Consultant en informatique, Dominique Denoël, 38 ans, se trouvait dans le métro qui a explosé en plein cœur du quartier européen. Grièvement brûlé, blessé par des éclats de verre et de métal, il a survécu. Pacifiste convaincu, il condamne sans réserve le terrorisme, mais appelle aussi à interroger le terreau d’injustices qui, partout dans le monde, alimente des violences aux visages multiples. Soigné au Centre des grands brûlés du Grand Hôpital de Charleroi, il affirme que sa vie ne s’est pas arrêtée à Maelbeek. D’une certaine façon, elle y a recommencé. Peut-être même n’a-t-elle véritablement commencé qu’après.
Un entretien publié par Paris Match Belgique, le jeudi 31 mars 2016.
Ce devait être une journée ordinaire ?
Dominique Denoël. Oui, bien sûr. Ce matin-là, je me rends à mon travail dans le centre-ville de Bruxelles. Je prends le train en gare d’Uccle pour aller jusqu’à la station de métro Mérode. Je monte dans la rame devant me conduire jusqu’à Arts-Loi pour prendre la correspondance vers la place Rogier. Mais avant Arts-Loi, il y a Maelbeek. Et c’est là que cela s’arrête.
Comment ?
Je suis en train de consulter une application sur mon smartphone. Le temps d’une première fraction de seconde, je ne comprends pas ce qui se passe. Un énorme flash. Une sensation de tremblement de terre. Le flash se propage. Le fait que j’ai les yeux dirigés vers le bas me sauve peut-être la vue. Ensuite, il fait noir. Des flammes commencent à traverser tout l’espace. Elles traversent le wagon, elles traversent le quai, elles passent au-dessus de la tête des gens. Il y a aussi un bruit extrêmement strident. Quelque chose qui ressemble au bruit d’un aspirateur mais dix mille fois plus fort. Comme de l’air comprimé qui se transforme en un souffle d’une extrême ampleur. Extrêmement rapide aussi, accélérant de manière exponentielle. L’impression que cela ne va jamais s’arrêter. Il y a beaucoup de monde dans ce wagon. C’est encore l’heure de pointe. Les gens sont bousculés dans tous les sens. Ils tombent, ils s’amassent. Imaginez des miniatures dans une boîte de conserve que l’on secouerait. Nous sommes devenus des corps aléatoires. On n’a plus aucun contrôle sur nos mouvements. Tout le monde cogne tout le monde. Et puis, tout d’un coup, plus rien. Je ne sais plus très bien ce qui se passe pendant un moment. Je crois avoir perdu connaissance.
Quel est l’image suivante ?
J’entends une alarme qui sonne. J’ouvre les yeux. Je suis au sol. Entre le wagon et le quai. Mon torse est sur le quai, mes jambes sont dans le wagon. Je vois des gens tout autour de moi. Empilés avec d’autres comme des sardines dans cette boîte déchirée de toute part. Il y a des personnes sur moi, sur mes jambes. Je suis enseveli de corps. J’essaie de m’extirper. Je ne saurais absolument pas dire si ces gens qui étaient couchés sur moi étaient blessés, morts ou inconscients. Dans un premier temps, je ne parviens pas à me relever. Je ne sens plus mes jambes. Je me traîne. Dans les cendres, dans les débris qui jonchent le sol. Les portes ont été soufflées, les vitres ont explosé. Je ne vois presque rien à cause d’une fumée extrêmement épaisse qui sent la chair et les cheveux brûlés. J’arrive finalement à me mettre debout. Je titube. Je parviens à faire une halte, à m’asseoir un temps contre un mur en face de moi.
Qu’entendez-vous ?
Il y a des cris, des gens que je vois à gauche, à droite. Terrorisés. Ils ne comprennent pas ce qui se passe. Ils hurlent. Je me pose la question de ce que je dois faire. Dois-je les aider ? Mon arcade sourcilière pisse le sang. Je tiens à peine debout. Je suis en train d’avaler des fumées nocives. Je ne pense pas pouvoir être d’une grande aide. Je cherche à sortir.
L’instinct de survie ?
