribuer, cela représenterait, chaque année, des milliards d'euros.

En outre, d'autres enjeux que celui du coût du vieillissement ne devraient-ils pas plus émerger dans le débat public ?

Certainement : les questions du bien-être des seniors, de leur droit au plaisir, de la considération qu'on leur porte, de leur représentation dans notre société, des discriminations dont ils font l'objet. Celles aussi des échanges intergénérationnels, de l'aide au maintien à domicile, de la qualité de l'accueil en maison de retraite. Celles encore de la formation insuffisante des soignants à la prise en charge des personnes âgées, des nouvelles filières professionnelles à développer dans le domaine de l'assistance aux personnes âgées.

Le vieillissement, plutôt qu'un poids pour la société, ne serait-il pas un important vecteur d'activité ?

Et comment ! Certains chercheurs estiment qu'une "silver économie" bien pensée (NDLR : "silver" en référence aux cheveux argentés des seniors) pourrait réduire les chiffres du chômage dans les années à venir, et notamment au profit des personnes les moins qualifiées. Une société du "bien vieillir" implique en effet la mise en place de formations dans tous les métiers de soins et d'assistance, la création de nouvelles professions, de nouveaux services, le développement de nouvelles applications technologiques. Par exemple, on pourrait voir apparaître des "concierges de quartier" pour s'enquérir du bien-être des seniors demeurant à leur domicile. En Région wallonne, on teste déjà des dispositifs digitaux facilitant le maintien à domicile de personnes très âgées. Il y a aussi des fenêtres d'activité toujours plus grandes dans les domaines de la culture, des loisirs, du vivre-ensemble. Bien sûr, toutes les évolutions envisagées demandent de la réflexion, des études avant d'être implémentées. Par exemple, on peut s'interroger sur l'effet pervers de donner trop d'assistance – et surtout trop tôt – à des personnes âgées. Dit autrement, l'objectif est d'aider les seniors de manière adéquate, pas de développer des dépendances ! Ainsi, les habitats "sécurisés", de plain-pied et bourrés d'outils technologiques, c'est fort bien. Mais, dans le même temps, priver une personne d'une compétence ou d'une activité qu'elle est encore capable d'assumer, est-ce vraiment lui rendre service ? Un aîné qui monte encore très bien un escalier entretient sa forme physique en gravissant les marches. Retirez l'escalier, cela va contribuer à le sédentariser, et cela même si vous lui faites porter une montre connectée qui lui enverra des messages d'alerte pour qu'il marche plus.

On comprend mieux que la question du vieillissement ne se limite pas à la sempiternelle question de savoir comment on va payer les retraites…

De fait, les chantiers du vieillissement sont extrêmement nombreux. Il est temps pour les décideurs d'aller au-delà des déclarations d'intention.

Ce n'est pourtant pas que le vieillissement puisse être considéré comme une surprise !

C'est le moins qu'on puisse dire : depuis cinquante ans, les démographes ont anticipé la question. Ils ont annoncé l'arrivée dans le troisième âge de la vague des "baby-boomers" nés durant l'âge d'or de l'après-guerre (NDLR : cette période de forte natalité s'étend de 1945 jusqu'à 1955-1960, voire jusqu'au milieu des années 1970, dans la plupart des pays occidentaux). De plus, il est évident que, depuis des décennies, les progrès de la médecine et l'amélioration de l'accès aux soins augmentent régulièrement l'espérance de vie. Il y a un parallèle qu'on peut faire entre le vieillissement et le dérèglement climatique : collectivement, nous voyons venir ces problématiques depuis longtemps, elles sont clairement identifiées, mais en termes d'actions concrètes, on tarde à en prendre toute la mesure.

Vous avez évoqué de nombreux chantiers à venir, mais le premier d'entre eux, le plus capital, ne serait-il pas d'initier un changement du regard sur le vieillissement dans notre société ?

Effectivement, il faut prendre conscience que nous vivons dans une société "âgiste" : tout ce qui est associé de près ou de loin au vieillissement est connoté et abordé de façon négative. La plupart d'entre nous – parfois à notre corps défendant – sommes imprégnés de stéréotypes relatifs aux vieux : ils coûtent cher à la collectivité, ils sont dépressifs, ils sont grabataires, ils n'ont plus de vie sexuelle, ils ne comprennent pas grand-chose au monde actuel, ils sont inutiles… Vieillir, ce serait déjà un peu mourir, une sorte de maladie. Ces âneries sont insultantes pour les personnes âgées et ont des effets délétères car elles pénètrent profondément dans les esprits, au point parfois de conditionner la vision de notre vieillissement personnel. Or, différentes études ont montré que quand les personnes ont une vision négative de leur vieillissement, elles diminuent leur espérance de vie de plusieurs années.

