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Le site de Michel Bouffioux

Philippe Deleuze : le dernier cri d'un père (28/01/2010)

Publié le 28 Janvier 2010 par Michel Bouffioux in Paris Match Belgique

"LA JUSTICE M'A ASSEZ TORTURE"

 

- Enquête évoquée sur le plateau de "L'info confidentielle" (RTL-TVI), le dimanche 24 janvier 2010 et publiée dans l'hebdomadaire "Paris Match" (Belgique) , le 28 janvier 2010 -


deleuze1.jpgQue ce soit dans ces pages ou sur le plateau de «L'Info confidentielle Paris Match» diffusé sur RTL-TVI dimanche dernier, Philippe Deleuze a exposé plusieurs fois ses interrogations, son indignation teintée de désespoir, ses coups de gueule. Mais, désormais, le papa de Laurence Mathues - cette jeune fille décédée en 1992 dans des circonstances que la justice n'a toujours pas élucidées - a décidé de jeter le gant: «Après plus de dix-sept ans de combat, je suis épuisé. La juge d'instruction n'a qu'à clôturer son dossier en l'état. Je dois m'arrêter avant d'imploser. Avant que tout cela ne m'achève. Pour ma dignité aussi - et celle de ma fille -, je ne veux plus être une souris pour le chat.»

 

"Je me trompais. Je suis heureux de déclarer que je me trompais. Je trouve toujours stimulant de découvrir de nouveaux exemples de mes préjugés et de ma stupidité, de me rendre compte que je ne sais pas la moitié de ce que je crois savoir." C'est ainsi que s'exprime John Trause, un romancier britannique qui a pour particularité, outre cette salutaire lucidité autocritique, de ne pas exister réellement. Derrière ce personnage de fiction, c'est un autre écrivain, un virtuose de la plume, l'américain Paul Auster, qui se cache. Il lui a donné vie dans « La Nuit de l'Oracle », où l'auteur s'interroge sur l'influence de la plume sur la réalité. Quand le romancier invente un récit, lui arrive-t-il d'anticiper l'avenir, voire même de le modifier ?

 

Philippe Deleuze se pose des questions analogues à propos de l'affaire qui le détruit, comme le ferait une longue maladie, depuis dix-sept ans. Qu'a-t-il dit, qu'a-t-il fait pour mériter une telle galère?  A-t-il influencé négativement le cours des choses en se montrant combatif ? A-t-il créé des inimitiés avec les gens de justice qui ont charge de rechercher la vérité sur les circonstances de la mort de sa fille?  A contrario, s'il n'avait pas fait le bras de fer plusieurs fois avec les autorités judiciaires, l'affaire ne serait-elle pas classée depuis longtemps ? Les questions se bousculent dans sa tête. Une tête trop pleine de points d'interrogation. Où est le bout de cet interminable tunnel ?


Dans la Grèce antique, les hommes perdus allaient consulter les divinités pour recevoir un oracle, une réponse à leurs tourments. Philippe Deleuze, lui, préfère en référer à sa fille. Disparue mais omniprésente. Il nous le confiait en ces termes, il y a deux ans : « Quand je sens que je perds la force, je me rends au cimetière pour parler à Laurence. Elle me rappelle alors qu'elle ne trouvera jamais la tranquillité avant que l'on sache ce qui lui est vraiment arrivé. » Et puis, il y a peu, l'homme essoufflé a aussi connu sa nuit de l'oracle. « Récemment, je me suis réveillé en sursaut. Très tôt, bien avant que ne perce la lumière du jour. Je voulais sortir de mon lit mais j'étais paralysé. J'avais les yeux ouverts mais il m'était impossible de bouger. Je suis resté dans cet état pendant une bonne demi-heure. Pour calmer mon angoisse, je me suis mis à l'écoute de Laurence car je suis persuadé qu'elle est toujours près de moi, pour guider mes pas. Elle me l'a fait comprendre, elle sait que je suis allé au bout de mes forces. En cet étrange moment, des tas de souvenirs me sont revenus. J'ai revu le juge Marotte qui me disait: "Monsieur Deleuze, arrêtez de vous culpabiliser. Pensez plutôt aux dix ou quinze ans qui vous restent à vivre." Après cela, j'ai pu me relever. Tout mon corps tremblait, mon coeur battait la chamade et, pour ne pas m'écrouler, j'ai dû prendre appui sur le bureau. Je suis ressorti de cette expérience bizarre et effrayante avec la conviction que je m'égarais. J'ai senti que la mort me regardait déjà avec envie : je m'étais battu pendant dix-sept ans, mais aurais-je encore dix-sept ans de vie devant moi ? Ayant posé ce constat de mon épuisement, je me suis dit que la justice n'avait qu'à clôturer le dossier en l'état. Je dois m'arrêter avant d'imploser. Avant que tout cela ne m'achève. Pour ma dignité aussi - et celle de ma fille -, je ne veux plus être une souris pour le chat. La justice m'a assez torturé ! »