En effet, le corps sait très bien où il doit aller. J’ai alors des pensées extrêmement fonctionnelles. Je vois les écouteurs de mon smartphone en me traînant hors du wagon : « Je les récupère ? Non, ce n’est pas le moment ». Je comprends aussi assez vite ce que je viens de vivre avec mes compagnons d’infortune. Je comprends que c’est un attentat. Je dirais même que je ne suis pas surpris. Comme beaucoup, je m’étais dit que cela allait arriver.
Comment sortez-vous de la station Maelbeek ?
Avec d’autres gens qui fuient, je me vois en train d’arpenter un escalator hors-service.
Les gens communiquent ?
Non. Je suis alors en mode autopilote. Une pensée que j’avais déjà eue revient à ce moment comme un leitmotiv : « Est-ce que j’ai encore envie de vivre en ville ? » J’envisageais déjà depuis tout un temps de vivre à la campagne, de faire autre chose de ma vie. Et puis, l’instinct de survie me dit : « Il faut que je sorte d’ici ». Pas seulement de ce métro. Il faut que je sorte des lieux où peuvent se passer des choses comme celles-là. Sortir de ce monde qui peut produire une telle violence. Le temps semble long mais, en fait, j’atteins la sortie en une minute, une minute trente. Je vois de la lumière. Je marche vers elle. Je me retrouve sur la rue de la Loi. Je crois que je suis un des premiers à sortir de cet enfer.
Que voyez-vous alors ?
Il y a de la fumée. Des gens me regardent avec un air de stupéfaction. Je ne sais pas à quoi je ressemble. Je ne sens plus toute une partie de mon corps. Je ne sens plus mon bras mais bien le sang qui coule sur mon visage. Je suis totalement désorienté. Je n’ai pas d’équilibre. Je suis conscient de laisser une traînée de sang sur mon passage.
Qui vient vous aider ?
Deux hommes avec une oreillette. Ce sont des gardes de sécurité du bâtiment d’à côté. Ils se sont mués en secouristes de fortune. Ils nous donnent des serviettes pour nous aider à nous décrasser un petit peu en attendant les secours. On m’assoit dans le bâtiment à côté du métro. J’attends qu’on me dise quoi faire. Des ambulances commencent bientôt à affluer dans la rue. Des secouristes font le tri entre nous, privilégiant ceux qui vont le plus mal. Nous sommes une dizaine dans ce local de fortune. Je suis conscient mais tout mon corps tremble. Je vais trembler pendant plusieurs heures.
Quelles sont les premières paroles que vous avez entendues après votre sortie de la station ?
Ce sont celles des gardes aux oreillettes qui me demandent si cela va. Puis, celle d’une dame : « Ça va monsieur ? Vous voulez boire de l’eau ? Vous avez eu de la chance. Restez assis là ». C’est peu de choses, mais ces paroles, ces gens qui se préoccupent de vous, c’est tout à ce moment-là. Vous êtes encore dans le monde des vivants, reconnecté avec l’humanité.
Vous souffrez physiquement ?
À ce moment-là, ma main brûlée au troisième degré devrait me faire mal, mais c’est comme si elle était anesthésiée. On met de l’eau dessus. Chaque fois que cela sèche, la douleur s’installe. Je ressens de la souffrance au niveau du crâne. Au cours de la journée, la main va se « réveiller » et me faire de plus en plus mal. Je fais partie du deuxième groupe de personnes évacuées. Sur la rue de la Loi, je vois des débris humains, des morceaux de corps amputés. On nous conduit derrière Maelbeek, dans une sorte de centre de crise où l’on nous trie en fonction de l’état d’urgence. On reste là une bonne demi-heure. Nous nous effondrons. Comme les autres, je pleure abondamment pendant plusieurs minutes. C’est totalement incontrôlable. La sortie du mode « survie ». Le retour des émotions. Ensuite, on nous emmène en face de l’hôtel Thon où la Croix-Rouge a déployé un paravent. C’est là que je reçois mon premier soin : un antidouleur. Bientôt, nous sommes tous dispatchés dans les différents hôpitaux. Je me retrouve d’abord à l’Hôpital militaire de Neder-Over-Hembeek. Ensuite je suis transféré vers l’Institut médical de traumatologie du Grand Hôpital de Charleroi. Je m’y sens parfaitement pris en charge. Je tiens à dire que j’ai été impressionné par l’organisation des secours : beaucoup de dévouement, beaucoup de compétence.