Ce regard négatif sur la vieillesse n'a-t-il pas toujours existé ?

Certes, l'humain a toujours été assez ambivalent, voire négatif sur le vieillissement. Certains philosophes comme Sénèque ont pu d'abord défendre le point de vue qu'être vieux c'était accéder à la sagesse, puis arguer qu'à partir d'un certain degré de sénescence, il valait mieux se suicider. Toutefois, une étude a montré que, depuis un peu plus d'un siècle, il y a toujours plus d'âgisme. Des chercheurs américains ont identifié les termes associés au vieillissement dans la littérature et la presse entre 1810 et 2010. Jusqu'en 1890, on trouve le plus souvent des termes positifs tels que "sagesse", "expérience". Ensuite, la connotation devient plus négative : "déclin", "démence". La tendance à associer des termes négatifs au vieillissement s'accentue continuellement jusqu'en 2010.

1890, ou l'avènement de la société industrielle ?

Oui, le début du productivisme. Le capitalisme triomphant réduisant l'homme à sa capacité de production. Dans cette manière de voir, le vieux qui ne travaille plus est un "inactif", un poids pour l'économie, un outil au rebut. Si cette idéologie n'a pas empêché des avancées sociales en matière de retraites – lesquelles sont d'ailleurs continuellement menacées de réformes –, elle n'en a pas moins perduré dans un discours politique, la littérature, les médias. Et donc dans les esprits.

Différentes recherches, les vôtres notamment, démontrent que l'âgisme se décline d'innombrables manières – et parfois fort insidieusement – dans notre société ?

Cela peut paraître anodin, mais en même temps, c'est très significatif : lisez les phrases imprimées sur les cartes d'anniversaire. Vous constaterez qu'à partir du demi-siècle de vie, la plupart des souhaits expriment une vision négative du vieillissement : "Oh, tu as 55 ans ? Mais tu es encore jeune tant que tu ne laisses pas des post-it partout du type "bas avant, soulier après" ou "appeler qui déjà ?"" On ne s'en rend pas vraiment compte, mais l'âgisme s'exprime partout dans notre société. Notre vision de l'existence en est imprégnée. Différentes études scientifiques ont objectivé son omniprésence sur les réseaux sociaux, dans les films et dessins animés pour enfants, dans la chanson populaire… Clichés, dénigrement, disqualifications. En plus, les personnes âgées trouvent peu à exprimer leur point de vue dans les médias, en tous cas celles qui ne sont pas célèbres. Les vieux, ce n'est pas sexy. On les invisibilise.

De cette mauvaise image des vieux découlent des discriminations ?

Les enquêtes à cet égard sont très claires : dans les sociétés européennes et anglo-saxonnes contemporaines, l'âge constitue quantitativement le facteur de discrimination le plus important, avant l'orientation sexuelle, l'origine ethnique ou la religion. Une enquête récente d'Amnesty le confirme : la discrimination la plus ressentie est celle liée à l'âge et elle s'exprime à partir de 55 ans.

Avoir 55 ans, c'est être vieux ?

Bien sûr que non. Mais dans le monde du travail, c'est autre chose. Si vous perdez votre travail à 50 ans, vous aurez cinq fois moins de chance d'en retrouver un autre, comparé à un compagnon d'infortune plus jeune. Idem dans le monde de l'immobilier : si vous cherchez à louer un appartement à 55 ans, vous aurez moins de chance de trouver un propriétaire conciliant. Diverses études le montrent, quand vous avez plus de 55 ans, vous êtes traité différemment partout : chez le notaire, le banquier, l'assureur. Et même chez les médecins qui, malgré le fait qu'ils ont beaucoup de seniors dans leur patientèle, n'ont pratiquement pas été formés pendant leurs études à la prise en charge de ce public spécifique. En conséquence, les préjugés âgistes s'expriment aussi dans leurs prescriptions : ils ont tendance à donner plus rapidement des antidépresseurs aux personnes âgées, croyant qu'elles sont plus déprimées que les jeunes. Or, différentes études montrent que proportionnellement, les jeunes dépressifs sont bien plus nombreux que les vieux dépressifs. Et même qu'à partir de la soixantaine, la maturité émotionnelle rend plus apte au bonheur. Aussi, dans les maisons de retraite, on ne trouve pas de lit double, même pour les gens qui y arrivent en couple. Tout au plus attachera-t-on deux lits simples. A-t-on encore le droit d'aimer quand on est vieux ? Sans parler des préjugés sur la vie sexuelle : sait-on pourtant que 33 % des personnes de plus de 75 ans sont encore sexuellement actives ? Même des centenaires déclarent qu'ils ont encore une vie sexuelle.