 

Ce coup de gueule de Philippe Deleuze, sans doute le dernier, succède à un moment d'espoir. En avril 2008, sur le plateau de « L'Info confidentielle Paris Match », le papa de Laurence révélait que le Parquet général de Liège avait rejoint son point de vue. Non, l'instruction ne pouvait pas être clôturée en l'état comme le souhaitait la juge d'instruction Bourgeois. Oui, il y avait encore un espoir de trouver la vérité sur ce qui était arrivé à Laurence par la réalisation de devoirs complémentaires. Mais, presque deux ans plus tard, le papa déchante : « Pendant des mois, je n'ai plus été au courant de rien. Chaque fois que je m'adressais au procureur général, il me disait qu'il allait se renseigner au Parquet de Namur où se déroule l'instruction. Et c'était toujours la même chanson: "On avance mais tous les devoirs ne sont pas rentrés. Rappelez dans quelque temps, Monsieur Deleuze..." Pas de nouvelles non plus de mon avocat, dont je me demande s'il me défend encore. Maintenant, trois jours avant mon passage dans "L'Info confidentielle Paris Match", la justice vient enfin de me donner des nouvelles fraîches : le principal devoir complémentaire, la réquisition d'un entomologiste en France, vient d'être terminé. Sans d'ailleurs apporter les réponses que j'espérais. En fait, l'expert est tellement prudent qu'il ne se prononce pas. »

 

Le papa de Laurence poursuit, amer: «Ce nouveau surplace m'achève. Il faut en effet le remettre dans son contexte. La juge d'instruction chargée du dossier a tardé pendant un an avant de requérir l'intervention de cet entomologiste, alors que c'était le devoir complémentaire le plus important. Il s'agissait de d'établir que le corps de Laurence, disparue le 28 août 1992, n'a pas pu séjourner une semaine à l'endroit où il a été retrouvé. En effet, la médecine légale a déterminé que ma fille est morte très peu de temps après s'être volatilisée. Or, le 7 septembre, quand un promeneur a découvert son corps, il n'était pas dans l'état de décomposition d'un cadavre resté plusieurs jours en pleine nature. Pendant des années, j'ai essayé de faire avancer la justice sur ce constat qui implique l'intervention d'un tiers, certainement son assassin, qui aurait conservé le corps dans un autre lieu, à rechercher, avant de s'en débarrasser. »

 

«Cela n'intéressait pas l'instruction alors que cet élément s'emboîtait parfaitement avec une autre donnée du dossier », argumente encore Philippe Deleuze. «J'évoque ici un suspect mis en cause par certains de ses proches, lesquels signalaient justement que le corps avait séjourné dans une cave avant d'être jeté au bord d'une route! D'où un autre devoir qui avait été demandé par le Parquet général : revenir sur les antécédents de ce suspect, sur ses déclarations et celles de ses proches. L'idée était aussi de le confronter à des éléments nouveaux. J'espérais donc que la demande à l'entomologiste serait traitée en premier lieu afin que les enquêteurs aient éventuellement des arguments à lui opposer. Primo, j'ai bien dû constater le retard dans la simple tâche qui consistait à envoyer une lettre à l'entomologiste pour qu'il réalise une expertise sur la durée de séjour probable du corps à Fernelmont à partir des rapports et photos disponibles dans le dossier d'instruction. Secundo, la juge d'instruction a mis la charrue avant les boeufs en s'attaquant prioritairement aux volet relatif au suspect ! »


A propos de l'expertise de l'entomologiste, Cédric Visart de Bocarmé, le procureur général, ne nie pas la lenteur de la justice. Il y a quelques mois déjà, il l'expliquait ainsi sur base de renseignements qui lui étaient parvenus de ses collègues namurois : «On a eu du retard à cause de l'IRM (Institut royal de Météorologie) qui devait évaluer les conditions atmosphériques de cette période de l'été 1992 où l'on a retrouvé le corps de la victime. Sans cela, Mme Bourgeois ne pouvait formuler correctement ses requêtes » (1) "Je ne veux pas mettre en doute la parole du Procureur gérai, mais j'ai dû mal à admettre que ces données informatisées mettent un an à transiter de Bruxelles jusqu'à Namur!" rétorque Philippe Deleuze.

