«Sauveur de Julie et Melissa», «victime du système», voire grand pourfendeur des réseaux pédo-criminels! Devant la Chambre des mises en accusation de Liège, Marc Dutroux est entré de plain pied dans sa nouvelle stratégie de défense. Cette fois, le comble de l’abjection a été atteint.
Un article publié le 11 mars 2003 par Le Journal du Mardi.
Un psychopathe n’a pas de conscience. Aucun sentiment. Aucune morale. Il ne fonctionne, à tous moments, qu’en regard de ses désirs et de ses intérêts propres. Quels qu’ils soient et quelles qu’en soient les conséquences pour les autres. Marc Dutroux vient de nous le rappeler au travers des conclusions que ses avocats ont déposées, ce jeudi 6 mars 2003, devant la Chambre des mises en accusation de Liège. Une plaidoirie de 84 pages qui ne comporte pas l’expression d’un regret à l’égard des enfants qui ont été kidnappés, torturés, violés et assassinés… Mais qui s’apitoie longuement sur le vécu de Dutroux lui-même.
Car, si le monde entier ne l’a pas encore compris, Dutroux veut le répéter et le répéter encore : la principale victime de cette affaire, c’est lui! Victime d’enquêteurs qui n’ont pas voulu l’entendre ; victime de la «trahison» de sa femme qui a tout fait pour l’enfoncer ; victime de ses mauvaises conditions d’incarcération dans sa cellule d’Arlon alors que sa santé est si précaire et, bien entendu, victime d’un mauvais procès… car il ne serait qu’un pion dans le cadre d’une organisation criminelle dont il viendrait de prendre conscience de l’existence.
Mais que nous dit Dutroux de cette organisation criminelle? Rien de neuf ! Absolument tous les éléments évoqués par le kidnappeur d’enfants sont présents dans le dossier de Neufchâteau et, pour l’essentiel, depuis longtemps. Dutroux ne révèle aucun nom inconnu de l’enquête et il ne dévoile aucun fait inédit. Tout au plus se livre-t-il à un exercice d’interprétation des données de cette affaire, pour produire un récit qui vise à l’absoudre dans un certain nombre de faits retenus à sa charge (enlèvement de Julie et Melissa, assassinat de Bernard Weinstein…). Avançant, au passage, qu’il a passé son temps à mentir pendant les premières années de l’instruction sur les complicités dans ce dossier, qu’il est même allé parfois jusqu’à faire des «faux aveux»… car il voulait «protéger» Michelle Martin.
Ce soi-disant «revirement» se produit donc après des années de silences, de mensonges et à un stade de la procédure — l’instruction est terminée — où les enquêteurs ne sont plus sur le terrain pour vérifier ses allégations. D’ailleurs, les avocats de Dutroux ne demandent même pas qu’elles le soient! Grossière, la manœuvre n’est pas destinée à faire progresser la vérité. Il est évident qu’elle n’a qu’un seul but : diluer, à peu de frais, les responsabilités du violeur d’enfants.
«Après avoir kidnappé leurs enfants, Dutroux tente désormais de ‘séquestrer’ la parole des parties civiles»
En outre, le procédé utilisé à cette fin par Dutroux et ses avocats est particulièrement pervers : après avoir kidnappé leurs enfants, Dutroux tente désormais de séquestrer la parole des parties civiles. En effet, nombre des arguments qu’il emploie sont ostensiblement décalqués sur les doléances exprimées antérieurement par les parents des victimes et/ou leurs avocats relativement aux vides de l’instruction. Vue sous cet angle, la démarche de Dutroux — qui ne dévoile rien, mais qui tente de transformer à son avantage ce qu’il a lu dans le dossier, voire dans les médias — apparaît particulièrement odieuse.
Le sommet de l’abjection étant atteint lorsque Dutroux se présente comme celui qui a « sauvé Julie Lejeune et Melissa Russo ». Des enfants qu’il n’aurait pas enlevés, qui seraient arrivés à Marcinelle par l’entremise de Weinstein, Lelièvre et Martin, et que lui, en bon Samaritain, aurait donc séquestrés… pour les protéger d’une mort certaine. Ce récit qui lui donne le beau rôle ne colle cependant pas avec le caractère sans scrupule de l’intéressé.