La manière dont on raconte les vieux dans la publicité n'est-elle pas symptomatique ?

Certainement, il y a notamment ces publicités destinées aux seniors qui nous montrent de "beaux vieux", interprétés par des jeunes vieillis pour la circonstance. Là, on est souvent dans la caricature positive : ils sont souriants, avec des dents parfaites, en couple, bronzés, minces, en vacances sur leur vélo électrique à 5 000 euros, ils font du surf ou courent le marathon. Il y a quelque chose de l'injonction dans ces publicités, quelque chose qui met mal à l'aise, qui est certainement culpabilisant pour le spectateur âgé auquel on dit implicitement : si vous n'êtes pas un vieux comme dans la pub, c'est que vous avez raté quelque chose. Aussi, cette fois à destination d'un public de jeunes actifs, il y a des publicités à connotation négative. Dans un cours, je commente une pub qui vante des systèmes d'alarme : une dame âgée regarde par la fenêtre avec des jumelles. Slogan : "On ne choisit pas ses voisins. " Message subliminal : un vieux, cela n'a rien à faire d'autre que de passer sa journée à observer ce que vous faites. Une autre pub pour des assurances montre un homme qui prend un escalator pour sortir du métro. Un vieux l'attend à la sortie et lui donne un coup de tête. Slogan : "Un coup de vieux, ça peut venir n'importe quand ", suivi d'un message de prévention jeuniste : "Pratiquez une activité physique régulière." Sous-entendu : si vous ne cherchez pas à fuir la vieillesse, vous deviendrez ce vieux fou. Cela reflète notre monde où il y a une violence latente et très insidieuse de la société à l'égard du public des seniors. Cette brutalité fait partie de notre quotidien, sans qu'on s'en rende compte. Ne pas en prendre conscience, voire pire, entretenir les idées reçues sur les seniors, cela ressemble un peu à de l'autodestruction car, sauf à mourir jeune, ce que la plupart d'entre nous ne souhaitent pas, le temps viendra où tous, sans exception, nous serons vieux.

La baisse de natalité est une tendance lourde. À l'avenir, il y aura donc plus de vieux et moins de jeunes. Cela ne devrait pas inviter notre société vieillissante à ouvrir plus ses frontières à du sang neuf venu d'ailleurs ?

Mais bien entendu ! Et ce ne serait pas la première fois que l'immigration jouerait un rôle clé dans notre développement économique et social. Souvenons-nous de ce que l'on doit aux Italiens et aux Marocains qui sont venus faire des boulots dont les Belges ne voulaient plus. D'autres exilés pourraient encore nous sauver la mise à l'avenir, mais ces enjeux sont généralement mal compris. Trop de gens ne perçoivent pas que le discours anti-immigration consiste, en fait, à tirer une balle dans le pied des générations futures. Tous ces métiers d'aide à la personne dont on parlait tout à l'heure, qui va les exercer, s'il y a trop peu de jeunes actifs ? Qui va produire de la richesse ? Sauf à faire travailler les seniors toujours plus longtemps.

Question "Black Mirror" : à politique égale, quelle pourrait être la vie des vieux en Belgique en 2050 ?

Si les grands chantiers dont nous avons parlé en restent à leurs fondations, aux déclarations d'intention, cela risque d'être très problématique. Je suis assez pessimiste. Ira-t-on alors vers des injonctions excessives de maintien à domicile, ou des maisons de retraite toujours plus grandes, plus impersonnelles, plus médicalisées ? Des très vieux travailleront- ils dans des conditions déplorables par obligation, comme c'est déjà le cas aux États-Unis ?Une forme d'eugénisme va-t-elle sournoisement s'insinuer dans les politiques de santé ?

Il y a peu, l'économiste Yusuke Narita (Université de Yale) laissait entendre, avant de se dédire, que la solution au vieillissement de la population au Japon serait un "suicide de masse" des personnes âgées. Un film japonais récemment à l'affiche en Europe, "Plan 75", aborde cette même thématique. Cela fait froid dans le dos…

Dans certains pays asiatiques comme le Japon, la vague du vieillissement est deux fois plus importante qu'en Europe. La société doit s'adapter extrêmement rapidement aux changements économiques et sociaux que cela engendre. Cela crée un terreau fertile pour des conceptions "âgistes" et eugénistes, qui présentent les vieux comme un problème pour la société. On n'en est pas là en Europe, ce qui ne veut pas dire que les ferments de ce genre d'idéologie ne sont déjà présents. Quand un politicien flamand pose le débat de savoir s'il convient que la sécurité sociale rembourse encore les prothèses de hanche pour des personnes à partir d'un certain âge, n'est-on pas déjà dans une forme d'eugénisme ? Rappelez- vous aussi cette initiative de Maggie De Block qui décida, il y a quelques années, de faire rembourser les huit premières consultations chez le psychologue…

N'était-ce pas une bonne chose ?