 

Pour trancher le débat de cet énorme retard dans un dossier déjà tellement interminable pour le père de la victime, nous avons pris contact avec le responsable du service de climatologie de l'IRM, Luc De Bontridder. Sa réponse est claire : « Le traitement des demandes judiciaires et policières se font toujours dès leur réception. Il est impossible qu'une demande soit restée en stand-by pendant un an ou même plusieurs semaines à l'IRM.» Après vérification de toutes les demandes judiciaires reçues par l'IRM en 2008 et en 2009, le climatologue n'a trouvé aucune trace d'une quelconque requête relative à l'affaire Mathues...

 

Philippe Deleuze voit en cela «une confirmation du manque d'entrain de la juge d'instruction». Mais le PG de Liège - qui renvoie maintenant à Namur pour l'explication du retard - relativise: «Globalement, on peut constater que cette instruction a pris beaucoup trop de temps, et on peut comprendre que cela n'a pas été facile pour M. Deleuze. Mais je ne veux pas critiquer l'instruction, chaque juge reçoit un nombre considérable de dossiers. Et des choix doivent se faire en fonction des urgences. Par exemple, les dossiers qui concernent des détenus en préventive sont évidemment prioritaires par rapport à des enquêtes au long cours comme l'affaire Mathues. » Et le papa de Laurence rétorque : « Oh, vous savez, j'ai déjà vécu cela avec le précédent juge d'instruction pendant huit ans. M. Marotte voulait clôturer le dossier sur un suicide après huit mois d'enquête. Quand je m'en suis offusqué, il s'est fait menaçant. Il a envoyé une lettre à mon avocat pour perfidement laisser entendre que si je contestais le suicide, je pouvais aussi bien faire un bon suspect! Il avait sa vision des choses et ne voulait pas la modifier. Il voulait en finir rapidement avec une enquête qui avait démarré de manière catastrophique: erreur d'identification du corps retrouvé à Fernelmont, indices galvaudés et détruits... Du coup, je suis devenu le vilain petit canard. Et ce fut la même chose avec Mme Bourgeois, la magistrate qui lui a succédé : elle a déjà voulu clôturer le dossier trois fois depuis 2000 ! Il est donc clair que, dans son esprit, il n'y a plus de possibilité de chercher encore la vérité. Je doute qu'elle ait eu jamais envie d'être contredite par ces devoirs imposés. »

 

Le papa de Laurence estime que l'évolution de son dossier est définitivement compromise. « La relation conflictuelle entre le magistrat instructeur et la victime que je suis est devenue le centre du problème. Ce n'est plus la vérité qui est prioritaire, mais un combat d'orgueil. Alors, aujourd'hui, je dis à Mme Bourgeois qu'elle est la plus forte. Laurence et moi, on s'incline. On a compris qu'il était vain d'encore essayer de changer le cours de la justice. Quand j'ai des nouvelles de celle-ci, c'est généralement pour me mettre la pression. Quand je la force à corriger le tir, cela me revient toujours comme un boomerang. En 2003, j'ai obtenu le passage d'un suspect au détecteur de mensonges... Ensuite, on a voulu me le faire passer aussi ! « Par équité vis-à-vis du suspect », m'avaient écrit les responsables de l'enquête... En 2008, j'ai obtenu des devoirs complémentaires et, bien sûr, on en a fait un sur moi aussi : il y a quelques mois, des enquêteurs m'ont convoqué pour que je m'explique sur ma consommation de médicaments. Leur argument? Cinq ans après la mort de Laurence, un médecin m'a prescrit un calmant que l'on a aussi trouvé dans le corps de ma fille. Si on m'avait prescrit cela cinq ans, cinq mois ou cinq jours avant sa mort, j'aurais saisi la pertinence d'une telle piste, mais moi, c'était cinq ans après ! J'y vois une forme de harcèlement. Et le fait d'avoir encore tardé à réaliser le devoir qui m'interpellait le plus n'est rien d'autre qu'une violence institutionnelle supplémentaire. Alors voilà, c'est fini. Laurence et moi, on n'ennuiera plus personne. Je suis maté. Je suis en état d'acceptation comme celui qui souffre d'une grave maladie. J'ai cru à la justice et, en fin de compte, elle ne m'a donné que des coups. Il m'a fallu dix-sept années de combat pour admettre que je partirai sans connaître la vérité. »