Pour se rendre compte du fait qu’on ne peut accorder aucun crédit à Dutroux quand il se présente comme le protecteur des petites, on peut notamment se rapporter à son emploi du temps entre le 20 et le 31 mars 1996. À cette époque, Dutroux vient de sortir de la prison de Jamioulx où il avait été incarcéré le 6 décembre 1995. Pendant cette période de trois mois et demi — si l’on en croit ses différents témoignages et ceux de Michelle Martin enregistrés dans le cadre de l’enquête de Neufchâteau — Julie et Melissa sont restées dans la cache de Marcinelle, complètement livrées à elles-mêmes. (NDLR : Contrairement à la thèse retenue dans le cadre de l’instruction menée à Neufchâteau, il ne nous semble pas crédible que Julie et Melissa soient restées tout le temps dans la cache de Marcinelle et, au surplus, sans l’intervention de tiers, pendant les trois mois et demi de la détention de Dutroux. Ce qui n’exclut pas qu’elles aient été présentes, comme il ressort du récit des inculpés, en mars 1996.)
Dans la matinée du 20 mars 1996, la Chambre du Conseil de Neufchâteau ordonne la libération de Dutroux, notamment au motif d’éviter un préjudice familial hors de proportion avec l’incarcération. Autorisé à quitter l’établissement pénitentiaire aux alentours de 16-17 heures, il se rend à pied jusqu’à la gare de Charleroi-Sud. À 18h09, au départ d’une cabine téléphonique qui se trouve sur le quai n°1, il appelle Michelle Martin qui se trouve chez sa mère, à Waterloo. Il lui enjoint de lui amener les clés de la maison de Marcinelle où se trouvent Julie et Melissa.
Ensuite, il gagne à pied toujours l’avenue de Philippeville où il demande à un de ses voisins, Éric M., de le conduire à Jamioulx pour récupérer ses effets personnels. Pendant ce temps, Martin s’organise. Elle demande à une connaissance, Marie-Claude C., de garder son fils E. pendant quelques heures.
Entre 19 et 20 heures, Michelle Martin arrive à Marcinelle. Dutroux l’attend déjà devant la porte. S’étant tu pendant ses trois mois de détention sur la présence de Julie et Melissa à Marcinelle, le protecteur Dutroux fonce-t-il vers la cache pour aller secourir les enfants ? Nullement ! Sa première préoccupation est le déchargement de ses caisses d’objets personnels. Seconde préoccupation ? Le nettoyage de la maison dont le sol est jonché d’excréments de chiens qu’il ordonne à Martin d’exécuter pendant que lui-même fait un rapide tour des lieux… sans cependant se rendre dans la cave.
Troisième préoccupation ? Les retrouvailles du couple : Dutroux fornique avec son épouse sur une chaise dans la cuisine. Quatrième préoccupation ? Reconduire Martin chez sa mère à Waterloo. Ce n’est que tard dans la soirée que Dutroux se préoccupe enfin du sort de ses protégées. Dans un PV 100345/01 du 13 juin 2001, des enquêteurs de la Police fédérale racontent la suite : « Après avoir ouvert la ‘cache’, il constate l’état des gamines et entreprend de les soigner ». Il se rend à l’étage pour prendre de l’eau et une pipette. Il donne un peu d’eau à Julie à l’aide de la pipette et aide Melissa à boire un verre. Après avoir fait couler un bain, il place Julie et Melissa dans la baignoire. Après quelques instants, Julie décède. Elle est placée hors de vue de Melissa, dans une autre pièce du rez-de-chaussée.
Marc Dutroux s’occupe ensuite de Melissa en la frictionnant et en la plaçant dans un lit d’une chambre à l’étage sous un chauffage d’appoint. Il essaye de la nourrir avec une demi-madeleine et un peu d’eau… Après avoir «soigné» Melissa, il place la dépouille de Julie dans un sac poubelle après l’avoir au préalable attachée à l’aide de fil à pendre le linge.
Le lendemain, à une heure non déterminée le matin, Marc Dutroux place le sac poubelle contenant le corps de Julie dans le congélateur se trouvant au pied des escaliers menant à l’étage. À 9h23, «Marc Dutroux contacte son épouse chez sa mère à Waterloo au départ d’une cabine téléphonique publique située à Marcinelle et l’informe que les gamines sont dans sa chambre à l’étage, qu’il leur avait donné à boire et à manger alors qu’elles étaient couchées mais qu’elles avaient difficile de respirer. Au cours de cet appel, il apprend que F (son fils) a tenté de fuguer de l’école et qu’une réunion aura lieu à l’école de (…) à 14h00.