Oui, sauf que la ministre de la Santé ne prévoyait ce remboursement que pour les gens âgés de moins de 65 ans ! C'est en raison de la crise sanitaire, après avoir constaté que les vieux avaient été enfermés bien plus longtemps que les jeunes, qu'il a été décidé d'étendre le remboursement aux seniors. Je reviens donc à votre question "Black Mirror" : à l'avenir, les plus âgés seront-ils toujours plus les victimes des économies budgétaires en soins de santé ? À cet égard, certains discours tenus par quelques économistes et pseudo- philosophes en marge de la crise sanitaire m'ont semblé bien interpellants. Ils défendaient l'idée qu'en voulant protéger les aînés du Covid, on en arrivait à "sacrifier les jeunes au profit des vieux". On a donc observé qu'une question de santé publique, doublée d'une crise économique subséquente, a provoqué une accentuation rapide de l'âgisme dans notre société, voire des tentations d'eugénisme non assumées, par ailleurs relayées dans certains médias.

Ce climat pèse-t-il sur les personnes âgées, sur la représentation qu'elles se font d'elles-mêmes et de la place qu'elles occupent dans la société ?

Bien entendu, et cela me rappelle l'histoire d'une dame qui avait programmé sa mort à 75 ans. Au-delà de cet âge, elle estimait que la vie ne valait plus d'être vécue. Peut-être était-ce en raison d'une histoire personnelle, mais on peut aussi s'interroger sur la représentation négative qu'on se fait de la vieillesse dans notre société. Bien sûr, je suis partisan du droit à mourir dans la dignité, pourvu qu'il s'agisse d'un choix délibéré et réfléchi. Mais je m'interroge : dans une société au discours dénigrant sur la vieillesse, n'aura-t-on pas un jour la main un peu trop légère ? Dans le futur, des vieux ne demanderont-ils pas l'euthanasie à cause d'une certaine pression sociétale ? C'est d'ailleurs ce qui s'insinue déjà dans l'esprit de certains seniors au Japon : ils se sentent de trop.

Il y a quelques années, dans le cadre d'un programme de télévision français, vous avez longuement conversé avec feu Marcel Amont, ce chanteur qui était encore sur les planches à 90 ans. Quelle idée forte avez-vous retenue de cette rencontre ?

Cet homme avait un âge certain, son physique le trahissait, mais il ne se sentait pas vieux. Dans sa tête, il n'y a toujours eu qu'un seul Marcel. Toutes les études montrent que, quand on se sent plus jeune que l'âge qu'on a, on vit plus longtemps. Mais dans cette société âgiste, malgré un bon moral, ce n'est pas toujours facile car, comme l'expliquait le chanteur, malgré son optimisme, malgré son dynamisme, il se sentait parfois "vieux dans le regard des autres". Et notamment dans les commentaires désobligeants, cyniques et méprisants de certains organisateurs de spectacles qui rechignaient à laisser monter un "vieillard" sur scène, de peur que, je cite, "ça sente le pipi". Les mots qu'on dit sur les vieux sont parfois d'une violence inouïe. On n'oserait pas les prononcer contre toute autre catégorie de la population.

L'idée ne circule-t-elle pas de mettre sur pied un centre d'expertise du vieillissement ?

Des recommandations en ce sens ont été formulées au niveau de la Région wallonne. Il serait utile qu'une organisation permanente, pluridisciplinaire et intégrant des seniors en son sein puisse réfléchir aux enjeux de société liés au vieillissement. Néanmoins, ce projet n'est pas récent, cela a déjà été évoqué durant la précédente législature. Il ne faudrait donc plus tarder à le mettre en œuvre. Ce serait déjà un premier pas vers un regain de crédibilité des décideurs politiques car, sur la question du vieillissement, on a souvent constaté un grand écart entre les discours et les actes posés.

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https://www.parismatch.be/actualites/societe/2023/09/10/societe-impregnee-dagisme-le-vieillissement-est-un-enjeu-aussi-crucial-que-le-climat-7SCNE5AK6ZD73A5B2YOPMYZFGE/

Michel Bouffioux

Michel Bouffioux

Curieux de beaucoup de choses, je m'intéresse notamment à des dossiers sociétaux, historiques, scientifiques et judiciaires. Depuis 1987, comme le temps passe, j'ai travaillé dans les rédactions de plusieurs quotidiens et hebdomadaires belges. J'ai aussi fondé l'hebdomadaire "Le Journal du Mardi" en 1999. Depuis 2007, je fais partie de l’équipe rédactionnelle de Paris Match Belgique.

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