Où s’arrêtera l’irrésistible ascension de Monsieur Musk ? La fusée Elon va-t-elle exploser en plein vol ? Aussi brillant que clivant, l’homme le plus riche du monde était déjà un manager dur, parfois même violent. Le voici désormais devenu décideur politique. Attention danger ? Béatrice Mathieu, grand reporter à L’Express, a longuement enquêté sur cette personnalité atypique ; elle nous la décode.
Un entretien publié le 6 février 2025 par l’hebdomadaire Paris Match Belgique et le 8 février 2025 par le site Paris Match.be.
Paris Match.Quelques jours avant la commémoration des 80 ans de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz, Elon Musk, milliardaire de la tech, entouré de ses pairs — Zuckerberg, Bezos et d’autres —, esquissait un geste ressemblant fortement à un salut nazi. Cela se passait lors de l’investiture de Donald Trump, personnage fantasque, imprévisible, promoteur du culte de la personnalité et d’un pouvoir fort, nationaliste. Le patron de Tesla, SpaceX et X, désormais « ministre » du gouvernement américain, affiche ouvertement son soutien à l’extrême droite internationale, notamment au parti AfD, qu’il qualifie de « meilleur espoir pour l’Allemagne« . Sur son réseau social, il écrit : « From MAGA to MEGA, Make Europe Great Again ! » Mesurons-nous pleinement, dans nos démocraties européennes, elles-mêmes menacées par le réveil de la « bête immonde », l’ampleur du basculement auquel nous assistons ?
Béatrice Mathieu. Non, je ne le crois pas. Votre question évoque l’image d’un cerf figé par la peur et l’incertitude, immobilisé sous la lumière des phares d’une voiture qui fonce sur lui, menaçant de l’écraser. Confrontées à des « démocratures » de plus en plus nombreuses, à la montée du populisme sur le plan international, mais aussi chez elles, les démocraties du Vieux Continent sont tétanisées.
Comment expliquer cet état de sidération ?
Nous sommes confrontés à des changements rapides, pour ne pas dire fulgurants dans le cas américain. On a perdu la boussole car ces évolutions sortent complètement de notre cadre de pensée. Elles remettent en cause ce qui fonde notre vivre-ensemble, les droits de l’homme, la légalité, les normes, la coopération internationale… Ne nous mettons pas la tête dans le sable : ce qui se passe aux États-Unis ne fait qu’accompagner et renforcer un basculement que l’on avait déjà constaté dans d’autres régions du monde. Entre autres exemples, on peut évoquer le durcissement du régime chinois, le nouveau régime présidentiel en Turquie ou encore la politique expansionniste de Poutine, qui s’assied sur le droit international. Le tandem Trump-Musk agit donc dans un contexte mondial qui lui est favorable : il accélère l’Histoire. Pour les acteurs de ce « nouveau monde », l’Europe apparaît comme l’ennemi à abattre : le dernier carré qui défend le multilatéralisme, la coopération des États au sein d’organismes internationaux, les accords négociés, le caractère inaliénable des frontières. De tous ces points de vue, il est évident que l’Amérique de Trump et de Musk ne partage pas du tout notre régime de valeurs.
Ne suffit-il pas d’énumérer les premières annonces du président républicain pour s’en faire une idée ?
En effet. Au pas de charge, il a déjà suggéré que le Canada pourrait devenir le 51ᵉÉtat des États-Unis, exprimé des visées expansionnistes sur le Groenland et affiché des prétentions sur le canal de Panama. Sans doute ne s’agit-il que de provocations, mais ces déclarations s’inscrivent dans une remise en cause générale de la marche du monde sur les plans économique, climatique et diplomatique : chacun chez soi, chacun pour soi, America first. Trump sort de l’accord de Paris et de l’OMS. Il rend l’OMC totalement inopérante en refusant la nomination de nouveaux juges pour son organe d’appel. Il menace de biffer d’un coup de plume l’accord Canada-USA-Mexique en rétablissant des droits de douane de 25 %. Il sort de l’accord de l’OCDE relatif à l’impôt minimum de 15 % sur les sociétés et la taxation des multinationales…
Mais nous, les Européens, nous continuons à croire au multilatéralisme…
Parce que nous le défendons comme une valeur essentielle, une certaine vision d’un monde plus prospère et pacifique. Ainsi, l’Europe temporise. Mais nos démocraties sont soumises à rude épreuve. Elles se fragilisent sous l’effet de vents contraires : ceux qui reviennent du passé, avec le regain de forme de l’extrême droite au sein même de nos sociétés, et ceux qui soufflent d’autres régions du monde. Car, bien évidemment, les démocratures cherchent à nous influencer, dans le sens de leurs intérêts idéologiques, stratégiques et commerciaux. C’est la démarche de la Russie de Poutine, celle de la Chine de Xi Jinping, celle des États-Unis de Trump. Ces États ont chacun leur agenda et leurs objectifs, mais l’Union européenne, qui contredit leur vision du monde, est leur cible commune.
« C’est un adepte du rapport de force permanent. Une loi du plus fort qu’il applique dans ses affaires et avec les gens qu’il côtoie »
Cela nous ramène aux déclarations d’Elon Musk évoquées au début de notre entretien, au soutien qu’il porte aux partis d’extrême droite européens, aux invitations de leaders de ces formations lors de l’investiture de Trump. S’agit-il d’exporter chez nous les références idéologiques du trumpisme ?
Elon Musk est en effet très engagé dans cette démarche, étant lui-même l’archétype de la dérégulation : les lois, les règles, les normes, il cherche toujours à les contourner ou à les faire plier. C’est un adepte du rapport de force permanent. Une loi du plus fort qu’il applique dans ses affaires et avec les gens qu’il côtoie : ses collaborateurs, ses femmes. À l’instar de Trump, Musk est un viriliste. C’est un homme violent dans les mots, souvent vulgaire d’ailleurs. Comme le nouveau président des États-Unis, il n’a pas de surmoi : il ose dépasser les limites, dire tout et son contraire, éructer parfois, déplaire souvent, cliver. Tout lui semble permis, tant qu’il est convaincu que cela sert ses ambitions et son business.
À l’occasion d’une longue enquête sur Musk, vous avez rencontré des membres de sa famille et plusieurs de ses anciens collaborateurs professionnels, aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Comment le définiriez-vous plus avant ?
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Extrait de l’entretien en accès libre sur le site Paris Match.be : » Musk, c’est le mélange d’une ambition démesurée et d’une soif de revanche, ces deux traits étant servis par une intelligence au-dessus de la moyenne. Il se caractérise aussi par une absence totale d’émotions. Si je devais le comparer à un personnage de fiction, je choisirais Oswald Cobblepot, autrement dit « le Pingouin. » Cet ennemi emblématique de Batman a été victime de moqueries à cause de son apparence physique et cela l’a profondément meurtri. Alors, il veut prouver sa valeur en mettant sa grande intelligence au service de sa revanche. Il aspire à devenir puissant, riche et respecté. Rien ne peut s’opposer à son dessein. Il est très stratège. Il croit totalement au bien-fondé et à l’aboutissement de tous ses plans. Cela l’arme d’une détermination sans faille. »
Curieux de beaucoup de choses, je m'intéresse notamment à des dossiers sociétaux, historiques, scientifiques et judiciaires. Depuis 1987, comme le temps passe, j'ai travaillé dans les rédactions de plusieurs quotidiens et hebdomadaires belges. J'ai aussi fondé l'hebdomadaire "Le Journal du Mardi" en 1999. Depuis 2007, je fais partie de l’équipe rédactionnelle de Paris Match Belgique.