Les affaires sont les affaires
Insensible à ce qui se passe chez lui, Dutroux le sauveur vaque ensuite à ses occupations. En début d’après-midi, il se rend au magasin Makro de Waterloo. Et à 14 heures, ponctuel, il se trouve à la réunion à l’école de E. La journée suit son cours. «Normalement». Par exemple, l’enquête a établi qu’à 17h14, Dutroux et Martin sont présents à l’agence bancaire Argenta de Charleroi où ils procèdent à des retraits et des transferts d’argent du compte Golden de Michelle Martin vers le compte de Marc Dutroux.
Ce n’est qu’en soirée que le couple se «préoccupe» de Melissa, mourante à Marcinelle. Dans le PV 100345/01 déjà cité, on lit à cet égard : « Michelle Martin apporte des vitamines, des yoghurts et du jus d’orange. Michelle Martin nettoie la pièce du rez-de-chaussée. Marc Dutroux monte à l’étage pour s’occuper de Melissa qui se trouvait dans la grande chambre sous un chauffage d’appoint. Il ‘râle tout haut’ et, en redescendant, dit à Michelle Martin que la gamine ne prend rien et que ses cheveux lui tombent tout le temps sur le visage. Michelle Martin enlève le nœud qu’elle avait dans les cheveux et le donne à Marc Dutroux. Il essaye d’obliger Michelle Martin à l’aider à ‘soigner’ Melissa, mais elle refuse et retourne à Waterloo.»
Des journées « normales »
Le lendemain, 22 mars 1996, une nouvelle journée «normale» débute. Il est ainsi établi que Dutroux se présente chez l’agent de change Riga, où il passe commande de 500 actions Recticels. Les affaires sont les affaires… L’occupation suivante de la journée — en couple cette fois — sera de replacer la porte de la cache qui avait été endommagée par Martin. Alors que Melissa est entre la vie et la mort, à l’étage, Dutroux et Martin quittent ensuite Marcinelle pour rendre visite à leur fils E, qui se trouve toujours en Brabant wallon chez Marie-Claude C. Il est 18 heures. L’ambiance est bonne : Marc Dutroux et Michelle Martin offrent un vélo neuf à F. Et ils restent là pendant une bonne heure.
On ne sait pas ce qui se passe dans la soirée du 22 mars. Martin et Dutroux sont restés silencieux sur ce point. Le lendemain matin, Dutroux se trouve à Marcinelle et il téléphone à plusieurs reprises à Martin qui réside toujours chez sa mère à Waterloo. À 10h18, il explique à sa femme que « la santé de Melissa ne s’améliorant pas, il a décidé de pratiquer le bouche-à-bouche pour l’aider à respirer». Pas question, évidemment, d’appeler un médecin.
Peu après 16 heures, Dutroux se rend dans une pharmacie de garde. Selon le PV 100345/01, « il achète des ampoules de Néogényl et des seringues. Rentré en son domicile, il injecte, en intramusculaire, le produit acheté. De l’eau serait également injectée sous la peau de Melissa. Il continue à pratiquer le bouche-à-bouche. Marc Dutroux constate alors que Melissa a toujours des difficultés pour respirer mais que ses «soins» lui permettent une respiration satisfaisante« .
Marc Dutroux, le «protecteur», est rassuré. Il s’endort. Comme une masse. Mais, à son réveil, dans la matinée du 24 mars 1996, environ douze heures après s’être endormi, il constate le décès de Melissa. Selon le PV 100345/01, «le corps est placé dans un sac en plastique et descendu au rez-de-chaussée».
Lorsque Marc Dutroux a terminé son «travail», Michelle Martin retourne à Waterloo après lui avoir préparé des tartines
Dans l’après-midi, Dutroux multiplie les coups de fil à Martin et il se rend dans un magasin des environs de Charleroi pour acheter une brouette. Ensuite, il téléphone aussi plusieurs fois à son notaire. Les affaires sont les affaires… La grande préoccupation du moment est le retour souhaité de Michelle Martin dans sa maison de Sars-la-Buissière. Mais pour ce faire, il faut réinstaller une chaudière pour le chauffage central. Le dossier de Neufchâteau renseigne notamment à cet égard que le 26 mars 1996, « Marie-Claude C. se rend à Waterloo, au domicile de la mère de Martin, où elle retrouve Michelle Martin, Marc Dutroux, deux de ses enfants et la grand-mère. Marc Dutroux se dispute avec celle-ci car elle refuse de garder les deux enfants pendant qu’il va acheter une chaudière de chauffage central ».
