L’information a filtré hier : des démarches séparées de Melchior Wathelet et Guy Coëme, entamées au cours de ces deux dernières semaines pour conduire les services secrets militaires et civils à donner les noms des « Gladiateurs », ont échoué.
Un article publié le 11 avril 1991 par le quotidien « Libertés ».
Depuis quelques semaines, les membres de la Commission d’enquête sur le « Gladio » belge sont en possession de listes codées en provenance de Londres et de Washington. Ces listes contiennent notamment les noms des agents civils ayant collaboré à ces réseaux clandestins « stay behind », formés depuis l’après-guerre en Belgique pour résister à une éventuelle invasion du territoire.
Au cours de plusieurs auditions devant la commission parlementaire, les responsables civils et militaires des services secrets belges ont été priés de fournir les clés permettant de décoder ces fameuses listes. La curiosité des sénateurs se justifie par l’objet même de leur enquête : vérifier si certaines branches des « stay behind » ont dévié de leur mission initiale et, le cas échéant, seraient mêlées à des actes de terrorisme ou de banditisme. Pour rappel, cette hypothèse fut formulée pour la première fois par le ministre Guy Coëme en novembre dernier.
Les dirigeants du SDRA (Service de documentation, de recherche et d’action de l’armée) et de la Sûreté de l’État refusent obstinément de livrer les codes, invoquant des raisons de principe. « Nous avons donné notre parole« , affirment-ils en substance. « Les patriotes qui ont contribué aux réseaux clandestins ont accepté de prendre des risques en cas d’invasion, nous ne pouvons les trahir.«
Pour tenter de sortir de l’impasse, la commission sénatoriale a proposé une formule : les noms des « gladiateurs » ne seraient transmis qu’aux trois magistrats émérites qui accompagnent les parlementaires dans leurs investigations. Ces « sages » compareraient ensuite les listes d’agents civils avec celles des personnes citées dans les dossiers de grand banditisme des dix dernières années, notamment les tueries du Brabant. Mais cette formule n’a pas suffi à satisfaire le SDRA et la Sûreté de l’État, qui craignent des fuites et soulignent qu’ils ne sont pas hiérarchiquement redevables devant les magistrats.
Il fallait donc trouver une autre voie pour faire « parler » les services secrets. La commission s’est alors tournée vers le gouvernement. On peut révéler aujourd’hui que l’exécutif s’est réuni en cabinet restreint sur cette question délicate, le 26 mars dernier. Les discussions ont mis en évidence un profond désaccord entre les ministres Melchior Wathelet (Justice) et Guy Coëme (Défense). Au lieu d’adopter une position commune, chacun a décidé de suivre sa propre stratégie : M. Wathelet pour la Sûreté de l’État, M. Coëme pour le SDRA.
LETTRE
Au niveau de la Défense nationale, en tous cas, on n’a pas fait dans la dentelle. La « tactique » mise en œuvre par Guy Coëme s’est limitée à une lettre envoyée au chef d’état-major général de l’armée belge, José Charlier. Le général a convoqué le chef du Service Général de Renseignement de l’armée et les membres du SDRA-8, il y a une dizaine de jours. L’entretien a été bref. La lettre signalait uniquement que dorénavant, ces agents secrets étaient déliés de leur secret face à la commission d’enquête. D’après nos informations, la réponse des militaires concernés est d’ores et déjà arrêtée : elle sera négative.
De son côté, le ministre de la Justice a tenté lui aussi une démarche auprès de la Sûreté de l’État. On n’en connaît pas la teneur exacte, mais d’après ce qui filtre, celle-ci faisait preuve de plus de psychologie tout en étant extrêmement complexe. Dans ce cas, il nous revient qu’une véritable hésitation a pris naissance dans les milieux concernés de la Sûreté sur la question de s’inscrire positivement dans la démarche du ministre de la Justice. Néanmoins, il apparaît qu’une rencontre, ou en tous cas des échanges d’informations entre les responsables militaires et ceux de la Sûreté, ont conduit à faire rentrer dans les rangs les personnes des services secrets civils qui avaient des velléités de transparence.
ESPOIRS
Selon les informations de Libertés, tout espoir de trouver les clés d’accès des listes n’est cependant pas perdu. Certains vents favorables nous permettent en effet d’affirmer qu’une déclaration d’un haut responsable des services secrets donne à penser que les clés d’accès se trouvent également à Londres et Washington, en possession de services alliés. L’idée serait qu’en cas d’invasion du territoire, ces alliés puissent éventuellement parer à un changement d’alliance de la hiérarchie de nos agents. Mais cette piste reste cependant très aléatoire. On connaît l’exemple d’informations en possession des Américains qui n’ont pas été transmises à un pays européen en ayant fait la demande. C’est le cas notamment pour l’Italie, dans le cadre de l’affaire Gelli. De plus, selon certaines sources, les codes donnés par la Belgique à ses alliés seraient eux-mêmes falsifiés, toujours dans la perspective, là aussi, d’un changement d’alliance de l’un des alliés !
Reste une piste encore. Mais il faudra du temps et des moyens à la Commission pour pouvoir l’exploiter. Or, c’est ce qui lui manque le plus. Ainsi, les documents transmis de Londres et Washington comprennent encore des dossiers de recrutement relativement faciles à décrypter. Les noms n’y sont pas inscrits, certes, mais certaines données apparaissent telles, par exemple, des dates de naissance. Des enquêtes, au cas par cas, pourraient permettre d’identifier une partie des gladiateurs. Mais il y a beaucoup de dossiers et il ne reste plus que quelques semaines de vie à la Commission…
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