«Je me trompais. Je suis heureux de déclarer que je me trompais. Je trouve toujours stimulant de découvrir de nouveaux exemples de mes préjugés et de ma stupidité, de me rendre compte que je ne sais pas la moitié de ce que je crois savoir.» La sagesse de John Trause devrait certainement être enseignée à nombre de magistrats qui, enfermés dans leurs tours d'ivoire, voient les gens et les choses de bien trop haut. On ne peut qu'être profondément choqué par la lenteur de la justice à réaliser les derniers devoirs d'un tel dossier, et cela même s'il y a des affaires « plus urgentes ». Une stratégie de l'usure qui ne grandit pas ceux qui y ont participé. Ce dossier, mais d'autres aussi comme «l'affaire Dutroux», devrait peut-être inspirer une réflexion sur la mise en place de nouvelles règles qui permettraient de déminer des conflits douloureux entre parties civiles et magistrats instructeurs. «Si un juge manifeste son désir de clôturer son dossier, ne lui est-il pas difficile d'accepter de se voir imposer des devoirs complémentaires qu'il estime inutiles ? Ce serait plus efficace, plus rassurant aussi pour les parties civiles, que le cas échéant puisse être désigné un autre juge qui s'attellerait spécifiquement à la mise en œuvre des ultimes actes d'instruction. De cette manière, personne ne perdrait la face et certaines lenteurs liées à des désaccords seraient évitées. « J'aurais tant souhaité que les choses se passent autrement », conclut Philippe Deleuze.


HISTOIRE SANS FIN

Tragique « affaire Mathues », interminable enquête en cours depuis bientôt dix-huit ans... A l'âge de 16 ans, Laurence est morte d'une absorption massive de barbituriques. Elle a été vue pour la dernière fois le 28 août 1992, sortant du parc d'attraction de Walibi où elle travaillait comme jobiste. Son cadavre ne sera trouvé que le 7 septembre 1992, au bord d'une route, à hauteur de Novilleles- Bois (Fernelmont). Il est probable que ce corps, recouvert de branchages, a été déplacé peu de temps avant sa découverte par un promeneur. La date de la mort remontant au jour de la disparition selon le médecin légiste et l'état fort bien conservé du corps ouvre l'hypothèse - encore en attente de vérification aujourd'hui...- que celui-ci a reposé pendant plusieurs jours dans un endroit qui reste à découvrir. Ce qui implique forcément l'intervention d'une personne déplaçant Laurence et partant, rend peu pertinente la thèse du suicide. Pas de trace de viol, pas de témoin direct de l'assassinat présumé. Quoi d'autre? Rien.

 

Des indices trop peu exploités et désormais compromis, comme par exemple d'éventuelles traces de coups sur le corps de la victime. Des témoins entendus tardivement. Certains rapports d'experts aux contenus très limités, pour ne pas dire indigents. Et puis, surtout, un climat d'incompréhension permanent entre le père de la victime et certains fonctionnaires qui ont été ou sont encore chargés de l'enquête. Pour en savoir plus, lire nos précédents articles dans Paris Match des 30 avril 2008 et du 16 avril 2009.

 

SOUTIEN

Sur Facebook, Philippe Deleuze a créé un groupe évoquant son combat pour découvrir la vérité sur les circonstances de la mort de Laurence.  Celui-ci regroupe d'ores et déjà plus de 11.000 membres.

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pire 01/06/2014 15:32

Je souhaiterais pouvoir accéder au groupe façebook concernant le combat pour la vérité sur le décès de Laurence mais je ne le trouve pas. y aurait-il possibilité d'avoir un lien? Merci.
Cordialement

Collard Aurore 14/01/2014 12:05

Cette justice me fait peur!!!, le 28 avril 2014 "si ce n' est pas encore reporté" je saurais peut-être la vérité sur la mort suspecte de ma fille(3ans)

Evelyne Deleu 06/10/2010 22:57


Ensemble pour Philippe et Laurence que justice se fasses.


Danielle Depessemier 14/04/2010 22:38


Voici encore un excellent exemple de l'incompétence de la justice belge ... du plus petit ... au plus important ... tout le monde se renvoit la balle, chacun prétend avoir fait ce qu'il n'a
finalement pas fait. Bref, un embroglio à la manière belge!
C'est dramatique vraiment de constater que ce genre de chose arrive encore.
Quelle belle et magnifique Belgique .... oups j'ai oublié les paroles de la "Brabançonne" ...