D’après le PV 100345/01, le 27 mars 1996, « au matin, entre 9H et 10H, selon les propos de Michelle Martin, il sera procédé à l’enfouissement des corps de Julie et Melissa, selon le ‘modus operandi’ suivant : Michelle Martin se rend à Marcinelle à bord de son véhicule Seat Ibiza noire. Le motorhome Renault Trafic de Marc Dutroux est stationné devant la maison. Michelle Martin s’immobilise devant celui-ci, elle entre dans la maison et en ressort presque aussitôt après avoir signalé sa présence à Marc Dutroux. Pendant qu’elle fait le guet, celui-ci charge trois ou quatre sacs poubelle de grande contenance, qui se trouvaient dans la pièce avant, par la porte latérale du motorhome stationné devant la porte. Dans deux de ces sacs se trouvaient les corps de Julie et Melissa. Le «chargement» effectué rapidement, les deux véhicules démarrent. À cause de possibles contrôles, le trajet est effectué en convoi, Michelle Martin précédant Marc Dutroux. Arrivés à Sars, Marc Dutroux stationne le motorhome devant la porte de la grange, tandis que Michelle Martin immobilise la Seat Ibiza devant la porte d’entrée de la maison. Marc Dutroux réclame les clefs de l’excavatrice à Michelle Martin qui entre dans la maison. Elle récupère les clefs dans le coffret du compteur électrique et les remet à Dutroux qui est resté à proximité du motorhome. Michelle Martin rentre dans la maison. Marc Dutroux procède alors à l’enfouissement des corps de Julie et Melissa au fond de la propriété. Le trou est creusé avec l’excavatrice. Après y avoir jeté les sacs contenant les corps, le trou est rebouché et le sol est tassé avec le bac de l’excavatrice. Les autres sacs poubelle contenant les vêtements des enfants et des déchets ont été placés et détruits dans un bac servant de brûle-tout au fond de la propriété. Lorsque Marc Dutroux a terminé son «travail», Michelle Martin retourne à Waterloo après lui avoir préparé des tartines.«
Et la vie du «protecteur des enfants» reprend son cours. «Normalement». Après avoir mangé ses tartines, Dutroux se rend dans une téléboutique Belgacom pour se payer un nouveau sémaphone. Ensuite, avec Martin, il va chez un garagiste de Waterloo pour s’enquérir d’une évaluation des dégâts sur sa Ford Sierra.
L’après-midi se poursuit par une visite à l’agence bancaire Argenta de Charleroi aux fins de retirer l’argent en vue du paiement de la chaudière qui sera livrée le lendemain à Sars-la-Buissière. Quelques minutes plus tard, Dutroux se trouve chez son avocat, Me Dellis. Il y récupère différents objets saisis par la BSR de Charleroi lors des perquisitions de décembre 1995 dans ses maisons.
Le 28 mars, Dutroux rend visite à son dentiste à La Louvière. Il faut bien prendre soin de soi. Et comme les affaires sont les affaires, il se rend au domicile de Diakostavrianos pour récupérer des loyers qui lui étaient dus par «le Grec». Début avril, Dutroux, Martin et leurs enfants prennent quelques jours de vacances en Slovaquie.
Voici donc comment Dutroux a «sauvé» Julie et Melissa. Ces éléments, comme bien d’autres dans le dossier de Neufchâteau, démontrent que la seule préoccupation de cet individu a toujours été de «sauver» sa propre peau. Au péril, si nécessaire, de la vie d’autrui. C’est encore ce qu’il a fait, ces jours-ci, devant la Chambre des mises en accusation de Liège. À la lumière de ces éléments, la décence voudrait évidemment qu’il se taise. Ou alors qu’il dise toute la vérité. Plutôt que de recopier dans ses conclusions les thèses de son ami Georges Frisque afin de se faire passer pour une victime… Ordure. Il n’y a pas d’autre mot.
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