Diagnostic ?
Ma main étant brûlée au troisième degré, on m’a retiré de la peau sur la cuisse pour faire une greffe. J’ai une très grosse entaille dans le bras qui a été recousue. Des traces de projectiles restées coincées dans le corps à différents endroits, dans le crâne, au niveau d’un rein, de la poitrine, ont dû être extraites. J’espère sortir dans quelques jours.
Durant cet entretien, vous avez parfois souri. C’est une façade ?
Il y a des hauts et des bas. Ici, je parle beaucoup à une psychologue. Je crois qu’après les blessures physiques, il y aura encore des choses à soigner.
Qu’est-ce qui ne passe pas ?
Je suis en permanence dans une sorte d’état de qui-vive. Un stress s’est installé en moi. Il ne veut pas sortir. Le taux d’adrénaline ne descend pas. J’ai besoin de parler tout le temps. J’ai du mal à me dire que je vais retourner à Bruxelles demain, j’ai du mal à penser que je pourrais remettre les pieds dans un métro. Pour l’heure, je suis bien content d’être ici, dans cet hôpital, au milieu de la nature, avec cette impression d’être loin de tout. Je suis très content d’être en vie, ce qui participe à mon sourire. Je me sens très chanceux.
Pas de colère ?
C’est très emmêlé. Je suis en colère mais pas nécessairement contre mes assaillants. Je suis en colère contre ce monde. Je suis en colère contre les gens qui vendent des armes au Moyen-Orient. Je suis en colère contre le contexte qui amène des gens à commettre de telles horreurs. Je ne les excuse pas. Je condamne la violence. Mais je vois déjà venir les discours sécuritaires. Cela me semble vain. Démagogue aussi parce que le risque zéro n’existe pas. Je suis d’accord avec Dominique de Villepin quand il explique qu’on ne saurait éteindre le terrorisme avec des armes. Ce sont des idées qu’il faut combattre. C’est aussi plus de justice qu’il faut dans ce monde. Je ne mettrai jamais « Je suis Charlie » sur mon mur Facebook parce que je ne vois pas l’intérêt de publier des dessins d’un prophète en train d’enculer un mouton. On se trompe de message. C’est trop simpliste. Il faut créer des ponts entre les gens, ça j’y crois. Il faut aussi éviter de tomber dans les explications faciles sous le coup de l’émotion, éviter les amalgames, les stigmatisations.
Croyez-vous en Dieu ?
Je crois à quelque chose en dehors de la sphère physique. On peut l’appeler Jésus, Yahvé, Allah, le grand cosmos, l’univers. Je reste persuadé que, dans le fond, toutes les religions et toutes les philosophies nous racontent la même chose, nous invitent plutôt à vivre ensemble. Mais certains détournent le message.
Charles Michel est devant vous. Que lui dites-vous ?
« Avec vous, je condamne la violence, mais il n’y a pas que la sécurité. Un terroriste, cela ne pousse pas sur n’importe quel terreau. C’est mignon vos accolades avec Junker, mais on n’arrêterait pas de vendre des armes au Moyen-Orient ? »
Qu’allez-vous faire de ce vécu ?
C’est peut-être le moment pour moi de vivre des choses que j’avais envie de faire. La vie est courte, elle peut être plus courte encore. C’est peut-être le temps pour moi de voyager. En Asie ou en Amérique du Sud comme j’en rêve depuis longtemps. J’ai encore envie d’apprendre des choses. Je suis curieux de tout. J’ai appris à danser, à chanter, j’apprends à jouer du piano et je continuerai malgré cette main. J’irai vivre ailleurs qu’en ville. À la campagne. Je veux changer de mode de vie, participer à mon niveau à la construction d’une société plus humaine. Me consacrer peut-être à la permaculture. Je veux caresser les vaches et regarder le printemps. Je veux continuer à vivre. Autrement.
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